Ty Segall: « Hello, Hi »

8 août 2022

Il fut un temps où l’on pouvait manquer un enregistrement de Ty Segall en un clin d’œil. Le prolifique auteur-compositeur-interprète de Los Angeles n’a jamais cessé d’offrir, album après album, un revival rock garage de qualité, traité avec une constance qu’il est facile de prendre pour acquise. Ces dernières années, la production de Segall a quelque peu diminué, à l’exception de Harmonizer, sorti en 2021, dans lequel il posait des questions existentielles troublantes évoquant une atmosphère de Giallo.

Harmonizer a prouvé que Segall pouvait encore faire monter la tension, bien que l’utilisation massive de synthétiseurs n’ait pas permis à certains arrangements de s’envoler. Ce qui n’est pas grave : il nous a donné toute une vie de morceaux bruts et scuzzy à apprécier. Pour un artiste qui a expérimenté au fil des ans plus qu’on ne lui en a donné le crédit, « Hello, Hi » est un autre pivot net vers le psychédélisme pastoral. Segall a tâté du format unplugged si l’on considère Sleeper de 2013, à tendance folk, ou certaines parties de Freedom’s Goblin de 2018, plus ambitieux. Ici, il s’en tient presque exclusivement à des performances tendues qui brillent d’un éclat chaleureux, qu’il joue des motifs de guitare descendants avec des percussions minimales (« Over ») ou qu’il se tourne vers le glam rock avec une touche de brouillard mélodique (« Blue »). D’autres ont même un aspect brut, comme le très direct « Looking at You », qui adopte un riff arpégé aux sonorités baroques, proche de Led Zeppelin III.

Segall se lâche une fois sur la chanson-titre, monolithique et pleine d’assurance, qui ressemble à un retour en arrière vers des albums plus lugubres comme Slaughterhouse et son projet parallèle Fuzz. C’est aussi là qu’il est le plus frivole, nous saluant d’une voix de fausset dans ce qui semble vraiment être une pièce unique par rapport au reste de l’album. Segall vous détend avec son charme unique, mais il vous trompe aussi, augmentant subtilement les choses pour vous rappeler sa production frénétique. Le ton reste largement indistinct tout au long de l’album, mais on a aussi l’impression qu’il a commencé à concocter son prochain mélange de sorcières.

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Jack White: « Fear of the Dawn »

6 avril 2022

Il y a une scène dans le documentaire des White Stripes intitulé Under Great White Northern Lights dans laquelle Jack White raconte qu’il place souvent son piano et sa guitare aussi loin l’un de l’autre sur la scène qu’ils peuvent l’être. Dans les chansons où il doit utiliser les deux en quelques secondes, il est obligé de sbattre sa coulpe pour arriver à temps. Il n’est pas obligé de faire ça, mais il le fait. Il crée intentionnellement les conditions pour rendre la musique plus difficile pour lui, juste pour voir comment il va s’en sortir.

Son dernier album Fear of the Dawn en est un bon exemple. La variété de ses directions peut sembler très éloignée. Mais sachant que c’est White et que l’intentionnalité fait partie de l’attraction, cela aide à rassembler le tout.

Le titre « Hi-De-Ho » est interprété par Q-Tip de Tribe Called Quest. S’apparentant plus à Gorillaz qu’à Tribe, c’est une collaboration solide et sans surprise. Le titre Eosophobia (soit dit en passant, la peur morbide de l’aube ou de la lumière du jour) commence au pays du dub avec des basses rondes et des retards distants, puis vous emmène rapidement vers un rythme plus lent, des retards distants, puis vous emmène rapidement vers un motif radio friendly des années 70, avant de revenir en Jamaïque. Continuez à écouter et vous entendrez même des traces de Grateful Dead. Mettez « Into the Twilight » dans un club ou une église et je ne serais pas surpris que quelques personnes se mettent à remuer leurs postérieurs.

Cette idée mise à part, Jack White a un son inimitable. Et cet album en a beaucoup. Le titre d’ouverture « Taking Me Back » et le titre suivant « Fear Of The Dawn » sont remplis de sa signature : octaves de fuzz gras et humide, coups de fouet, réverbérations crémeuses, riffs énormes,des solos qui se débattent. C’est partout sur cet album et personne ne le fait mieux parce que personne d’autre ne le peut.

