Warduna: « Skald »

Depuis quelques années, le collectif de néo-folk Warduna sillonne la planète avec une musique qui semble issue des temps anciens, tirée d’un monde perdu, forcé à l’oubli par la pression des missionnaires venus de grands royaumes sanctifiés. Cette époque où la littérature n’était souvent qu’orale, où chaque note, chaque signe, chaque mot entretenait le lien social et pouvait avoir des répercussions, une incidence sur la vie, est justement doucement en train d’être redécouverte. Mis en parallèle avec notre modernité, ces bribes du passé arrivent à trouver une autre signification et à se frayer un chemin vers un nouvel auditoire par le biais de groupes ou troupes comme Warduna

À ce titre, Einar Selvik, le fondateur et conservateur en chef du groupe, donne des conférences et interprète en live, parfois seul, parfois en groupe, les titres qu’il a crée ou recrée, que ce soit pour Warduna, pour Einar Selvik & Ivar Bjornson ou pour la série télévisée à succès « Vikings ». Cette fois-ci, l’homme revient avec une collection de titres acoustiques enregistrés à Bergen en Norvège et baptisée pour l’occasion Skald (poème épique scandinave datant du Moyen-Âge).

Sur la trame de ces chansons de geste historiques et lexicales Skald reste fidèle à sa définition originale et constitue un voyage nous emmenant au plus profond des langues nordiques. La forme musicale, toute simple qu’elle soit, est travaillée, traversée qu’elle est par des assonances, des allitérations et une instrumentation ancienne censée nous accompagner dans cette pérégrination mythologique. Loin du côté percussif et tribal auquel on aurait pu s’attendre, le monde est déclamé par une scansion poétique et pleine de verve où les sonorités et les chants apportent un vivant qui va au-delà de la compréhension stricto sensu. Entre mysticisme et fascination, l’album se singularisera par sa verve (« Helvegen », « Fehu » ou « Voluspá »), l’émotion qu’il parviendra à déclencher ( « Vindavla », « Ormagardskvedi » et « Gravbakkjen »), mais surtout la surprise qui pourra émaner de la langue scalde sur « Sonatorrek ».

Loin d’offrir l’image romantique et romancée des Vikings version XIXème siècle, cette vision déformée de la civilisation scandinave où les Hommes du Nord apparaissent affublés de casques à corne et plus moraux et plus impressionnants qu’ils n’étaient vraiment, Selvik tente donc de recréer cet art perdu.

Avec humilité mais aussi beaucoup de volonté, d’intelligence et de grâce, Einar Selvik s’essaye à une vision contemporaine de l’art scaldique, faisant ainsi le lien entre une modernité étouffante, un futur inconcevable, un présent incongru et un passé que l’on aurait tendance à oublier ou à laisser oublier.

Écouter Skald, s’y attarder et ne pas passer à autre chose dans la minute implique de temps de l’entendre dans les bonnes dispositions, celle qui permettent de fermer les yeux et d’ouvrir son esprit. Cela nécessitera patience et application mais la gratification sera à la hauteur de la disponibilité dont on aura su faire preuve.

****1/2

Snail Mail: « Lush »

Lindsey Jordan est une artiste folk-grunge récemment signée qui a affublé son groupe du sobriquet de Snail Mail. Voilà un terme qui convient parfaitement au répertoire du combo, un rock indolent et minimaliste qui s’ajouterait aisément à une cure d’antidépresseurs mais dans sa phase ascendante.

On pense, à cet égard à Waxahatchee (en moins organique) mais on ne peut nier à la chanteuse une force d’évocation dans sa voix. Celle-ci peut transfigurer ce spleen ambiant qui se colle souvent à la peau.

La demoiselle est encore post adolescente et, toute bien dégrossie qu’elle puisse être, une langueur gémissante se fait parfois un peu trop jour.

