METZ: « Atlas Vending »

9 octobre 2020

Il est difficile d’imaginer que quelqu’un puisse avoir besoin d’un stress supplémentaire dans des moments comme celui-ci. Pourtant, c’est un pari que METZ est prêt à prendre. Depuis 2008, le trio noise-punk a affiné son son à haute pression jusqu’à un bord dentelé. Les compositions du groupe, pilotées par les guitares, ont existé à la limite de l’effondrement, remplies de tension, se résolvant rarement.

Avec Atlas Vending, METZ ne perd rien de son intensité. Les rythmes percutants se heurtent à un jeu de guitare violent et tranchant. De puissants chœurs atonaux ancrent les chansons. L’attaque saturée mais sans fioritures de METZ fait toujours rage avec une férocité migraineuse. Alex Edkins arrache des incantations sanglantes à sa gorge déchiquetée, et son dérèglement obsessionnel prend le volant. De brefs passages en transe réduisent l’accélération, mais rien dans ce disque n’apaise. Le groupe met au point un système qui s’équilibre à la réactivité.

Mais la dystopie sonore explorée sur Atlas Vending n’est pas obtenue simplement en augmentant l’entropie du système, et c’est pourquoi il fonctionne généralement. METZ semble avoir augmenté sa gamme dynamique depuis Strange Peace, produit par Steve-Albini en 2017. Sur cet album, le groupe a travaillé dans un format concis et percutant, rendant hommage à Big Black et à AmRep dans une égale mesure. Les chansons étaient structurellement simples, construites autour de phrases criées et de riffs de guitare dissonants.

Atlas Vending, en revanche, sonne plus développé. METZ construit des éléments d’atmosphère qui n’étaient pas évidents auparavant. Avant cet album, les concepts les plus intenses du groupe étaient réalisés par des tactiques linéaires et implacables. Ici, une dimension de complexité haletante vient s’ajouter à la bile de leur punk. En plus des hymnes pub-industriels, les auditeurs sont traités dans des expositions post-traumatiques qui se déroulent en chapitres brefs et changeants.

« Blind Youth Industrial Park » se caractérise par une attitude frontale, mais il est aussi hanté par quelque chose de désolant et de dérangé. « Je sais exactement ce que vous pensez, je sais exactement qui vous êtes »( I know exactly what you’re thinking, I know exactly who you are), accuse Edkins, alors que les choristes résignés haussent les épaules avec antipathie. Un refrain dur résonne de cynisme et de sincérité. La composition est à la fois amicale et distante, l’accent étant mis sur cette dernière. Le groupe peut difficilement dissimuler son indignation face à un monde malade.

 » »ramed By The Comet’s Tail » suit un parcours similaire, tirant une valeur accrue des parties ralenties. La passivité dysphorique opprime une longue section centrale. Lorsque le groupe verse un peu de jus supplémentaire pour la récompense, une chaleur surprenante vient étayer l’urgence bridé de la chanson. Celle-ci s’éteint brusquement, laissant un goût subtil mais nettement amer.

Les influences s’affirment avec force. METZ constitue un point de départ important pour les groupes emo abrasifs des années 90 comme Fugazi et Drive Like Jehu. Cela peut constituer un obstacle à l’émergence de la voix de METZ, car les similitudes sont frappantes sur le disque. La râpe d’Edkins fournit des commentaires sombres à partir des gouttières crasseuses du mix, presque noyés dans le bruit des guitares. On se languit de la performance live, avec tout son pathos et sa sueur.

L’énergie se rencontre et accepte marginalement l’introspection sur Atlas Vending. La souffrance vaut mieux que l’ennui, car METZ passe de la parodie auxmonceaux de ferraille et de débris. Sur « The Mirror », le groupe ajoute des tiers importants pour égayer les choses, mais ce n’est pas facile. De lourdes attaques du batteur Hayden Menzies entraînent la peste des guitares d’Edkins. Des parties virales qui rongent ongles et peaux incitent à des couches de voix lancinantes. Enfin, un refrain presque accrocheur se fraye un chemin hors du mur de la guitare, approchant l’exaltation.

