Pearl Jam: « Gigaton »

« J’ai changé en ne changeant pas du tout », avait entonné solennellement Eddie Vedder, le leader de Pearl Jam, en 1993. Ce sentiment est devenu une sorte de principe directeur pour un groupe de rock chevronné qui, malgré l’absence de l’émotion brute de Nirvana et du sens de la théâtralité des Smashing Pumpkins, a réussi à survivre à beaucoup de leurs contemporains alt-rock. Alors que Vedder a écrit des chansons rock indélébiles – « Yellow Ledbetter » n’en étant qu’un exemple – Pearl Jams emble être sous régulateur de vitesse depuis la fin des années 90, et leur dernier album, Gigaton, est, en grande partie, le même que les précédents.

Le premier titre, « Who Ever Said », est accompagné de riffs de guitare grondants et entrecroisés. La voix de Vedder est également en pleine forme (il commence à ressembler un peu à Chris Cornell, qui a toujours été un meilleur chanteur) et il livre des jeux de mots intelligents : « ‘Tout est dans la livraison’, dit le messager qui est maintenant mort. » (‘It’s all in the delivery,’ said the messenger who is now dead). L’accroche de la chanson – « Whoever said it’s all been said ? » – semble directement confrontée à la notion que le groupe est à court d’idées. Et pendant quelques minutes, Pearl Jam paraît déterminé à prouver que ses détracteurs ont tort, et ceci jusqu’à ce que la chanson se transforme en un second mouvement sinueux et finisse par mourir de lui-même. De cette façon, elle sert de microcosme à l’ensemble de l’album : quelques bonnes idées et des moments d’expérimentation aux côtés de quelques casse-tête déconcertants.

Le plus déconcertant en est « Superblood Wolfmoo » », dont le rythme en deux temps, avec des remplissages de cymbales, lui donne une énergie nerveuse qui n’a d’égal que le débit de Vedder. Mais les guitares kloutées sont étrangement déphasées par rapport à la trop grande ampleur de la chanson, et les paroles se lisent comme une tentative de confronter la catastrophe politique à travers le prisme de la perte personnelle et d’une fiction dont on se demande quel rôle elle a. Ailleurs, « Buckle Up » souffre d’un flou lyrique : « D’abord ne pas faire de mal, puis mettre sa ceinture, boucler sa ceinture ! » (Firstly do no harm, then put your seatbelt on, buckle up!) où Vedder semble essayer d’aborder l’importance de l’autogestion de la santé, mais où le rythme lent du titre et sa prestation guerrière font que les paroles sonnent maladroitement.

De temps en temps, les expérimentations de Vedder et de son groupe fonctionnent. Ainsi, malgré un titre idiot, « Dance of the Clairvoyants » est une reprise réussie de la signature sonore du groupe. La section rythmique élastique du morceau, inspirée par le funk, et le riff de synthétiseur troublant s’accordent bien avec le chant de Vedder, qui sonne alternativement enragé et épuisé. « Quand le passé est le présent et que le futur n’est plus/Quand chaque demain n’est plus » When the past is the present and the future’s no more/When every tomorrow’s no more), chante-t-il, ressemblant à un homme qui a vécu plus de vies qu’il ne peut s’en souvenir. En contraste avec le maximalisme de ce morceau, « Comes Then Goes » est une ballade douce, aux accents champêtres, qui met en valeur l’étendue vocale souvent sous-estimée de Vedder. La fiabilité est peut-être ce qui a fait de Pearl Jam un pilier si puissant, mais plus ils sortent de leur zone de confort et s’éloignent de leur identité de longue date (ou de son absence), plus ils paraissent enfermés dans un schéma de maintien.