Entre Dinasaur Jr et Liz Phair, Lush s’écoutera sans déplaisir avec des titres comme « Pristine » ou « Golden Dream » ; restera à Jordan de se frotter à des climats moins indolents.

**1/2

Mumford & Sons: « Delta »

Delta est la quatrième lettre de l’alphabet grec, c’est également le titre du quatrième album de Mumford & Sons ; c’est, enfin, l’endroit où convergent les courants.

On peut y voir une analogie avec la direction que prend le combo parti d’un répertoire indie-folk traditionnel très connoté à une évolution qui le voyait passer du banjo à des titres électro rock plus grand public.

Cette multiplicité sied parfaitement à la conclusion telle qu’elle est véhiculée par Delta, un éclectisme voulu et assumé par la groupe. On aura donc droit à des compositions mélancoliques («  Forever » et « Wild Heart »), des sonorité ethniques, (les Sud-Africains « Woman » ou « Rose of Sharon ») et des excursions plus allègres comme « Babe »l et l’électrique « Wilder Mind ».)

Si on comprend et adhère à cette démarche n se réjouira du choix du producteur :Paul Epworth (Florence & The Machine, Adele, U2…) si on déplore ce virage plus mainstream, on espèrera pour l’instant encore que nos « emo-folkeux » ne s’acoquinent pas avec Coldplay.

***

Sun KIl Moon: « This Is My Dinner »

Sun Kil Moo, alias de Mark Kozelek est un artiste prolifique ; son nouvel album, This Is My Dinner, suit un double opus pour le moins indigeste ce qui explique sans doute pourquoi celui-ci est plus direct et focalisé.

Les compositions demeurent toujours de la même veine néo folk, très lo-fi et intimistes avec « This Is Not Possible », « Copenhagen » et autres « Linda Blair » où le piano et les guitares acoustiques demeurent relayés au premier plan.

Les récits sont toujours aussi personnels ce qui, sur des titres égalant les dix minutes, peut autant nous aliéner que nous harponner.

Kozelek reprend également, en l’espace de une minutes cette fois, une chanson de The Partridge Family et, pour nous désarçonner encore plus« Rock’n’Roll Singer » d’AC/DC.

Ce moment d’électricité sera comme la foudre, il s’éteindra aussi vite que l’éclair ; reste à se demander alors ce qu’il vient faire si ce n’est peut-être encore plus nous désengager.

**

Sun Kil Moon: « Universal Themes

Si on considère la thématique des textes de Mark Zokelek (Sun Kil Moon), à savoir ses expériences de vie et la façon dont il y réagit, il n’est guère étonnant que le titre du septième album de ce chanteur guitariste né-folk apparaisse comme peu approtié.

Universal Themes est, en effet, tout sauf fédérateur dans la mesure où les narrations murmurées de manière un peu folle et sans réelle rime ont plutôt tendance à nous aliéner de son auteur.

Les incidents de la vie réelle sont là toutefois, « Little Rascals », « Garden of Lavender », « Ali/Spnks 2 », autant de titres qui révèlent les goûts et évènements qui jalonnent la vie de Kozalek.

On notera une épopée dénudée, « The Possum » qui ouvre l’album mais qui, étrangement, décide de ne pas profiter de son riff accrocheur et on soulignera enfin la batterie de Steve Shelley (Sonic Youth) pour faire virer son répertoire vers d’autres tangentes moins systématiques. Bref, Unviersal Themes, épousera la route du précédent opus, Benji, y compris dans ses velléités expérimentales ou ses légères touches inspirées de Ravel.

***

Death Vessel: « Island Intervals »

Ce troisième album de Death Vessel, pseudonyme de Joel Thibodeau, un natif de Rhode Island est nuancé et chaud, plein de sous-entendus et se présente comme une subtile exploration des palettes que peut offrir la musique folk.