Le titre morbide « A Boat To Drown In » ne contribue guère à élever les esprits. Un drone méditatif dément le riff surchargé d’une note qui fait avancer la chanson. Les couplets modernes et fragmentés d’Edkins se bousculent dans un état d’anxiété soutenue. Comparé à la paranoïa tourmentée qui guide l’esthétique de METZ, c’est une entrée en douceur. Comparée à la douceur absolue, elle est d’une hellacie bouleversante.

En d’autres termes, la dissonance douloureuse de METZ est légèrement atténuée par des refrains rauques et des ralentissements brutaux. Mais il ne devient jamais un métal-core extrême étant trop redevable au post-punk de l’école d’art. « Hail Taxi » est un bon exemple de cet album. Il commence par l’un des plus vilains déraillements de l’album. METZ fait le tour de son spectre, des refrains semi-mélodiques à la basse stoïque de Chris Slorach, pour revenir à une dissonance criarde. C’est le genre de chanson qui, par son caractère très improbable, risque de se répéter dans la tête des auditeurs.

Sur Atlas Vending, METZ retrace le son de l’effondrement avec des chansons qui évoluent et des performances imprudentes. Du cynique au post-apocalyptique, les concepts ne sont pas de tout repos. METZ fouille avec conviction comme un rat dans un territoire inhospitalier. Lieu de maladie, de froid et de survie morne, le territoire du groupe n’est pas pour les doux.

***1/2


Giver: « Sculpture Of Violence »

20 février 2020

Quiconque cherche un disque hardcore de bonne ou moyenne facture à ajouter à sa collection le trouvera avec Giver st son premier album Sculpture Of Violence. Le quintette allemand s’efforce évidemment de combler le vide qui est actuellement incroyablement évident dans le genre hardcore, et il y parvient, peu ou prou.

Certaines des chansons de Sculpture Of Violence ont, en effet, certainement le potentiel d’être quelque chose de plus grand qu’elles ne le sont, mais pour y arriver, il faudra peut-être un peu plus que ce qu’elles présentent sur cet album. Des partitions comme « Evil Is » ne font qu’en donner l’impression.L’enseimble paraaaît inachevé à divers points de vue, et même si certains titre, comme « Every Age Has Its Dragons (Like An Empire) », tentent d’y insuffler un peu d’air frais, la vible est malheureusement mal ajustée.

Toutes les chansons ont la même énergie, ce qui fonctionne de manière à la fois négative et positive pour Giver. Si l’album ne perd jamais son rythme et sa fluidité, il ne la change pas non plus. Il n’y aura pas une seule composition pour se démarque particulièrement dans un sens ou dans l’autre. Rien n’est épouvantable, rien n’est excellent. Giver réussit à surfer sur une vague d’insipidité tout au long de ce processus créatif.

Malgré tout cela, Giver innove avec son propre son et montre qu’il peut, en évoluant un peu plus, jouer parmi ses pairs et s’intégrer parfaitement à la sphère hardcore.

**1/2


Lingua Nada: « Djinn »

4 novembre 2019

Malgré la graphisme de sa pochette et l’intitulé de son titre, Djinn n’est pas un album surgi d’une région exotique mais tout simplement le disque d’un combo allemand, sis, plus précisément, dans le région de Leizpig.

Évidemment qu’il y a eu de la grande musique kraut, elle est surtout associée au rock des années 1970, à la musique classique des 18e et 19e siècles, et plus récemment à sa scène techno, qui attire en fait des artistes du monde entier.

Lingua Nada s’est formé en 2015 après une courte existence sous le nom Goodbye Ally Airships, et ses médias sociaux indiquent qu’il compte trois membres permanents et neufanciens membres, ce qui fait imaginer un leader intransigeant, ambitieux et possiblement invivable. Et cette personne a tout l’air d’être Adam Lenox Jr., qui endosse à la fois les rôles de chanteur, guitariste, compositeur et réalisateur, et qui avait lui-même joué de tous les instruments sur l’unique enregistrement de Goodbye Ally Airships .

