Then Comes Silence: « Machine »

Machine est le cinquième album des rockers suédois Then Comes Silence, et il ressemble certainement à un album réalisé par un groupe qui a mis du temps à trouver son son. Les albums précédents semblaient souvent coincés entre les tendances lourdes du groupe et leur penchant pour les structures et les humeurs post-punk. Là où Machine réussit, c’est à trouver l’équilibre entre ces deux modes. Le résultat est un solide dossier de morceaux de rock gothique qui ne lésinent pas sur les riffs ou les rythmes dansants.

L’ouverture de « We Lose the Night » devrait vous donner une idée assez précise de ce que l’on peut attendre de Then Comes Silence. Les parties de guitare et les rythmes sont très chantés, la batterie se mélange à la manière de Joy Division et Alex Svenson chante à la basse. Ce n’est rien de particulièrement nouveau mais il est remarquable de constater à quel point le groupe travaille bien le son de chaque morceau ; « Apocalypse Flare », « Glass », « Devil » sont tous taillés dans un tissu similaire, mais se distinguent par leurs accroches mémorables.

Les principales variations du disque sont également remarquables pour certaines idées intéressantes qu’ils travaillent dans le son des pistes environnantes. « I Gave You Everything » est un couplet très sinistre, réduit à un simple riff de guitare descendant, à quelques trémolos en filigrane et à 4 simples coups de pied au sol, ce qui donne à son grand refrain un peu plus de jus quand il éclate. « Kill It » est l’un des morceaux les moins sombres, mais avec des touches psychédéliques qui rappellent le vintage Tear Garden. On peut aussi apprécier « Cuts Inside » plus proche, où le groupe se met enfin à une vague permettant aux synthés en toile de fond de briller un peu plus dans le mix pour des atmosphères plus effrayantes.

Machine ressemble en tous points au travail d’un vrai groupe de rock, avec une production et un mixage qui mettent en valeur les points forts de la chanson. Then Comes Silence n’est pas très novateur – et pour être honnête, il y a certainement des moments où ils puisent directement dans certaines de leurs influences – mais ils savent se débrouiller avec un accroche-regard et un refrain et ont le bon sens de faire bouger les choses d’un morceau à l’autre. Si vous recherchez un disque solide de rock gothique moderne, Machine devrait faire l’affaire.

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Attic Ted: « Kafka Dreaming »

Gloire texane s’il en est, Attic Ted a écumé les routes du monde entier avec son freakshow itinérant et ses masques faits à base de cartons de bières. Depuis 2002, le projet centré autour de Grady Roper développe un style unique basé sur une orchestration des plus inattendues : orgue, Casio, clarinette, percussions, Kaoss Pad ou encore une guitare au son si sale que les groupes de garage n’ont plus qu’à aller se cacher. Mais pour ce sixième album, Attic Ted a voulu mettre de côté le home-made pour un plus gros son en enregistrant avec Paul D. Millar à New York. Le résultat est loin d’être lisse, ça sent toujours autant la gnôle et la débauche, sauf que l’écriture et la production ont atteint une telle excellence que l’on tient là, sans nul doute, son meilleur disque à ce jour.
Accompagné du batteur Corby Cardosa, comparse de longue date, et de Chad Allen, grande figure de la scène texane électronique (Zom Zoms, Low Red Center, Oblong Boys…) dont les bruitages et manipulations synthétiques semblent venir directement de
La Quatrième Dimension, Grady Roper pourrait s’inscrire dans des territoires balisés par The Residents, Tuxedomoon ou Butthole Surfers, mais y ajoute une loufoquerie délurée bien à lui et une sorte de réinterprétation de la musique folk/country américaine totalement dégénérée et jouissive. « Skip to the LuLu » donne le ton, se référant à un air populaire pour enfants des années 1840 où les partenaires s’échangent au détour de pas de danse.
Bien sûr, toutes les références sexuelles sont assumées, Attic Ted restant un maître assumé de la débauche dans un coin des États-Unis où les rednecks ont la gâchette facile. Les ritournelles se font grinçantes, le post-punk théâtral et le grand Manitou sait comment nous amener sur le dancefloor. « Stand up if you want To » réinvente ainsi le disco-pogo pour freaks avisés, la ronde prend des airs apocalyptiques sur « 14 Hours », la valse sent bon la bière séchée de fin de soirée sur « Three O’Clock in the Morning » alors que le son country punk de « Tiké Mou » » évoque un voyage survolté dans le Sud-Ouest de la France. Et que dire du funk schizophrène de « Should Have » ? Du Pere Ubu sous acide sans doute.
Les sons étranges fusent de partout, trains qui déraillent, clarinettes orientales, bouteilles fracassées, et cette grande orgie nécessite plusieurs écoutes pour révéler sa fantasque richesse. Attic Ted réinvente bel et bien la pure musique populaire américaine, loin des clichés white trash. Un album fou fou fou qui amène le délire encore plus loin que sur le précédent
Parade Dust Mischief (2016). Addictif.
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Jill Tracy: « Diabolical Streak »

Jill Tracy est une artiste américaine oeuvrant dans un genre nommé neo-cabaret. Autant dire qu’on se situe ici dans une niche de niche, quelque part entre entre la pop baroque, le dark jazz et la country gothique. Piano, voix et cordes se partagent la vedette. c’est peu mais c’est largement assez pour installer une ambiance unique, noire et décadente. C’est la plusieurs fois récompensée « Evil night together » qui entame la marche (funèbre), mais l’ordre ne revêt ici que peu d’importance ; chaque titre est bon.

Diabolical Streak aurait très bien pu constituer la bande son de la série Twin Peaks, ou celle d’un film noir mêlant empoisonnement, trahison et meurtre crapuleux. Jill Tracy est un peu une Tori Amos née du mauvais côté de la barrière ; celle qui sépare les chanteuses pop un peu déjantées des amantes de la nuit s’abreuvant d’histoires macabres. Pour la première fois sur ce disque accompagnée de son Malcontent Orchestra, elle signe une œuvre homogène, belle et vénéneuse, à l’élégance inspirée des années 30 imparable. Bref, une curiosité à découvrir.

****1/2