Si la voix reconnaissable entre toutes de Jónsi Birgisson (Sigur Rós) ne sélevait pas sur le chorus de « Ilsa Down » on décèlerait de toutes manière sa patte dans la production de Island Intervals. L’album partage en effet la même sens du détail sonique, une sorte de béatitude qui semble envelopper un univers entier et qui a fait de ses collègues islandais des experts en la matière.

Ce que Thibodeau parvient à y combiner est un songwriting qui donne à sa musique un côté intime et introspectif qui n’est pas sans évoquer les humeurs plaintives d’un artiste comme Bon Iver, en partculier sur l’album For Emma, Forever Ago de ce dernier. On a donc droit à un disque de folk dérivant et presque « space », le genre d’album dont on peut découvrir les subtilités dans le confort relatif d’une pièce sombre et muni d’un casque sur les oreilles.

Si la collaboration de Birgisson et d’autres musiciens est indéniable et prégnante elle n’obère pas la nature de Island Intervals qui demeure un album de Thibodeau. Sa voix notamment est imprégnée littéralement et métaphoriquement dans l’âme même de sa musique ; elle se révèle presque androgyne et sans âge comme si tout ce qui a trait au monde palpable était inopérant. Elle se fait, à certains moments, enfantine, à d’autres elle adopte la sensibilité d’un vieil homme parlant du haut de son expérience. Le titre d’ouverture, « Electa » en est une preuve vivante avec une voix qui se fait chantonnante mais dont la tonalité sonne comme si elle n’avait pas de sens procurant alors l’irrémédiable sensation d’une immense tristesse Elle est, en outre, étayée par des percussions légères comme des vagues dont le clapotis doux effleure la lisière de notre esprit, mélange sablonneux qui va se figer dans une mer chaude.

Mais il n’est pas uniquement ici question de luxuriante mélancolie. Thibodeau est capable d’injecter une dose de fun dans sa musique comme si un « Velvet Antlers » dépouillé mais percuté par une basse féroce ou sur le shuffle country que véhicule « Mercury Dime ». Les changements soniques sont nombreux et admirablement menés mais ils ne détonnent jamais de manière disparate. Tout au long de ces huit compositions, la voix est comme gravée et n’être faite que d’une seule pièce. C’est pourquoi « Island Vapors » peut se balancer entre pop légère et un chorus qui résonne comme un véritable hymne qui demeure toutefois mesuré et comme sous-entendu. L’euphémisme est de rigueur ici ce qui est un remarquable accomplissement.

Il est certains titres où bien des artistes auraient été tentés d’accélérer les choses de manière emphatique. On peut imaginer que Chris Martin donnerait son âme pour de tels morceaux et pour les traduire en interprétations virant vers le « stadium rock ». Mais « Island Vapors » ou « Isla Down » par exemple sont suffisamment robustes pour se passer de tout traitement épique ou d’en sortir indemnes.

Il faut alors souligner le mérite de Thibodeau et de Birgisson à ne jamais nous entraîner dans ce cheminement ; Island Intervals reste un disque dont le charme réside dans son intimité. C’est un petit album à l’impact considérable, sa richesse s’étend aux confins d’un horizon dont on n’a nulle envie de voir la fin.

guitareguitareguitare1/2

Lily and Madeleine: « Lily and Madeleine »

Lily and Madeleine Jurkiewicz, sont deux sœurs d’indianapolis qui chantent sur ce premier album des compositions émulant assez facilement Fleet Foxes et Adele. Seule différence, les arrangements dépouillés (Madeleine au piano et Lily à la guitare) et la façon dont leurs vocaux s’entremêlent avec aisance et fluidité.

La production (Paul Mahern) épaissit parfois modestement le son (un violoncelle, une basse électrique, un caisse claire étouffée) pour un répertoire totalement en adéquation avec le récent boom du « retro-folk » et assez semblable à cet autre duo composé de deux sœurs, First Aid Kit.