Lingua Nada case beaucoup d’idées, de styles et d’énergie dans des chansons généralement courtes, digestibles par leur brièveté, mais exigeantes par leurs coq-à-l’âne. À vouloir en mener aussi large, il arrive que ça déborde et éclabousse un peu, mais c’est l’envers de la médaille d’une voracité musicale très impressionnante. Il ne faut que quelques minutes en début d’album pour sauter subitement du jazz fusion au noise rock puis au R&B lo-fi et au space rock accrocheur.

C’est d’ailleurs ce côté accrocheur et enjoué qui sert d’unique fil conducteur ici: on sent que Lingua Nada se permet absolument tout, tant qu’il peut s’amuser avec d’une façon ou d’une autre, soit en l’exécutant avec brio, soit en y donnant une saveur personnelle et impertinente.

Musicalement, le tout manquera de cette cohésion qui rend la démarche encore un peu brouillonne et rien ne sera a uniformément captivant si ce ne sont les gros coups comme « Baraka », « Dweeb Weed » et la morceau-titre qui en sera la chanson-phare.

Mais il y a somme toute très peu à redire de cet album nettement plus évolué que les enregistrements précédents du groupe. À ce rythme, si la formation peut maintenir un peu de stabilité et avoir un peu de chance, le suivant, en parvenant à s’affranchir et à casser certains codes, sera, peut-être bien, à tout casser.

***1/2


8kids: « Blüten »

19 septembre 2019

Quand le hardcore rencontre la pop, le résultat n’est pas toujours prometteur. Pour une fois, nous avons, ici,un contre-exemple. Blüten n’est pas un disque facile à prendre en main et, pour 8Kids, un combo allemand qui chante en langue maternelle, on a affaire à un style particulier.

La base est clairement rock, la scansion et certains vocaux se rapprochent fortement du hardcore. Mais on va aussi trouver des éléments plus electro, des influences hip-hop, Et la formation met un point d’honneur à exploiter la moindre de ses émotions à travers sa musique. Peut-on, alors, parler d’emo ? Pourquoi pas. On a clairement l’impression d’écouter du post hardcore sans aucun élément metal ou presque. Les dix chansons de ce nouvel opus pourraient être largement plus musclées, plus hardcore.

On ressortira de l’écoute forcément un peu frustré. À décharge, le temps que la démarche fasse son chemin elle fera plus sens Denen die wir waren, le grand frère de Blüten, était de fait beaucoup plus musclé, au moins dans les vocaux. De fait, pas mal des titres de cet opus sont vraiment très réussis ; « Kraft », « Wir bleiben kids », « Dein zuhause », « Spiegelbild », « Halt dich fest an mir », c’est plutôt pas mal. Le reste s’écoute bien aussi, même si parfois ça manque de décibels. En tout cas, ça a le mérite d’être étonnant, et ça, c’est assez rare pour être signalé.

***


Bring Me The Horizon: « amo »

18 août 2019

On n’a pas eu besoin de l’attendre longtemps ce nouvel album lde Bring Me The Horizon. Lévolution de Bring Me The Horizon depuis Count Your Blessings laisse perplexe. Jusqu’à Sempiternal, tout allait à peu près bien, même pour les fans de la première heure. On allait de plus en plus vers la mélodie, mais cela restait suffisamment heavy pour que l’on s’y retrouve sans sourciller. Ça s’est franchement compliqué avec That’s The Spirit en 2015, qui voyait la bande abandonner toute forme de violence pour se concentrer uniquement sur la
mélodie et les refrains ultra accrocheurs. Quatre ans plus tard, ça ne va pas s’arranger pour les fans. amo coupe totalement le cordon avec toutes leurs sorties précédentes. Electro, pop, hip- hop, rock, c’est ça que vous entendrez pendant les 52 minutes et 13 morceaux qui composent cette nouvelle production.

