Mrs. Piss: « Self-Surgery »

On peut dire sans risque que l’album de Chelsea Wolfe, Hiss Spun, sorti en 2017, est son disque le plus agressif à ce jour. Cela est dû en partie au jeu de percussions animaliste d’un certain Jess Gowrie. Les deux artistes ont développé leur alchimie musicale au fil des ans, et ce n’était donc qu’une question de temps avant que le duo ne se sépare de sa propre tangente, Mrs. L’histoire de Gowrie avec des groupes punk comme Happy Fangs lui donne une vibration plus intense, mais ce qu’elle fait en tant que multi-instrumentiste sur To Crawl Inside se détache comme Acid Bath se faisant piétiner par le hardcore numérique. Wolfe n’a jamais sonné comme ça non plus, poussé vers des hauteurs et des profondeurs terrifiantes sur fond de lourdeur brute et frénétique.

Les 40 secondes de « To Crawl Inside » donnent l’impression de descendre dans les égouts de l’enfer, tandis que des explosions électroniques déformées guident les vocalises hyperventilées de Wolfe pour les faire tomber dans un slogan glacial : « Je me baigne dans la saleté du monde » (I’m bathing in the filth of the world . C’est un bon avertissement sur les endroits où les 20 prochaines minutes vont se dérouler. Ensuite, ce sera le départ pour les courses avec l’impact brutal et lunatique de « Downer Surrounded by Uppers » – pensez à une version plus bruyante de « The Origin of the Feces »de Type O Negative (l’accent est mis sur cette œuvre d’art). La voix virtuose de Wolfe n’a jamais semblé aussi folle auparavant, mais son aura caractéristique est plus présente sur « Knelt ». Ses mélodies inquiétantes s’entremêlent dans son destin occulte, flou et riff, rendu fou par le chagrin et Noothgrus.

Le duo semble prendre du plaisir dans la dépravation sonore, alors que les synthés pulsés et les bruits de cliquetis cèdent la place à un bruit de fond martelant sur « Nobody Wants to Party With Us ». « Je bois trop/ je baise trop fort » (I drink too much/ I fuck too hard) résume le manque de contrôle et d’inhibition que représente Mme Piss. Le fait que Wolfe puisse maintenir des mélodies atmosphériques dans un tel vacarme grinçant est franchement absurde, mais elle doit faire preuve d’une rage sans précédent et débridée pour coïncider avec des numéros plus chaotiques. 

Gowrie intègre des textures dures et des rythmes mécaniques dans les riffs primitifs de « M.B.O.T.W.O. » » mais l’appeler musique industrielle semble réducteur. Les lignes de basse crasseuses et les changements de rythmes qui font sauter la colonne vertébrale de « Self-Surgery » ont une touche humaine distincte, amenée dans le royaume de la musique bruyante par un enregistrement à volume réduit. Wolfe ne perd rien de sa tessiture impressionnante lorsqu’elle atteint ces notes aiguës, mais le filtre de gravier en fait autant un coup de poignard de rétroaction qu’un chant de sirène qui transcende. De la même façon, « You Took Everything » réussirait par ses propres mérites en tant qu’assaut de riffs sensuels et percutants. Les harmoniques grinçantes agissent plus comme un rehausseur de dynamique que comme un contraste saisissant.

Le dernier morceau, « Mrs. Piss », complète cette attaque furtive d’un premier album avec son backbeat synthétique et ses riffs de buzzsaw qui se déversent dans une obsédante série de grunge-doom folky. Dans les deux cas extrêmes, la profondeur harmonique et les mélodies captivantes de Wolfe sont au rendez-vous. Elle conserve ses meilleurs éléments en tant que guitariste et chanteuse dans l’instrumentation sauvage de Gowrie, mais il est également clair que cet album lui a donné une dose d’adrénaline bien nécessaire après avoir pleinement embrassé le folk sur son dernier LP. Le plus grand succès de Self-Surgery vient de l’ambiance unique qu’il suscite chez les deux musiciens. C’est un concept qui mérite d’être développé.

