Rhys Chapman: « Harmonie Du Soir »

Parler d’un compositeur au sens original du terme peut sembler incongru mais Rhys Chapman fait dans le minimalisme, la no wave ou le post-rock ; on peut donc lui voir des accointances avec la musique qui nous réunit d’autant que l’artiste ne lésine pas à employer des guitares.

Il y a dans Harmonie Du Soir une intensité dynamique et une densité des textures apportée par les six cordes et, déconstruction oblige, un refus de tout timbre vocal et d’expressivité mélodique. On n’y trouve aucune montée ou descente de tonalités, juste une maîtrise du rythme et du volume accentuée par les six guitares qui, elles seules, pourvoient un puissant semblant de narration. C’est cela qui remplace l’air, dans le sens de mélodie, mais le tout baigne dans des tropes rock plutôt que classiques ce qui ne peut que nous donner un point d’ancrage auquel nous raccrocher.

On a souvent dit que la musique étaient impressionnisme pour ne pas se froisser si, ici, elle se fait abstraite et refuse toute harmonique. Tout au plus pourra-t-on se rattacher aux schémas répétitifs – mêmes accords, mêmes notes – pour y déceler une structure et, celle-ci étant non verbale, elle dispense de repères familiers comme les mélodies, ou le concept de chanson.

Harmonie Du Soir est un album fait, non pas de crescendos, mais de digressions subtiles dans les rythmes et les tempos. Il est presque paradoxal de retrouver alors une accointance avec les musiques tribales, les plus organiques, puisque les deux sont étayées par l’aspect en percussion des compositions. On pourrait éviquer John Cage ou Terry Riley qui se seraient décidés à oeuvrer vers une musique moins cérébrale et qui auraient troqué les synthétiseurs pour la pléthore de guitares qui, elles seules, rythment ces trois plages, peut-être est-ce ce recours à ces instruments familiers qui retient l’attention et nous fait nous concentrer sur les nuances imperceptibles de cet album en nappes qui, ici, ont le mérite de ne pas faire dans le vaporeux.

★★★☆☆

Talk Normal: « Sunshine »

Pour l’auditeur lambda, Talk Normal peut sembler vivre ou représenter un monde à part. Il est vrai qu’il aurait été difficile, pour ce duo expérimental féminin de Brooklyn, de réaliser, voilà 3 ans, un disque aussi aventureux et dénué de compromis que un Sugarland qui mêlait stridences de guitares en « free form », percussions pour qui le terme « expressionniste » serait un euphémisme, et vocaux où alterneraient accalmies impassibles mais provisoires se muant ensuite en vocaux déclamatoires de suppliciées au bord de la rupture.

Déclarer que ce disque était galvanisant reste d’une actualité mordante et on était curieux de voir quelle transition allait ménager Sunshine.

Ce nouvel opus dégage d’abord plus de mélodies, signe que le groupe est peut-être plus à l’aise avec lui-même, sa musique et se montre plus capable de se situer par rapport à la « no wave scene » de New York. On trouvera donc ici quelques gestes mineurs vers une pop compréhensible moins envahissante, avec une production qui, si elle privilégie les nombreuses strates, le fait de manière plus subtile et moins pesante. On pourrait dire que c’est comme si Sarah Register et Andrya Ambro s’employaient à chanter de façon harmonieuse plutôt que d’essayer de greffer des vocaux mélodieux sur une dynamique faite de dureté et d’abrasion.

Ainsi , la chanson titre, pourtant très impactante, est abordée, le duo chante en harmonie en contraste énorme avec les guitares incendiaires de Register et les percussions galopantes de Ambro. Sur tout le disque d’ailleurs Talk Normal semble embrasser la joliesse mélodieuse de la même façon qu’il manie la sévérité dissonante. Sur « Hot Water Burn » les chorus pris à deux permettent essor du morceau dans la mesure où, rythmant son développement, ils lui donnent une substance narrative qui met à bas la complexité de son architecture.

« XO » et « Bad Date » englobent free jazz, post punk et new wave avec des rythmiques alourdies épousant un sax et des vocaux dont l’envergure semble illimitée. On pourrait alors citer Laurie Anderson ou Kristin Hersh dont on pourrait presque dire qu’elles sont réunies, elles aussi, en duo sur « Hurricane », tout cela pour conclure que si Sunshine a pour vocation de véhiculer lumière et chaleur, il le fait en y mêlant constamment déflagration et incandescence.

Éectro ou hardcore, électro et hardcore, la frontière est ténue (« Lone General » qui voit Wire frayer avec Ministry ) ; et il ne manquerai alors qu’une dose de primitivisme animal pour que la messe soit dite. «  Baby Your Heart’s Too Big » len sera la plus belle manifestation avec son « outro » qui clôturera Sunshine d’une façon si anti-conformiste qu’elle ne peut qu’être la marque d’un nihilisme revendiqué.