La durée du disque est également assez madrée lorsque l’on apprend que Fear of the Dawn aura un album jumeau, Entering Heaven Alive (prévu juillet 2022), qui regroupe les chansons que lui et le groupe ont jugé ne pas convenir à cet album.

En somme, Fear of the Dawn n’est pas facile. Mais malaisé ne veut pas dire désagréable. C’est, quelque part, un album fantastique et le meilleur travail entendu de lui depuis des années. Gardez à l’esprit qu’il couvre beaucoup de terrain pour voir jusqu’où il peut aller en un court laps de temps, comme c’est la norme avec Jack White, et vous l’apprécierez.

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Magick Mountain: « Weird Feelings »

1 novembre 2020

Weird Feelings est le premier album du nouveau groupe de Leeds Magick Mountain. Plutôt que d’être un combo fait de nouveaux visages, Magick Mountain est un trio composé de membres de Sky Larkin, Grammatics et Pulled Apart by Horses, mais le résultat final semble plus grand que la somme de ses parties.

Le morceau d’ouverture, « Bart Cobain », commence avec le rock garage de The Vines, mais la basse arrive assez vite comme une masse de distorsion pour vous faire comprendre qu’ils ne sont pas là pour jouer.

Tout au long de Weird Feelings, les deux voix de Lins Wilson et Tom Hudson s’accorderont parfaitement, faisant presque écho au type de partenariat vocal d’un groupe comme les Beatles, avec la façon dont leurs voix se complètent. Il n’y a pas que les voix qui bénéficient de ce partenariat. La basse et la guitare vous attaquent en tandem tout au long de chaque morceau de l’album, la basse suivant la guitare de haut en bas sur le manche, comme pour se mettre au défi de jouer plus fort.

Il y aura une brève pause dans la lourdeur avec « Dream Chaser », un morceau imprégné de réverbération et de duels vocaux de rêve. Comme le disent les paroles, «  en attendant que la vague s’écrase » (waiting for the wave to crash), c’est exactement ce que l’on ressent lorsque le morceau finit par se gonfler et vous envahir. Peu de temps après la fin de « Dream Catcher », on aura droit au retour aux affaires avec « Infinity X2 » qui s’envole comme si toute l’énergie qu’ils avaient économisée en jouant une chanson acoustique avait explosé. Avec des titres comme « Cherokee » et « Stranger Danger » qui se pavanront comme len etrrain conquis, Weird Feelings montrra qu’il estun album capable, à la fois de vous saisir et de vous faire rprêter attention.

Grâce à un puissant barrage de riffs imprégnés de rock garage qui se compare facilement à ceux de Ty Segall, Fuzz et Thee Oh Sees nous avons affaire à un son frénétique qui ne demande qu’à être entendu en direct. La seule petite déception en sera l’absence de chant sur des hymnes ou des accroches mémorables. Toutefoias, avec des riffs aussi grands et contagieux ainsi affichés , le besoin de frénésie qui peut être nôtre sera amplement comblé.

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Naked Giants : « The Shadow »

6 septembre 2020

Avec leur premier LP en 2018, ce trio de Seattle avait réussi à trouver le carrefour entre le garage rock, le punk et la New Wave funk de groupes comme Talking Heads et Jonathan Richman. Leur dernier album, The Shadow, montre qu’ils ont clairement respecté cette feuille de route.

Alors que Sluff était un premier album correct, The Shadow est un opus plus solide et plus cohérent qui permet au groupe d’élargir un peu plus sa palette sonore tout en restant fidèle à l’esprit qui les a fait sortir du lot dès leur premier effort. L’album commence avec « Walk of Doom », un morceau de rock garage amusant, bien que peu inspiré. Une légère volée d’ouverture peut-être, mais ce qui suit est bien plus impressionnant, comme « High School (Don’t Like Them) », un titre de punk psychédélique trippant, le funk dance de « Take A Chance » et le tempo lent, se démarquant du morceau « Turns Blue », avec une guitare digne de Jesus And Mary Chain. Puis, à mi-chemin du disque, ils changent facilement de registre pour devenir un groupe de rock garage avec le fulgurant « (God Damn !) What I Am ». Sur le plan thématique, lecombo abordera alors des moments sombres, avec allusions à dépression, les luttes personnelles et de traumatismes, mais la plupart de ces instances sont atténuése par des hochements de tête à l’optimisme lyrique sur le fait de passer de l’autre côté plus pop par quelques solides accroches.

