Bobby Conn: « Recovery »

Le nouvel album de Bobby Conn, Recovery, possède le genre de production et de groove qui le rend très difficile à détester ; des guitares glamour croquantes et des chœurs féminins adoucissent toujours ce genre de disque. C’est aussi agréable : il y a des chansons, et c’est drôle quand on en a envie et parfois c’est assez intéressant. Cependant, vous vous souvenez de l’époque où les Scissor Sisters ont fait une sorte de disco indie à saveur de fruits en 2003 ? Eh bien, c’est comme ça, sauf que Conn est là depuis toujours, et nous sommes en 2020.

L’ouverture donne l’impression que l’album va être une sorte de disque disco déconstruit, au point qu’il pourrait par endroits être confondu avec les incursions dans ce genre par des bizarres comme Can. Pourtant, ce potentiel n’a pas été exploité. La voix off de « Disposable Future » rappelle le Joe’s Garage de Frank Zappa, et son sentiment « c’est un produit » est assez daté, bien qu’il soit difficile de savoir à quel point il l’est. « Nous sommes coincés dans les années 80 » (We’re stuck in the ’80s), chante Conn ; on peut détester ne pas être d’accord, mais on dirait plutôt que nous sommes coincés dans cette période du début des années 2000, alors que nous étions coincés dans les années 80. Il y a peut-être trop de couches d’ironie à traiter ici, et Conn rit alors que l’auditeur tente de distinguer la vraie d’ironie dans l’ironie.

L’évident « single », « Bijo » reste ancré dans le début des années 2000 avec son attitude légèrement Electric Six-ish à l’égard de la méchanceté lyrique ; aujourd’hui, cependant, l’utilisation du mot « bite » n’a plus le même impact. Ce genre de transgression a aujourd’hui une qualité curieusement vieillotte : elle n’est pas transgressive, mais elle rappelle une époque où elle aurait pu l’être. « C’était si dur avant… » (It used to be so hard…) n’est pas une phrase qui fait beaucoup plus qu’attirer l’attention sur elle-même aujourd’hui. Mais si vous mettez le morceau à une fête, vous pouvez vous attendre à ce que les gens dansent, et qu’il vaut la peine de déterrer la version précédente sur YouTube juste pour voir à quel point la production sur ce morceau le fait fonctionner. Ironiquement, le terme qui vient immédiatement à l’esprit quand on considère ce morceau est « décent », très décent même. Mais si elle était moins évidente, elle pourrait être tellement plus une chanson.

Si « I Want a Little Sugar in My Bowl » est un slow, au niveau des paroles, ce morceau se charge avant même de commencer. Il s’traite d’un cinéma porno gay récemment fermé à Chicago, alors peut-être que c’est approprié, ou peut-être que le film devrait être indépendant sans contexte. Priez le fantôme de Roland Barthes si vous n’êtes pas sûr.

Peut-être que cela fonctionne un peu comme les paroles de « I Want Your Love » de Chic, en ce sens qu’elles sont là pour être ignorées ou que leur familiarité permet à la voix d’agir davantage comme un instrument. La partie de ce disque de Chic où l’on a modifié la syntaxe pour l’adapter à la rime (« your love I ne-e-eed ») est, distrayante à cause de cela. Quoi qu’il en soit, il faudrait pour cela ignorer le commentaire oral du nouveau disque de Conn, ce qui serait carrément psychotique.

Peut-être que si « Brother » et « Bijou » qui, de façon choquante, sonnent presque gay, vous donnent l’impression de repousser les limites de la société en les écoutant, alors ils travailleront pour vous. Mais pour la plupart des adultes qui vivent dans ce siècle, cela n’aura pas d’importance dans un sens ou dans l’autre. Il peut aussi être ennuyeux que certains avec un « Brother » ressemblant étrangement à « Monkey Man » des Rolling Stones, mais c’est une toute autre histoire. Ces morceaux sont aussi les meilleurs de l’album, pour le meilleur ou pour le pire.

Quel que soit le temps, vous apprécierez la compagnie de Conn, et même si cet album n’est jamais un mauvais moment il déchire vraiment, il est hanté par l’anachronisme, et pas nécessairement quand il faut. « Good Old Days » est censé être un truc de groupe de filles de Phil Spectorish, avec la batterie de « Be My Baby », mais ce n’est pas beaucoup plus que ça, et cette idée semble passer d’elle-même. La piste fait le tour de la ville à mi-parcours, certes, mais pas dans le bon sens.