**1/2

The New Pagans: « Glacial Erratic »

The New Pagans sont un combo qui livrent ci un nouvel EP indie-pop plein de punch.  Nominés récemment pour le prix de la meilleure interprétation en direct du Prix de la musique d’Irlande du Nord, leurs chansons n’ont rien à voir avec le fait qu’elles viennent des côtes irlandaises mais louchent plutôt du côté rock aternatif ou grunge américain. Formés en 2016 par le guitariste et chanteur Cahir O’Doherty, The New Pagans ont fait leur première apparition sur scène au Belfast Empire au début de 2017. Depuis lors, ils ont produit de nombreux « single »s tels que « I Could Die »/ « Lily Yeat » » et « It’s Darker ». Ce premier EP regroupe leurs précédentes sorties, dont le « single » « Admire », récemment sorti.

Curieusement intitulé Glacial Erratic, on peut penser, à première vue, qu’il s’agissait de deux mots abstraits réunis pour une ambiguïté artistique. En fait, le terme fait référence à une roche déposée par les glaciers, dont la taille et le type diffèrent, et qui est native de la région dans laquelle elle se trouve. L’opus est unique ou du moins assez différent de celui de leurs pairs issus de la même région.

L’énergique premier morceau « It’s Darker » ainsi que « Charlie Has the Face of a Saint » avec la ligne de basse de Miskimmin sur « Monkey Gone to Heaven », ont tous des nuances lourdes rappelant les Pixies classiques. La voix et le style de McDougall ont également des parallèles avec ceux de Kim Deal de The Breeders, Courtney Love’s Hole et Juliana Hatfield. Dans la même veine que l’explosion du rock alternatif et du grunge au début des années 90, le groupe a cité Sonic Youth comme son inspiration et son guide.

Dans l’ensemble, Glacial Erratic n’est pas que la somme de ces influences; assez disjoint et changeant dans certaines parties, mais contenant aussi des moments vraiment sublimes et créatifs. Avec des compositions plus fluides et le talent qu’ils ont en germe, il sera intéressant de voir dans quelle direction ils se dirigent ensuite. Une fois maturité acquise.

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Sodoma: « It’s All About To Change »

Incontestablement, avec Sodoma, c’est la force qui jaillit des haut-parleurs dès la première seconde Ce Grunge/Noise Rock Band de Zurich est, en effet, reconnaissable sur son deuxièm ealbum dès le premier accord. It’s All About To Change est le titre du nouvel opus du combo et il fait parfaitement suite à leur premier album éponyme, sorti il y a deux ans.

Le premier titre « Alive » est court, mais il montre bien ce qu’est Sooma. Des cymbales et des toms bruyants qui enterrent les voix ternes et déformées en arrière-plan. Un son de guitare unique et strident, fraîchement pressé à travers un circuit d’overdrive. Beaucoup de choses se sont passées au cours des deux années qui se sont écoulées depuis leurs débuts. La guitare est devenue encore plus expérimentale et les sons synthétisés sont dépouillés vers la fin du morceau.

L’ensemble est groovy et défoncé dans le quatrième titre « Material Humanos ». Des riffs de type mantra entre le noise-rock et le post-punk forment une évocation du changement et de la décadence. Une glorieuse piste pour s’attarder dans les abysses.

10 morceaux couvrent l’ensemble de l’album et quelque chose se détache : Il n’y a pas un seul tube sur cet album. Quand on écoute le disque en effet, on perd rapidement l’orientation de la chanson à laquelle on se tient, car le son est pratiquement toujours le même et il domine les riffs et les mélodies auxquels on pourrait s’accrocher. Sooma est un état d’esprit et il se poursuit du début à la fin.

Ce disque résonne fort, est fort avec un nuage sonore en plein essor de basse, de guitare et de batterie ; il est une excellente occoasion de redécouvrir l’expérience grunge.

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Pretty Matty: « Pretty Matty »

Les sonorités power-pop et grunge des années 1990 continuent à inspirer de jeunes talents en devenir. C’est notamment le cas pour Pretty Matty qui est le nom du projet musical de Matthieu Morand un jeune musicien venu tout droit de Toronto qui évoque avec goût son amour pour ces influences qui l’ont forgé à travers un premier album.