En plus de Naked Giant, les trois membres jouent également dans le groupe de Will Toledo Car Seat Headrest et, comme pour ce concert, ils parviennent à afficher des influences musicales très éclectiques et très diverses qui semblent contraires à leur âge (tous les trois ont une vingtaine d’années). En écoutant The Shadow, vous pourrez imaginer tout, des Buzzcocks et Sonics aux Flamin’ Groovies et The Pixies jouant dans une camionnette de tournée.

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Pottery: « Welcome To Bobby’s Motel »

25 juin 2020

« Welcome to Bobby’s Motel, the place where all your dreams come true » (Bienvenue au Bobby’s Motel, l’endroit où tous vos rêves deviennent réalité). Ce sont les premières paroles que nous entendons sur Welcome to Bobby’s Motel, le premier album du groupe montréalais Pottery. Après avoir écouté l’opus en son intgralité, ces mots d’introduction semblent appropriés ; Pottery emmène l’auditeur dans une odyssée sonore, croisant les genres et produisant un rock and roll des plus agréables à entendre depuis longtemps.

Au cours de ses quarante minutes d’exécution, le combo aura secoué les genre Des titres comme « Down In the Dumps » et « Texas Drums Pt I & II » lui permettent de passer en mode funk, en s’enfermant dans un groove et en chantant de façon freestyle. Bien que la plupart des morceaux soient des exercices de dance punk, Pottery parvient à maintenir l’intérêt tout au long du disque. « Texas Drums » se désintègre à mi-parcours dans un nuage de son ambiant, pour se reformer en son autre versant en un nouveau rythme. « Reflection » et, plus près, « Hot Like Jungle » sont la version façon Pottery d’une ballade assortie de confiseries vertigineuses qui sont à la fois douces et décalées. Le morceau d’ouverture « Welcome to Bobby’s Motel » parvient à sonner comme trois chansons différentes en deux minutes (et trouve même le temps d’un solo de guitare féroce) sans jamais paraître trop plein.

Pottery auraient pu facilement créer un album plein de piétinements à haute énergie, et c’est ce qu’elles ont fait dans une certaine mesure, mais l’album est bien plus grand que la somme de ses parties. Il se joue comme un disque d’une époque révolue ; les chansons s’enchaînent en douceur, formant une œuvre plus vaste. Il s’agit d’une production qui se révèle bien pensée et cohérente plutôt que comme une simple collection de singles. Avec autant d’idées musicales dans de « debut album » il sera intéressant de voir ce vers quoi elles se tourneront

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Habibi: « Anywhere But Here »

28 mai 2020

Depuis 2011, Habibi nous fait profiter de son approche musicale, un mélange détendu de garage surf rock des années 60 avec une touche de fantaisie  de type Think Warpaint rencontre Best Coast, avec l’avantage supplémentaire de parler une seconde langue, le farsi. Le chanteur Rahill Jamalifard et le guitariste Lenaya Lynch – l’ancien Detroiter – vivent maintenant à Brooklyn avec le reste de leurs compagnons de route : Erin Campbell, Karen Isabel et Leah Beth Fishman. Iranienne-américaine de première génération, Jamalifard tisse sans cesse un lien avec le farsi à travers ses albums et ses EP. Ayant grandi avec des parents doués pour la musique, Jamalifard se considère chanceuse d’avoir appris à parler le farsi alors que d’autres amis autour d’elle étaient poussé vers l’assimilation. Cet avantage culturel fait éclater tous les stéréotypes entourant le genre musical de Habibi sans jamais être ouvertement politique.

Après l’EP Cardamom Garden de 2018, leur deuxième album Anywhere But Here emmène les auditeurs à travers des paysages sonores tout-terrain, ce qui en fait le complément parfait d’une collection d’albums de printemps. Anywhere But Here est frais, avec juste ce qu’il faut de rythmes et de chants accrocheurs, avec de nouveaux éléments taillés par le producteur Alex Epton (Jamie xx, Vampire Weekend). Piste principale, « Angel Eyes » s’accroche au refrain répétitif. « Come My Habibi », un titre envoûtant écrit en 2012, est sorti en tant que premier single.