Avec une ironie supplémentaire, « On the Nos » » est le morceau le plus intéressant du point de vue des paroles, en partie à cause de son ambiguïté ; le gimmick de la politique du sexe-disco fonctionne vraiment, et la façon dont l’insistance des paroles est jouée juste un peu de langue dans la joue est douce. Cela s’enchaîne si bien avec « Bijou »

«  qu’on a envie de se saisir l’entrejambe en guise d’appréciation. Et quand Conn devient vraiment marxiste et commence à comparer le fait de se faire baiser à celui de se faire baiser sur « Always Already », c’est vraiment drôle. Si vous aimez le postmodernisme, alors vous aimerez aussi que Conn chante sur la construction du sens sur ce morceau. Il donne aussi une résolution soignée à « Disposable Future ».

Si c’était le genre de déconstruction queer red disco qu’il est presque, ce serait excellent, mais ce n’est même pas la moitié de la durée d’exécution du disque. Il y a un quart d’heure au milieu où il prend presque feu, mais ce n’est pas suffisant pour un album. Alors, jouez « Bijou » et essayez de résister à la danse, passez Recovery de façon malhonnête à vos amis un peu coincés, en son intérieur faites écoutez « Brother » si vous voulez faire bizarre à vos parents en 1972 et que vous n’avez pas entendu Young Americans depuis un moment. Regardez la chanson titre et « Always Already » si, comme beaucoup, vous souhaitez juste que Conn soit un peu plus bizarre. Mais voyez-le vivre dans toute sa gloire en pantalon brillant quand vous le pouvez, et peut-être aussi regarder Hedwig and the Angry Inch et s’enfiler des poppers à la lueur d’une lampe.

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Bones UK: « Bones UK »

Bones UK est, comme son nom l’indique, britannique, mais c’est avant tout un duo féminin que l’on pourrait qualifier de « décadent », dans le sens où, pour définir sa musique, les djeunes femmes ont choisi « des serpents, du sexe, du cuir et des motos ». Cliché mis à part ou aura, en fait, droit à une sorte de rock industriel / electro-rock souvent attaché à la mélodie mais subversif dans la forme ; un croisement entre, pour schématiser, INXS et Nine Inch Nails. Ce style ne se prend pas la tête et n’attend rien d’autre qu’un lâcher-prise salvateur dans un monde où le paraître règne en maître en toutes circonstances. On est, d’ailleurs, accueillis par une excellente « Beautiful is boring » bien jouissive alors que « Filthy freaks » prendra des atours beaucoup plus pop. « Pretty Waste » reprendra vite le flambeau. et« Leach » consacrera l’alternance avec un rythme qui rappelle le « Adieu » de Coeur de Pirate et une guitare lead qui évoquera Santana.

Plus loin, on retrouvera le « I’m Afraid of Americans » de Bowie déjà présenté chez Howard Stern à l’occasion d’une émission-hommage à l’icône et « Souls » est une ballade electro-rock sexe qui, toute comme Skeletone », s’assurera pas vraiment, Il faudra attendre « Choke » et son riff imparable pour que la machine reparte et qu’un « Creature » conservant cette touche bluesy electro rock entérinera ce qui fait le charme du groupe. Ce qu’on retiendra de ce premier album ? Une somme sympathique de chansons qui s’écoute bien,mais s’oublie peut-être un peu trop vite et une écriture qui demande à être plus affinée et personnelle pour être mémorable.

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Kyle Craft: « Full Circle Nightmare »

Il y a deux ans, on avait fait la connaissance de Kyle Craft et de son glam rock’n’roll vintage avec un premier album, Dolls of Highland dans lequel il donnait l’impression d’être plongé dans les disques de David Bowie ou Queen. Il récidive ici avec son successeur : Full Circle Nightmare.

Le natif de Portland restera en effet dans sa zone de confort avec ses influences classic rock notamment sur des titres flamboyants comme la power-pop de « Fever Dream Girl » avec son orgue fiévreux et les allures country-rock de « Heartbreak Junky ». L’interprétation toujours aussi caractéristique de Kyle Craft fait toujours son effet même si il a parfois tendance à en faire un peu trop sur « The Rager » ou sur « Exile Rag ».