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The Birthday Massacre: « Diamonds »

Pour le meilleur ou pour le pire,on sait toujours ce que l’on va obtenir lorsque The Birthday Massacre sort un album. Tout d’abord, il y aura la voix douce, parfois sinistre, de Chibi, qui vous livrera des paroles mignonnes avec un sous-courant macabre. Sur le plan musical, vous pouvez toujours vous attendre à un mélange d’électro-pop, de rock industriel et, à l’occasion, de notes gothiques. La seule vraie question est de savoir quelle quantité de chaque genre le groupe va inclure – et, honnêtement, les ratios ne varient que légèrement d’un album à l’autre. Diamonds ne s’écartera pas de cette tendance, mais il maintient également la qualité à laquelle les fans s’attendent. Alors, quel genre d’expérience The Birthday Massacre les fans peuvent-ils attendre de Diamonds ? Au cours dudit albums, le groupe s’appuie fortement sur ses influences électro-pop tout en réintroduisant certains des éléments industriels les plus évidents qui ont disparu depuis Walking With Strangers.

La seule plainte à formuler serait à propos de Under Your Spell, est qu’il était trop homogène et discret. Il était donc difficile de se concentrer vraiment sur l’album, car il se fondait souvent dans l’arrière-plan – Diamonds ne souffre pas de ce problème. L’accent mis par le groupe sur l’électro-pop a rendu le disque beaucoup plus optimiste, énergique et accrocheur que tout ce qui figurait sur Under Your Spell. Cette énergie renouvelée permet également de rester plus facilement concentré sur les chansons à mesure que l’album progresse. L’accent mis sur l’électro-pop mélangé à un son industriel plus dur les a également aidés à diversifier leur son plus que ce que l’on pouvait trouver sur cette version précédente. Il y a des titres comme « Enter », qui touchent l’électro-pop dès le départ, mais il y a aussi des morceaux comme la chanson-titre qui sont plus sombres et plus discrets et se concentrent plus sur l’atmosphère et moins sur les accroches.

The Birthday Massacre a toujours excellé sur les compositions sombres et chargées comme « Blue », « Red Stars » et « Destroyer », mais ici, on préfèrera un style de chansons ultra-poppy comme « Oceania », « Shallow Grav » » et « Calling » et Diamonds en possède un peu des deux. Bien qu’elle ne soit pas aussi sombre que les chansons mentionnées ci-dessus, « Flashback » se distingue définitivement comme la composition la plus influencée par le rock industriel. Elle commence par l’électro-pop dansante qui domine l’album, mais le refrain pousse à un riff de guitare plus abrasif ainsi qu’à des couches de synthé et d’électronique ondulantes. C’est certainement la chanson la plus percutante de l’album. Presque à l’opposé, « The Last Goodbye » est un hommage direct à l’électro-pop des années 80, mais elle est enracinée dans l’ère moderne. Elle comporte ce qui est facilement le refrain le plus accrocheur de l’album – le type de refrain qu’il est pratiquement impossible de sortir de votre tête – ainsi que des synthés luxuriants et un rythme de danse optimiste qui fournit la base rythmique.

On devait décrire Diamonds, on pourrait dire qu’il présente les influences industrielles de Violet, la pop électronique de Under Your Spell, et l’excellente composition et la variété de Pins and Needles, mais enveloppé dans un son beaucoup plus optimiste que n’importe lequel de ces albums. Ce n’est pas le genre de disque qui va surprendre tous ceux qui ont déjà apprécié The Birthday Massacre, mais il ne devrait pas non plus les décevoir. Diamonds reprend le mélange d’électro-pop et de rock industriel de The Birthday Massacre, et plonge tête première dans le côté électro-pop. L’album est donc divertissant, fascinant et mémorable. Ils ont également restauré suffisamment de leurs premières influences industrielles abrasives pour créer un contraste agréable avec les mélodies pop sirupeuses et douces. En fin de compte, ce sera une autre excellente sortie d’un groupe qui a perfectionné sa sonorité il y a longtemps, et qui semble maintenant se contenter de modifier simplement cette formule avec des résultats toujours exceptionnels.

***1/2

Pumarosa: « Devastation »

On avait pris une claque musicale avec Pumarosa sur son premier album nommé The Witch en 2017. La formation britannique menée par la charismatique Isabel Muñoz-Newsome avait fait date grâce à une fusion musicale incroyablement riche. Deux ans plus tard, les Londoniens s’emploient à réactiver la chose avec successeur intitulé Devastation.