Dans l’état actuel des affaires nationales, cet album, tout comme l’approche générale de Habibi en matière de musique, éloigne les auditeurs du désordre avec des pensées franches mais douces qui reviennent toujours à l’amitié – un concept important dans ce groupe entièrement féminin. Le thème est omniprésent dans leur discographie, ce qui prouve que Habibi sera longtemps ne serait-ce que pour ce qu’il véhicule

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The Growlers: « Natural Affair »

17 mai 2020

Les durs à cuire, buveurs de bière, fumeurs de cigarettes, imprudents et téméraires sont de retour avec leur sixième album studio, Natural Affair. The Growlers, menés par leur charismatique chanteur/frontman Brooks Nielsen et le guitariste Matt Taylor, sont dans un genre à part. Tenter de décrire leur son à un nouvel auditeur est une tâche difficile ; le groupe est passé d’un rock psychédélique avec un son brut et une production de mauvaise qualité à un combo de rock funk-pop et jazzy avec une production de haut niveau. Ce changement peut facilement être mis en évidence par deux albums – Chinese Fountain en 2014 et City Club en 2016 – où The Growlers ont expérimenté avec plus d’instruments et un son plus poli que leurs précédentes sorties. City Club a été un tournant pour eux, car il s’agissait du premier album exclusivement crédité à Nielsen et Taylor, plutôt qu’au groupe tout entier. Le duo a écrit et produit l’album sur une période de trois mois, le frontman de The Strokes, Julian Casablancas, ayant produit la chanson titre. City Club est l’album qui les a fait connaître et qui a été le plus diffusé. Formés à Dana Point, en Californie, ils ont forgé leur propre genre, puisqu’ils décrivent leur musique comme  du « each goth », nom de leur festival de musique annuel qui se tient en Californie. Natural Affair est d’ailleurs sorti sous leur label Beach Goth Records & Tapes, et il est autoproduit par eux.

Un tiers du disque de douze titres est sorti sous forme de « singles » ; « Natural Affair », « Foghorn Town », « Try Hard Fool » et « Pulp of Youth » ont tous eu naissance plus d’un mois avant l’album et Natural Affair pourrait bien être leur opus le plus complet. D’une production et d’une profondeur étonnantes, les pistes présentent toutes une écoute étonnante avec des paroles poétiques et des instrumentaux dynamiques. La seule plainte pourrait être leur décision de sortir autant de chansons avant que l’album ne soit abandonné, car on a presque l’impression qu’il y a une division entre les « quatre singles » et les huit autres chansons sorties par la suite. Quoi qu’il en soit, de haut en bas, l’album livre hit après hit.

Des éléments thématiques tels que l’amour, l’enfance, la douleur et la découverte de soi continuent à mettre en valeur la musique du groupe dans leur nouvelle sortie. « Pulp of Youth » s’ouvre sur la phrase «  Le pop ne sonne plus pareil quand je tire le bouchon » (The pop don’t sound same no more, when I pull the cork) et plonge plus loin dans des réminiscences vocales avec le refrain : « Du vin encore bon marché et rouge, des yeux encore profonds et vrais, les verres se lèvent à nouveau, buvez à la pulpe de la jeunesse. » (Wine still cheap and red, eyes still deep and true, glasses raise again, drink to the pulp of youth) A 35 ans et vivant toujours comme une rockstar en vogue, Nielsen a certainement pris quelques gorgées en l’honneur de la pulpe de jeunesse.

Sur « Foghorn Town », Nielsen et Taylor ont parodié leur impatience de quitter Dana Point, en commençant par « Foghorn townoù les fleurs ne peuvent pas fleurir et les garçons et les filles, sont beaux et condamnés »,( where the flowers can’t bloom, the boys and the girls, are beautiful and doomed). Dans une interview, Nielsen a déclaré : « Toute l’année, il y a du brouillard ; j’ai vécu près de la plage où l’on pouvait entendre des cornes de brume 24 heures sur 24. C’était une bande de drogués qui nous disaient que nous étions des idiots, que nous n’y arriverions jamais ». La chanson passe de ce désir de libération à un appel à l’action inspirant, avec des phrases comme « tracez votre propre ligne dans l’existence » (draw your own line into being) ou « la vie n’est pas le paradis, c’est une paire de dés, alors laissez-les rouler » (life ain’t paradise, it’s a pair of dice, so let ‘em roll . Le changement de rythme coïncide avec ce changement lyrique, sous la forme d’un crescendo sonore intimidant et d’un refrain édifiant.