On pourra applaudir Kyle Craft de rendre hommage à ses modèles de toujours mais seulement voilà, certains titres ont un goût de copie conforme. Ainsi on ne pourra s’empêcher de touver que sur « Fake Magic Angel » l’ombre de Bob Dylan est bien trop présente mais certains titres arrivent à sortir du lot comme « Slick & Delta Queen » ou la conclusion pianistique nommée « Gold Calf Moan ».

Bref, un second opus qui sonne comme une redite de son grand frère alors qu’on s’attendait à quelque chose d’inédit et de spontané pour Full Circle Nightmare.

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Cullen Omori: « The Diet »

Loin d’être le moins méritant des jeunes groupes indie-rock U.S. du début de la décennie, les Smith Westerns n’ont pourtant jamais réussi à décrocher la timbale. En 2014, après trois disques de pop juvénile aux mélodies bien troussées, les frères Cullen et Cameron Omori et leurs comparses Max Kakacek et Julien Erhlich (futurs Whitney) se sont donc assez logiquement résolus à baisser le rideau.

Cullen Omori, le frontman charismatique du groupe de Chicago, n’en a pas pour autant terminé avec ses obsessions brit-pop et glam rock, comme l’a déjà prouvé New Misery, sorti en 2016. Si le premier essai en solo de ce songwriter pas encore trentenaire avait semblé vouloir ouvrir la porte à de nouvelles sonorités synthétiques.

Son deuxième album The Diet le voit clairement opérer un recentrage sur les fondamentaux d’une pop rétro aux guitares scintillantes. Les influences britanniques qui présidaient aux destinées des Smith Westerns (de T-Rex à Oasis en passant par Suede, les Beatles ou Bowie) sont à nouveau brandies comme des étendards.

Bien décidé à obtenir enfin son rendez-vous tant espéré avec la gloire, Cullen Omori joue ici son va-tout à grand renfort de refrains enjôleurs et de solos pailletés (« Four Years », « Happiness Reigns »). Parfois profond (« Quiet Girl », éA Real You »), sans cesse accrocheur (« Natural Woman », « Last Line »), The Diet est l’œuvre d’un incurable romantique qui a choisi de ne pas renoncer à ses rêves de grandeur.

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The Struts: « Young&Dangerous »

Young&Dangerous est le deuxième opus de ce combo britannique au look néo-glam. Ils se sont constitués une fanbase assez conséquente aux USA en ouvrant pour The Foo Fighters ce qui donne sans doute à la suite de Everybody Wants un son plus produit mais guère moins efficace.

À cet égard, l’ensemble des titres peut se reprendre « à poumons perdus » dans les stades à l’instar d’un morceau comme « Body Talks » ou de « Primadonna Like Me ».

On appréciera des refrains accrocheurs, une voix, Luke Spiller, puissante qui n’est pas sans rappeler Queen (« Bulletproof Baby » ou « I’m In Love With A Camera » qui est peut-être un clin d’oel à « I’m In Love With My Car »).

L’ensemble est amusant, dansant, narcissique comme il se doit quand on se réclame de telles références mais, hélas aussi, cette inconséquence  peu originale qui peut nous faire douter de sa rémanence.

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Art d’Ecco: « Trespasser »

Nom d’artiste et pochette énigmatiques : Art d’Ecco nous vient du Canada et son look est tout droit hérité de l’ambiguïté androgyne façon Ziggy Stardust. Trespasser (intrus, contrevenant), le premier opus du bonhomme , semble en prendre le relais que ce soit au niveau de la coloration musicale et de la bizarrerie visuelle.

Le produit se veut sophistique et glam ou glitter mais aussi tranchant que les lames de six cordes qui nimbent son album. Dernières revendications, Lindsay Kemp pour le mime, Marc Bolan, Moloko ou Goldfrapp pour les climats extravagants.

Trespasser est un album à la mise en scène théâtrale et soignée avec cette part de mystère, d’expérimentations et de psychédélisme pour que chacun puisse s’y reconnaître et y plonger ou en être interloqué voire rebuté mais fasciné.

Les deux « singles » sont annonciateurs de la minutie de l’artiste, « Never Tell » et « Nobody Home », révérences à des références impeccablement assimilées et surtout ingérées. L’élégance est, ici, assumée mais toujours un tantinet outrancière voire déréglée.