Le principal souci d’amo, ce ne sont mêmes pas les chansons. C’est simplement que les quatre titres proposés en amont de la sortie officielle de l’album sont ceux le plus portés guitares de l’album. Du coup, difficile de digérer le reste d’une traite à la première écoute. « Mantra » aurait pu se retrouver sur That’s The Spirit et fait le lien entre les deux albums, « Wonderful Life » emprunte un riff à Limp Bizkit et balance du refrain catchy à qui veut bien tendre l’oreille (des cuivres sur le final et quelques mots susurrés par Dani Filth, tandis que « Medecine » et Mother Tongue » (d’où est tiré le nom de l’album) sont des titres qu’auraient pu composer Linkin Park, radiophoniques et suffisamment poppy pour attirer les ondes radio. Et que dire ? Ça fonctionne sans problèmes.
On retrouvera des traces de grosses guitares sur l’excellent « Sugar Honey Ice & Tea », où les synthés et les voix trafiquées sur le refrain son réellement bien vus et sur la bien nommée et beaucoup plus remplissage « Heavy Metal » (qui ne lnest pas vraiment). Le reste des titres naviguera donc bien entre electronica et hip-hop et pop. « Nihilist Blues » (avec Grimes en invitée) et « why you gotta kick me when I’m down » qui balancent synthé et beats, et réussissent à nous faire nous emballer bien qu’elles ne soient pas des chansons qu’on imaginait un jour sortir sur un disque de Bring Me The Horizon.
Par contre, quand le groupe se plante, il le fait bien comme il faut : « In The Dark » est trop gentillette et aurait pu être chantée par un épigone de Justin Bieber et « Fresh Bruises » sera aussi à mettre du côté des ratés.


La surprise viendra en fait de « don’t know what to say » qui clôt l’album de manière des plus orchestrales (sûrement inspiré de leur live au Royal Albert Hall où la bande avait été accompagné d’un orchestre symphonique) et est au final une belle réussite. C’est une ballade, mais elle tient le coup avec des paroles pleine de sensibilité à propos d’un proche atteint d’un cancer. On sent sur ce final que la groupe est en total contrôle de son son et ce n’est pas un hasard si amo a été produit par Jordan Fish et Oli Sykes. D’ailleurs on sent clairement l’énorme influence du claviériste-percussionniste-chanteur depuis son arrivée ; il n’est que se rappeler Worship, son ancien groupe de chillwave…
Ce n’est assurément plus du deathcore, mais depuis la sortie de leur premier album, Bring Me ne l’est plus véritablement. Il faudra donner du temps à ce disque, qui paradoxalement et malgré son apparente accessibilité, est tellement varié, que l’on a du mal à y trouver un fil conducteur. Une fois acceptée que le groupe ne reviendra plus jamais en arrière et avance comme bon lui semble, il sera plus aidé de reconsidérer Amo pour ce qu’il est ; un album concept autour de l’amour, beau et destructeur à la fois inspirée de la propre histoire de son frontman. Expérimental, hétérogène, bizarre, mais aussi hyper catchy, on ne pourra reprocher au combo de stagner au travers de cet opus.

***1/2


Esben And The Witch: « Nowhere »

24 novembre 2018

Voilà près de dix ans que Esben And The Witch explorent la scène post-rock, menés par la chanteuse Rachel Davies. Depuis leur « debut album » Violet Cries la formation de Brighton n’a eu de cesse d’évoluer grâce à sa vocaliste allant de Siouxsie Sioux à PJ Harvey sans coup férir et une musique que n’aurait pas reniée Portishead.

Le trio laisse ici toujours autant de place aux instruments, au-delà de Rachel Davies, une touche plus atmosphérique se greffe via les chœurs de Thomas Fisher et Daniel Copeman, à l’image de « Golden Purifier » ou encore l’intense « Seclusion ».

Le côté post-punk n’est lui non plus pas en retrait, sur l’ »opener » « A Desire For Light », le noisy « Dull Gret » et un « The Unspoiled et Darkness (I Too Am Here) » qui flirte avec e hardcore tribal.

Dans la continuité du précédent disque Older Terrors, Nowhere dissémine une production carrée et fatale comme un champ de mine ; elle est plus froide qu’auparavant mais elle parvient à embarquer l’auditeur dans un univers cohérent, incantatoire et passionnant. Il serait dommage de ne pas y pénétrer.

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