Sur un album qui illustre le nouveau son funky du groupe, « Die and Live Forever » pourrait être le plus funky, car son rythme enjoué rend la chanson tout simplement amusante. Ce morceau souligne l’importance de la fraternité, en commençant par « Tu n n’aimes peut-être pas mec, mais je suis ton frère, je ne vais nulle part  Désolé pour tout, mon frère, mais sache que je me fais du souci » (You may not like it man, but I’m your brother, I ain’t goin nowhere, Sorry for everything, my brother, know that I care). Avec six albums studio, six EP, de nombreux « singles » et quatorze ans de vie commune, The Growlers savent comment rester ensemble, comme le dit le refrain de la chanson : « Aimer ensemble, souffrir ensemble, rire et pleurer ensemble, vivre et mourir, se souvenir, mourir et vivre pour toujours. » (Love together, suffer together, laugh and cry together, live and die remember, die and live forever). Avec ce titre qui est le dernier morceau de l’album, ce sera un excellent message pour clôturer leur troisième sortie majeure en quatre ans.

« Stupid Things » est la chanson parfaite pour faire tomber quelqu’un amoureux des Growlers. Le groupe évoque la confiance en soi, encourage la pensivité et motive les auditeurs à vivre une vie de leur choix. Cette chanson est magnifiquement écrite et produite, avec Nielsen et Taylor à l’unisson parfait tout au long du morceau. Des guitares puissantes s’accordent avec des chants significatifs dans l’un des meilleurs refrains des Growlers à ce jour : Des choses stupides que vous fixeriez dans votre réflexion, si vous aviez un million d’argent, si vous saviez alors ce que vous pensez savoir maintenant, et si vous ne pouviez jamais revenir ? Quiconque a vu Brooks Nielsen sur scène peut témoigner de l’immense confiance qu’il dégage, et son message d’amour de soi, indépendamment des insécurités insignifiantes, est revigorant. La musique est un cadeau extrêmement puissant et beau au monde, et son importance et sa pureté sont gravées dans les dernières lignes de cette formidable composition : « Dans le passé était une épreuve d’amour, tout le monde doit échouer, la beauté se sent plus en sécurité dans l’ignorance, le véritable amour porte un voile, le véritable amour porte un voile. » (In the past was a love test, everybody has to fail, beauty feels safest in ignorance, true love wears a veil, true love wears a veil.)

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The Strokes: « The New Abnormal »

8 avril 2020

Regardons les choses en face ; en 2020, personne ne s’attend à ce qu’un nouvelopus de Strokes vienne concurrencer les leurs deux premiers albums, des classiques et essentiels du genre. Lorsque ce groupegarage-rock tendance seventies a sorti la dernière de ses ses productions, Room on Fire, en 2003, certains fans et critiques se sont plaints qu’il ressemblait trop au révolutionnaire Is This It de 2001. Apparemment, en réponse directe à ces jugements, Julian Casablancas et compagnie ont évité tout ce qui pourrait ressembler à de la cohérence musicale sur chaque album de Strokes depuis. Bien que le Comedown Machine de 2013 ait représenté un retour mineur à la forme classique de Strokes après les First Impressions of Earth de 2006 et cet Angles de bric et de broc en 2011, le E.P. Future Present Past suggérait, en 2016, que The Strokes ne considéreraient pas ces critiques de Room on Fire, comme non valables – et peut-être, juste peut-être, que ces vieux clichés ne pouvaient pas contenir encore beaucoup de nouveaux trésors.

On pourrait penser qu’ils ont, maintenant, compris et intégré cette idée, et que parfois, ils sont revenus à leur âge d’or. Les « Taken for a Fool » d’Angles, « All the Time » de Comedown Machine et une poignée de titres sur Impressions ont laissé entendre que nos héros des premiers temps, vêtus de cuir, pourraient encore posséder une étincelle de leur étincelle initiale. Cette magie réapparaît en un clin d’œil sur The New Abnormal – le premier album de Strokes depuis Future Present Past et leur premier album complet en sept ans – toutefois, même si les chansons fortes de l’album sont parmi les plus vivantes et les plus faciles à jouer que le groupe ait faites depuis plus d’une décennie, leur énergie débordante ne compense que modestement les nombreux creux du LP.

