Farer: « Monad »

4 janvier 2021

Le doom est un de ces genres qui peuvent être à la base de tout, car de nos jours, il est plus que le doom dans le sens de combos comme Type-O Negative ou de Candlemass, il est aussi utilisé comme description d’une certaine attitude et d’une certaine gamme de musique quelque part entre Domkraft et Sunn O))), BADA et Wino d’Anna von Hauswolff. Mais la décrire simplement comme un état d’esprit ne suffit pas non plus, car, contrairement au punk, le doom ne peut pas être une attitude. 

C’est ce que l’on remarque également en écoutant les mixeurs de doom/noise Farer, qui viennent de sortir leur premier « long play » Monad. Mais les membres du groupe ne sont certainement pas des nouveaux venus, puisqu’ils jouent sous le nom de Menhir depuis 2013 et comprennent des membres d’Ortega. L’année dernière, ils ont choisi Farer comme nouveau patronyme, ce qui a entraîné un changement de style et de son. Alors qu’Ortega gravite davantage vers le post-métal, Farer est un bâtard de doom et de bruit d’avant-garde. 

Leur premier album de 52 minutes possède quatre «géniteurs » – Sumac, Boris, The Body et Briqueville. Une étrange combinaison ? Peut-être, mais Farer joue aussi une musique étrange. Tout d’abord, ils semblent vouloir donner l’impression d’être sur les chemins d’un ouragan. Il y a toujours ce sentiment de tempête dans leur musique, qui est aussi un indice clair de leurs bruits d’aspiration. La distorsion est réglée pour résonner sur elle-même, de sorte qu’elle continue à résonner en elle-même, créant ce genre d’effet de spirale qui attire l’auditeur de plus en plus haut. Ce dernier effet est également renforcé par le fait qu’ils utilisent parfois quelques bribes plus petites en arrière-plan pour renforcer encore leur énorme paysage sonore, de sorte que l’air devient plus épais et l’oxygène de moins en moins. Le moment le plus drôle est celui de la fin du morceau d’ouverture « Phanes », où l’on remarque qu’une partie de ces bribes était un choral bien chantant, utilisé dans les parties de la tempête qui sont moins franches mais toujours audibles. 

Le groupe joue avec des sons industriels dans « Asulon », le deuxième morceau, ce qui donne à cette chanson un air de « Godflesh », même si c’est peut-être une idée très personnelle. Néanmoins, c’est aussi le morceau qui ressemble le plus à Briqueville. Le chant clair du début du morceau le relie très bien à la fin de « Phanes », comme nous l’avons déjà mentionné. Les méandres des réverbérations industrielles en arrière-plan se superposent au dangereux paysage sonore de base omniprésent qui relie tous les morceaux et qui fait de cet album une unité très cohérente. Dans « Asulon », les guitares prennent le relais après 5,20 minutes et transforment encore plus ce morceau en une chanson qui se démarque. Hélas, il ne faut pas oublier que la création d’un « titre exceptionnel » n’est probablement pas ce que Farer avait en tête, ils voulaient créer un album exceptionnel et ils l’ont vraiment fait. Les guitares noise qui sont en partie Sumac, en partie Sonic Youth et toujours Farer sont combinées avec de merveilleux petits changements de batterie. Même quand nous avons un crescendo de guitares qui essaie d’aller au-devant de tout le reste, il est toujours retenu par les autres instruments, de sorte que nous ne pouvons que nous demander si le groupe est efficace. 

Ils nous montrent tellement dans les deux dernières chansons « Moros » et « Elpis » qu’on comprend pourquoi Menhir n’a publié qu’un seul EP en 2016 avant que le groupe ne change de sonorité, d’écriture, d’approche et ne développe de nouvelles chansons. Le choix a dû être difficile, mais en écoutant « Moros », on reconnaît un groupe qui a choisi de ne pas choisir entre les choses mais d’être aussi libre et sans frontières que possible. Tout fonctionne pour le meilleur du disque. 