Ce pourrait n’être qu’artifice ou fabrication si le musicien n’avait pas de réels talents de compositeur et si, se réclamant aussi de Of Montreal, Deerhunter ou MGMT, il est capable de transfigurer l’art déco auquel il a emprunté le pseudonyme pour en faire autre chose qu’une décoration.

Est-ce pour autant encore artistique ? Si on sait que l’art est fait d’emprunts et que la créativité et l’inspiration sont du domaine de l’indicible, on attendra la suite pour savoir si cette épiphanie relève du divin, tout éblouissante qu’elle puisse être jusqu’à présent.

****1/2

Smith Westerns: « Soft Will »

Pour un groupe dont le premier disque est sorti lorsque ses membres étaient adolescents, Smith Westerns ont diablement grandi par rapport à leurs deux premiers albums.

Soft Will est autrement plus sophistiqué et on remarque instantanément le soin avec lequel il a été conçu grâce à de riches couches sonores et des bruits oniriques remplaçant le « canal Nuggets-David Bowie » dans lequel ils s’étaient engouffrés.

Dans un sens, l’album est une extension de cette mouvance, passant de ce proto-punk âpre typiques des seventies à des conjugaisons plus orientées vers les solos de claviers, une approche conceptuelle ou « arty » et les traficotages bruitistes plus ou moins gratuits à la Todd Rundgren.

Il n’en demeure pas moins que la qualité première de Soft Will est d’être facilement accessible même si la reverb, les guitares carillonantes et les harmonies ont été supplantées par une atmosphère plus laid back et ensoleillée.

En termes d’instrumentation et de production le rendu respire un optimisme presque béat, presque parce que contrebalancé par un cynisme juvénile toujours présent. Le disque va donc baigner par des guitares à l’essor chatoyant et une coloration pop soigneusement lustrée. Le résultat va donner une affaire plus sophistiquée, expérimentale et moins simpliste par rapport aux précédents disques et chaque morceau ménagera des ruptures et virages sans que ceux-ci sonnent ostentatoires.

En dépit d’une production « solaire » une atmioopshère de mélancolie va pourtant perdurer tout au long de Soft Will («  Fool Proof », « White Oath » ou « Varsity »). Quelque part, règne le sensation que la fête est finie comme des titres tels le « floydien » « XXIII » ou « Idol » et son approche de la thématique de l’isolation l’évoquent.

Au-delà d’une apparence relaxe, on aura finalement le sentiment que l’atmosphère se voudra contemplative avec pafois des moments poignants et « bluesy ». On en arrivera donc à la conclusion finale que, tout comme Bowie, Smith Westerns ont très vite compris de quoi était composée l’autre facette du « glam ».

★★★½☆

US Girls: « GEM »

U.S. Girls n’est pas un groupe féminin, puisqu’il est composé d’une seule personne, Megan Remy qui n’est pas non plus Américaine puisque native de Toronto. Fausse piste également que la couverture « mode » de l’album tout comme son titre : JOYAU.

Ce disque (le quatrième mais premier sous ce nom) pourrait, en effet, être qualifié comme entrant dans la catégorie du bricolage low-fi. Celui-ci sonne, qui plus est, tout sauf « fashion » puisque agrémenté de bruits divers au mixage comme pour donner un aspect habité à ses compositions pop.

GEM est donc un opus peuplé de fausses-pistes où voisinent une esthétique brute de décoffrage et penchants certains pour une pop plus domestiquée.

L’intéressant est que Remy est capable de juxtaposer les deux registres et de greffer des vocaux presque « glam » et « pattismithiens » en diable à des titres sombres comme la guitare en reverb qui hante les couloirs de « Don’t Understand That Man » ou à la désolation qui imprègne « Another Color ». Le résultat n’est pas un assemblage artificiel mais, précisément, une complémentarité qui permet d’éviter aux titres de sonner de manière trop grinçante.

La palette de la chanteuse sera donc résolument axée sur la discordance comme en témoignera aussi un « Rosemary » effrayant même si on se trouve parfois plongé dans un bain de jouvence plus pop avec la synth-glam de « Work From Home » ou la reprise du « Jack » de Brock Robinson.

GEM est un album indéniablement ambitieux ; il capture avec facilité ces univers antinomiques en apparence que sont musique accessible et pop déconstruite façon P.J. Harvey ou Julia Holter.

★★★½☆