Chaque fois que The New Abnormal fait allusion à un nouveau rajeunissement, à des coups qui font monter l’adrénaline, il s’ensuit généralement un autre exemple des tendances les plus désagréables du groupe. Il est facile, par exemple, d’imaginer un Strokes explosif et réimaginé sur le rocker dance new wave « Brooklyn Bridge to Chorus »et sur les « Bad Decisions » inspirés de Is This It, deux morceaux qui font honte à la grande majorité de la production du groupe pour les années 2010. Mais immédiatement après ce couple de choc, le groupe se balade à travers six minutes de synthés trop numérisés, de falsetto noyé par le vocodeur et de changements dynamiques dégonflés sur « Eternal Summe » » (qui, comme quatre autres chansons ici, dépasse le temps d’attention qu’on peut lui accorder en raison de ses cinq minutes de durée d’exécution). Chaque fois que les Strokes exploitent leur ancienne puissance, ils se laissent distraire par une nouvelle direction brillante mais infructueuse.

Pourtant, tout n’est pas rà dédaigner ou dénigrer ici. « At the Door » s’inscrit dans la tradition presque sans percussion, presque confessionnelle, de « Ask Me Anything » d’Impressions et de « Call Me Back » d’Angles, mais la mise à jour synthétisée et informatisée que le groupe a apportée à ce style – couplée à une performance vocale particulièrement touchante de Casablancas – donne à ce morceau peu orthodoxe, légèrement cyborg, une touche traditionnelle qui fait dresser les cheveux sur la tête. Les arpèges de guitare qui soulignent « Selfless » sont, eux aussi ,uniques et modernes, et leur effet llustré est aussi intense que le sérieux de Casablancas, même si son chant s’oppose parfois de façon désagréable à la musique.

Malgré les surprises de The New Abnormal, c’est lorsque The Strokes n’essayent pas d’être ce qu’ils ne sont pas qu’ils résonnent le plus et le mieux en nous. Lorsque Casablancas porte trop fortement sur sa manche son influence de longue date de Lou Reed lors du deuxième couplet de « Why Are Sundays So Depressing », il emporte avec lui toute la chanson, qui souffre déjà d’un duel de guitares peu inspirées. « Ode to the Mets » est encore plus étrange, commençant par un abîme arythmique qui est en contradiction directe avec la qualité musicale qui définit The Strokes : une insistance sans faille sur le temps commun et des doubles croches agressives. Le chaos initial se désagrège en un arrangement délicat mais stimulant qui rien ne contrebalance, que ce soient les incartades tranquilles de Casablancas ou ses ricanements sans délicatesse.

Bien que The New Abnormal soit aussi truffé de nouvelles orientations qu’il est dépourvu de sens, il est cohérent sur un point :les premiers talents lyriques de Casablancas sont introuvables. Dans « Is This It » et « Room on Fire », Casablancas raconte, entre autres, des histoires simples mais très détaillées, des jeunes hommes qui n’arrivent pas à impressionner leurs aînées, des mensonges et des secrets qui deviennent des allumettes criardes, et tout le monde se gausse de poignarder dans le dos et de tromper. Là où ces histoires n’étaient pas du tout racontables, les nouvelles lamentations de Casablancas sont plutôt clichées et banales. « Vous n’êtes plus le même / Vous ne voulez plus jouer à ce jeu » (You’re not the same anymore / Don’t wanna play that game anymore), dit-il sans grande urgence sur la ballade langoureuse et midtempo qu’est «  Not the Same Anymore », et la métaphore peu intelligente « Vous feriez une meilleure fenêtre qu’une porte » ( You’d make a better window than a door) se double de mentions mal placées pour saper tout sens de l’intrigue. « Je ne m’amuse pas / Sans ton amour / La vie est trop courte / Mais je vivrai pour toi» ( don’t have fun / Without your love / Life is too short / But I will live for you) promet-il sur « Selfless », mais il semble plus sans inspiration et à bout de souffle qu’inébranlable.

« Eternal Summer » est particulièrement chargé de sentiments frelatés sur la vérité, la fantaisie, l’évasion et beaucoup d’autres déclamations lyriques exagérés : « Je n’arrive pas à y croire ! La vie est un si drôle de voyage » (I can’t believe it! Life is such a funny journey) s’exclame Casablancas, mais rien dans le récit de ce titre n’est inattendu. Cette affirmation, à peine formulée, rappelle cependant à quel point il est parfois invraisemblable que, malgré la route chaotique et rocailleuse qui se trouve derrière eux, les Strokes soient de nouveau là. Mais n’appelez pas cela un retour.

***1/2