Les compositions de Pretty Matty baignent dans les nineties avec des riffs acidulés et une interprétation nonchalante pour accompagner le tout. Pretty Matty plonge dans un spleen post-adolescent comme l’attestent des titres hypnotiques à l’image de « Another Shot »mais encore de « Broken Doorbell » et « F+B ».

Entre brulôts ayant une durée moyenne de plus d’une minute (« I’m Fine », « Kicked Out », « So Down ») et moments plus abrasifs et pesants (« Be A Cop », « Vacay »), Pretty Matty est n’est pas non plus que sensiblerie. Ce premier album qui s’achève avec un « What You Did » est à l’image d’un disque qui capture rage post-adolescente mâtinée de mélancolie déjà désabusée.

**1/2

Normcore : « Six Pack »

S’il sagit de passer à l’exégèse,, bien plus que le phénomène « Normcore » (le fait de passer incognito en portant des vêtements neutres), la musique du quatuor du même nom évoque plus les jeans déchirés et les chemises bûcherons telles que l’on les affectionnait dans les années 1990. A tout les coups si l’on se prenait à fouiller la discothèque de Normcore on y trouverait l’intégrale de Weezer et de Nirvana et peut-être même les quelques albums de Snot pour reprendre le titre d’un des morceaux du dique.

Une musique chargée en électricité qui se déguste comme un 6 pack de bière et dont les guitares reprennent l’esthétique des influences éviouées plus avant, et une agressivité justement dosée qui n’obère ni les mélodies ni les harmonies vocales du groupe. Excellent !

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Lazy Day: « Letters »

Lazy Day avait débuté en tant que side-project de Tilly Scantlebury. L’ex-musicienne de Copyright Control a décidé de se lancer dans une nouvelle aventure musicale avant de recruter trois autres musiciens pour en faire un véritable groupe. Son nouvel EP Letters est le résultat de ce nouveau mariage.

Composé de cinq titres, Lazy Day continue à appliquer son indie rock grungy sentant bon les années 1990. Avec l’interprétation toujours riche en émotion de Tilly Scantlebury, les compositions à la fois fougueuses et entêtantes font mouche en particulier sur l’introductif « Double j ».

On peut en dire autant de titres nostalgiques à l’image de « Tell Me » et de « Mumma » irrésistibles. Letters s’achève avec un « Mostly Me » catalysant toute l’énergie de cet EP où Lazy Day arrive à mettre en scène de façon parlante son univers particulier.

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Superseed: « Superseed »

Superseed nous vient de Bristol, Angleterre. Quintet formé en 2017 sur les cendres d’autres formations, avec la particularité de tenir dans ses rangs trois chanteurs/guitaristes, le groupe propose un rock plaisant et calibré pour que ça marchhe avec Superseed, premier album éponyme. 16 titres, 66 minutes, ça laisse le temps de se faire un avis. Belles harmonies, superbes mélodies et belles influences au programme avec pêle-mêle : The Wilhearts, Pearl Jam, Stone Temple Pilots, Supergrass, Alice In Chains ou Foo Fighters.

On a donc à faire avec, en gros, le rock des années 90. Y a pire. La pochette, dans un style psyché, est stylée, alors que la musique du groupe est multistyle, piochant notamment dans le heavy rock ’70s (« Heavy Times »), la power pop (« Turn the Screw », « This is the Way to go »), et aussi (et surtout) le grunge (« Uneasy Swarm », « Quicksand »). Ça fonctionne bien mais on n’arrive pas à percevoir une identité propre. Bien que maîtrisant son sujet à la perfection et faisant passer un bon moment à l’auditeur, le combo s’éparpille trop pour déchaîner, dans l’immédiat, les passions.