Monad n’est ni plus ni moins qu’une raison de plus pour se retenir avec ses listes AOTY jusqu’en décembre. Ce groupe va aller loin s’il publie plus de musique dans la veine de ses débuts avec autant de chansons de haute qualité garnies d’autant de bruit vertueux que ces quatre titres. Et, comme si c’était la chose la plus simple au monde, ils montrent ce qu’est le destin ; à savoir est écrire un disque qui ne se soucie pas de ce qu’est le doom mais qui le définit comme eux-mêmes le souhaitent faire.

***1/2


Aaron Turner: « Repression’s Blossom »

3 décembre 2019

Aaron Turner est un vieux briscard. Barbe longue, crinière léonine, yeux vifs, l’homme impressionne. Des prodigieuses aventures Isis et SUMAC, jusqu’à Old Man Gloom et Mamiffer, l’Américain est sur tous les fronts expérimentaux. Guitariste émérite, il traite son instrument avec un doigté certain, tout en le malmenant, dans un registre d’avant-garde qui lui va si bien. Repression’s Blossom est son premier album solo. Un disque concis (quatre titres pour vingt-cinq minutes), purement instrumental. Et qui d’emblée s’avère difficile d’écoute. Une forme réduite, puissante, gorgée de stridences, une odyssée noisy violente, mais pas monolithique. Amoureux du bruit, il sait aussi aménager des espaces plus clairs, des accalmies permettant de respirer. Il manie le son (guitare, effets, bandes) avec une grande maîtrise et nous permet des comparaisons avec des personnes telles que Keiji Haino, Daniel Menche ou James Plotkin. «  Fear of Discovery » est le morceau le plus dense, uniquement constitué de larsens, un Metal Machine Music nucléaire du vingt-et-unième siècle. Agressivité contenue sur « The Vanity of Need », qui, malgré ses délires sonores, est porté par quelques nappes et une guitare traitée à la fois flottante et vigoureuse.


Toujours en quête d’un son évocateur, le musicien parvient (presque) à nous apaiser par la suite, avec une sorte d’écoute profonde sur « Attar Datura », piste la plus ambitieuse de l’opus. L’ambiance est cinématique, on se rapproche de l’ambient/drone par moments, un tribut est payé à Pauline Oliveros. Les nappes vont et viennent avant de se heurter à un récif noise, concluant l’effort avec à-propos.
Enfin, « Underlying Nature of
Habitual Dishonesty » reprend là où les choses ont commencé. Vicieux, anarchique, cette longue composition nous attaque, nous incise le cortex, laissant une plaie béante. Beaucoup de talent pour alterner les atmosphères : Turner a une vision claire de son art, lui-même exigeant.

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Merzbow: « Noise Mass »

10 novembre 2019

Noise Massse est un titre qui annonce la couleur, une couleur déjà bien ancrée dans le paysage musical puisqu’il s’agit du nouvel opus de Masami Akita alias Merzbow, le cultissime artiste bruitiste japonais Masami Akita.

L’album se présente donc à la fois comme celui qui célèbre une carrière à la reconnaissance internationale et l’homogénéisation même de son évolution. Sur le plan musical, ce travail de nivellement passe donc par la reprise de la matière sonore élaborée dans les années 1990. De cette période, Akita retient son album Hole dont il retravaille le contenu pour ce dernier opus. On y retrouve les morceaux « Noisematrix » et « Kraft-Ebings Dick » déjà présents dans Hole, le premier augmenté d’une courte (un peu plus de cinq minutes) mais très efficace suite (« Noisematrix Pt.2 »), ainsi que deux « Voicematrix » qui semblent être l’apport principal de cette relecture des années 1990.