Avec l’aide du toujours aussi prolifique John Congleton à la production, Pumarosa continue de nous étonner par sa palette musicale toujours aussi large mais toujours aussi entraînante. Démarrant avec une rythmique breakbeat des plus frénétiques, Isabel Muñoz-Newsome emboîte le pas et nous fascine comme jamais sur l’alarmant « Fall Apart » où elle nous révèle les séquelles de son cancer à la clavicule et les conséquences que cela engendre avec le groupe. Avec des touches un poil plus électroniques que jamais, on sent une nette progression lorsque l’on écoute des moments hypnotiques avec « I See You » et le sombre et menaçant « Factory » frôlant quelque peu les accents indus.

Au-delà des influences jungle sur le vertigineux « Adam’s Song » comptant en prime un solo de saxophone et délivrant des pulsions sexuelles, Pumarosa fonctionne de façon mécanique. Entre l’élégance pop des morceaux comme « Lose Control » et « Heaven » ainsi que des accents plus rock avec « Into The Woods », le groupe britannique est à son aise et, comme sur leur album précédent, ils savent être vecteurs d’émotion comme l’atteste les épiques « Lost In Her » et la conclusion. Le groupe londonien sait faire corps avec les textes personnels aussi bien déchirants que sensuels d’Isabel Muñoz-Newsome et une musique beaucoup moins mécaniste que dans le passé sur ce nouveau disque.

***1/2

Night Sins: « Portrait In Silver »

Gros virage synthétique pour Night Sins, le side-project de Kyle Kimball, batteur du groupe shoegaze américain Nothing. Pour son quatrième album, les références appuyées aux Sisters Of Mercy sont oubliées et la nouvelle direction est clairement influencée par Depeche Mode période Violator. Fini les voix caverneuses à la Andrew Eldritch, désormais le chant est clair – parfois même chuchoté – et les guitares ont été délaissées au profit des synthés.
Mais alors que vaut le nouveau son de ce Portrait In Silver ? L’écoute du premier « single » « Annihilator » est plutôt convaincante, le côté synth-pop assumé se mêle assez bien aux influences indéniables du Pretty Hate Machine de Nine Inch Nails. Avec son beat infectieux et ses synthés glacés, on tient le tube de l’album. On retrouve également le côté indus sur le titre « For People like Us » à l’atmosphère sombre et au refrain efficace. L’album a un fort potentiel dansant, on retiendra « Lonely in the Mirror » et « Breathetres nocturnes qu’on dirait tout droit sortis des 80’s. C’est lorsque le rythme ralentit que l’album nous perd. Le chant manque aussi, parfois, de conviction (« Daisy Chain », « Hot Dose » »), les mélodies ne sont pas toujours mémorables et les titres qui se veulent plus dans l’émotion comme « Portrait in Silver » laissent finalement un peu froid.


Bilan mitigé donc. Le tournant synth-pop s’était déjà fait sentir sur Dancing Chrome (2017) mais celui-ci arrivait à maintenir un équilibre avec les racines goth à l’origine du projet. Avec un s »ingle » aussi réussi qu’ « Annihilato » on ne peut s’empêcher de penser que la fusion synth-pop/indus aurait sans doute mérité d’être plus développée sur le disque. Finalement, il manque à ce Portrait In Silver une touche véritablement personnelle. En tout état de cause, il n’égalera pas les influences revendiquées.

***

Beat Movement: « Black Gardenia Vol.1 »

Formé par Mattia Prete et Simone Scardino, le duo Beat Movement offre un opus, Black Gardenia Vol.1, qui conjugue subtilement, électronique expérimentale et touches jazz, invitant le saxophoniste Giani Mimmo sur « Silent Rain » et la formation Gamapawa sur « Untitled Reconstruction », à venir étoffer les salves sombres de leur techno poisseuse, aux rythmiques denses et profondes.

Les titres forment un ensemble aux mouvements continus, dont la montée en puissance prend effet avec le remix de « Silent Rain » par Sunil Sharpe, plongeant l’auditeur dans un dancefloor étouffant aux kicks binaires flirtant parfois avec l’indus.

Les ambiances composées par Beat Movement sont chargées de tensions électriques et de sources grésillantes, offrant l’espace nécessaire pour que puissent s’exprimer les artistes invités. Black Gardenia Vol.1 revient aux origines d’une techno qui aime marier les genres tout en déviances et en bascules atmosphériques, où boucles électroniques et décharges instrumentales, débroussaillent jusqu’à l’usure la membrane de nos enceintes. Très fortement recommandé.

***1/2