**1/2

Dead Soft: « Big Blue »

Ce trio venu de Vancouver pratique, grosso modo, du bon gros indie rock nineties mâtiné d’une attitude grungy. Après un premier album éponyme, Big Blue débute par « I Believe You », une vraie petite pépite qui mérite son statut de « single ». À vrai dire, ce disque en compte pas mal, alors on aurait très bien pu sélectionner un autre titre. Au programme, du fuzz dans tous les coins, une rythmique solide, des mélodies infectieuses, une forme de mélancolie powerpop (les paroles parlent de malaise, de sentiments conflictuels, le genre de choses évoquées dix mille fois de dix mille manières différentes)…

Big Blue contient des titres et des mélodies qui peuvent être comparés à dix milles autres aussi, dans le même genre, quelque part entre un Weezer première période et un Pixies. Ça reste toutefois un sacré bon disque qu’on aura plaisir à écouter et réécouter.

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Lacing: « Without »

Voici un album qui à décidé de mélanger la force de frappe du grunge avec un chant venu droit du shoegaze deux genres considérés comme morts. Pourtant, sans parler abusivement de revival et inspiration aidant, l’un comme l’autre se trouvent bien en vie dans ce disque.

On trouve même un certain talent dans cet cette hybridation. Si certaines pistes font bien sur la part belle aux murs de guitares saturées (« 92 », « Swirl »), voire un peu au punk sur « Regret » et sa déferlante sonore, on part ira plus volontiers sur des choses plus calme et introspective dans une bonne moitié du disque. En saturant les guitares à l’extrême, le son finit par devenir une sorte de brouillard, un arrière plan qui noie le reste, en particulier le chant, dans un espèce de halo lumineux et gris.

Without est un disque qui met du temps à s’apprécier pleinement. Les genres y sont nombreux, les rebondissements, changements de rythmes, de genres tout autant. Sans perdre sa cohésion, l’album explore à droite et à gauche de son fil rouge et sort volontiers de sa zone de confort. Sous le signe de l’éclectisme, il ravira quand même les amateurs de grunge, de rock alternatif, de rock progressif, de shoegaze.

L’ alchimie fonctionne donc plutôt bien et la musique assuré par un quatuor motivé et inspiré, est belle, puissante, lumineuse et triste dans toute sa simplicité. Un must pour les fervents du genre.

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Great Grandpa: « Four Of Arrows »

On a pu faire connaissance avec Great Grandpa ainsi que son premier album intitulé Plastic Cough ce quintet issu de Seattle et avait fait forte impression aveclun mélange de grunge-pop et d’indie rock acidulé et bon vivant. Maintenant qu’il possède une certaine notoriété, les voici de retour deux ans plus tard avec son successeur intitulé Four of Arrows.

Ne vous attendez pas à une redite de Plastic Cough de la part de Great Grandpa. Le groupe mené par le chant toujours aussi passionné d’Alex Menne a décidé d’entreprendre un virage musical à 90° en misant sur des compositions plus acoustiques. Il en ressort des titres plus émouvants mais plus étoffés comme l’introduction nommée « Dark Green Water » qui nous prend de court avec sa fausse fin avant de repartir de plus belle mais encore « English Garden » et « Bloom ».

Les influences dignes de Pinkerton ne sont jamais lointaines tant les sonorités power-pop se font sentir par là comme « Mono no Aware » et son introduction surprenante ou bien même « Ending » et « Human Condition » qui flirtent avec l’emo. Quoi qu’il en soit, Great Grandpa réussit ce virage musical sans jamais trahir ses origines grâce à ses compositions plus luxuriantes. Un flot d’émotions se dégage tout au long de ce Four of Arrows résolument abouti et cohérent avec un morceau digne de « Split Up The Kids » comme exemple flagrant avant que la conclusion beaucoup plus électrique nommée « Mostly Here » vienne nous emporter. Le second album de Great Grandpa ira à coup sûr les placer dans un autre niveau grâce à des compositions plus sentimentales et sincères.

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