Pour les habitués des techniques bruitistes d’Akita, il y a là une belle palette d’interventions qui font la singularité du musicien japonais : les collages sonores, les instruments bricolés offrent une splendide masse noise de plus d’une heure, où les voix distordues se mêlent à des constructions mécaniques et sophistiquées qui laisse toujours aussi peu de répit à l’auditeur. De même, Akita est toujours aussi subtil dans sa manière de rendre cette masse informe très raffinée, avec notamment les variations brusques qui découpent à la fois les blocs sonores et les hiérarchisent. La désorientation délicate de l’auditeur n’est finalement que la contrepartie de cette stratégie d’empilement des différentes couches de bruit dans la durée.

On pourrait être négatif et affirmer, à raison, que Noise Mass n’est finalement que Hole augmenté. Mais cette masse bruitiste est également une messe si l’on se garde d’un jugement purement discographique, Noise Massapparaît comme un ensemble plutôt réussi, puisqu’il permet d’entendre autrement les productions de cette période charnière dans la carrière de Merzbow, tout en offrant une authentique expérience de ce dernier sans distinguer l’homme de performance du musicien de studio.

***1/2


Medecine: « Scarred For Life »

1 novembre 2019

Medicine revient avec un album de reprises. C’est un moyen comme un autre de ne pas mettre réellement fin à un groupe peu productif et qui a passé son apogée, mais conserve de beaux restes pour la sortie de To The Happy Few.
Tout comme le Through The Looking-Glass de Siouxsie And The Banshees, et d’autres avant ou après, cette compilation-hommage rend grâce aux amis de cœur et donne à entendre un son et une approche à travers l’exercice périlleux de la reprise. Les morceaux sonnent différemment, les compositions laissant voir d’autres aspects que ceux déjà connus et sifflotés. Bob Welch et les Monkees se retrouvent mazoutés sous des couches de guitares noires et grasses, collantes et viciées. Les lointaines années folk sont ressuscitées dans une veine plus garage cabossée, non dénuée de finesse (« Dead Time Bummer Blues »), quand bien même « Sally go’ round to Roses » reste anecdotique ou que le jazz free de Miles Davis se mue en final noise no-wave assez éreintant. Les chansons les plus psychédéliques prennent un vernis shoegaze qui sonne naturel (pour le titre du Buffalo Springfield, c’est frappant !).


Brad Laner et sa troupe regroupée pour l’occasion (Jim Goodall, Annette Zilinskas au chant, Matt Devine) défouraillent et s’amusent des possibilités sans souci de l’homogénéité (qui peut faire sonner un titre de Zappa et l’assagir comme les autres ? Pourquoi ne pas mettre un clavier en avant sur « The Green Country » et assumer la notion d’interlude ? Et puis, pourquoi pas du Codeine au milieu des dinosaures ?). Sous une pochette en lien avec les anciennes compilations K-Tel (Philip Kives, spécialisé dans le Television Advertising) qui sélectionnaient des titres de la bande FM américaine, le groupe de Los Angeles lance un album sympathique, comme un retour sur soi et une ouverture vers les fans.

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Matmos: « Plastic Anniversary »

20 mars 2019

Couple sur scène comme à la ville, Martin Schmidt et Drew Daniel forment Matmos depuis plus de deux décennies, explorant à coups de performances et de concepts les possibilités de transformer tout et n’importe quoi en musique.

Avec Plastic Anniversary, le propos est de faire sonner tout objet composé de la matière énoncée dans le titre, du bouclier anti-émeute de la police en passant par les couvercles de poubelles, les bouteilles, etc.

L’aire de jeu est vaste et Matmos sait en exploiter les possibilités, offrant un concentré de titres plutôt rythmiques qui laissent échapper entre les sons percussifs, quelques litanies étranges et flottantes.

Plastic Anniversary résonne comme le reflet de notre société aujourd’hui débordant de tribalité urbaine, avec son énergie dévorante et ses dérives de sur-consommation, engendrant une accumulation de matières polluantes et d’effacement existentielle, asphyxiant le monde sous des couches de pétrole modifié, pour le plus grand plaisir du duo américain, qui sait y puiser la matière première pour ce nouveau projet à l’engagement politique fort.

***1/2