Les compositions sont écrites par les deux interprètes, aidées par Kenny Childrens un singer songwriter vétéran apportant parfois quelques background vocals. Les titres sont doux amers et laissent libre cours aux émotions, avec des thèmes évoqués de façon directe ce qui rend crédible cette langueur adolescente, ce désir et cette hâte romantiques qui sont le sujet du disque.

Sur « Devil We Know », les sœurs expliquent qu’elles dépérissent et, si la phrasé sonne un peu trop calme pour ce sentiment, il s’imbrique harmonieusement avec la notion de rêverie. Beaucoup des titres sont à la première personne du pluriel ce qui donne en outre une tonalité intrigante. « Come To Me » est une supplication qui évite de tomber dans le larmoyant car soigneusement considérée comme hypothétique même si, occasionnellement, quelques ratages (« Ive Got Freedom » dont la cadence n’est scintillante que par éclipse).

On appréciera, enfin, « Disappearing Heart », une ballade en accords mineurs et ces vérités simples que sont « I’m not you » contrebalancées par un « You’re not me » qui prennent tout leur sens dans ce contexte.

★★★☆☆

Laura Marling: « Once I Was An Eagle »

Jusqu’à présent le discours qui entourait cette jeune chanteuse interprète anglaise mettait en avait sa précocité. Sur ce quatrième album, il va désormais devoir s’orienter vers une maturité assez étonnante pour une jeune femme de 23 ans. Il s’agit d’une part de textes toujours aussi articulés et engageants mais également d’arrangements façonnés avec cette minutie qui caractérisait le folk et la country des années 60.

En 2011, A Creature I Don’t Know l’avait vue enfourcher une sorte de heavy folk mais n’avait pas égalé ce qui était son meilleur album de 2010, I Speak Because I Can Après une tournée plutôt « rock » elle s’était donc retirée en studio avec le producteur Eltan Johns avec qui elle enregistra tout le matériel de Once I Was An Eagle en une seule session marathon.

Avec 16 compositions, l’album peut sembler surchargé mais cela est lié à la nature presque conceptuelle d’un opus qui s’ouvre sur un cycle de quatre chansons marquées par le thème essentiel du disque : l’indépendance artistique. Sur « Breathe » elle parle de sa volonté de partir et de ne pas être suivie sur un schéma de folk orchestré et entraînant.

Marlin va ensuite plonger dans un folk encore plus modal sur « Little Love Coaster » et va même explorer les « mudrer ballads » avec « The Two Sisters » et « Undine » ainsi que que le folk rock sur l’excellent « Where Can I Go » rappelant Bonnie Raitt et un « When Were You Happy? (And How Long Has That Been) » avec une guitare façon Richard Thompson.

Elle s’inspirera d’ailleurs de la vision de ce dernier pour s’approprier sa thématique d’un mécontentement cosmopolite pour mieux terminer Eagle sur une note de réajustement. « Love Be Brave » sera un signe mélodieux et mélodique d’un cheminement qui voit la chanteuse réconciliée avec son univers tout comme « Saved These Words » avec des arpèges à la Bert Jansch accompagnant alors des paroles fédératrices et englobantes.

Marling s’est emparée de la tradition folk en la faisant évoluer vers une tonalité pleine de ressentiments. Once I Was An Eagle contribue ainsi à l’enrichir ne serait-ce que par le fait qu’il s’agit d’un road-album réactualisé et, par conséquent, en phase avec son époque.

★★★½☆

Sam Amidon: « Bright Sunny South »

Au fil des années Sam Amidon s’est discrètement fait connaître dans l’univers de la musique folk. Sa particularité ? Être l’héritier de cette tradition au sens le plus strict du terme mais y infuser quelque chose de frais en ne sortant pratiquement que des albums de reprises, bref assumer ses références sans être ouvertement dans la révérence.

Ce qui le distingue des autres folksingers est fait d’arrangements qui montrent une volonté de dévier de la norme, une voix richement expressive et la qualité desdits morceaux. Ces qualités ont été mises en avant par des producteurs issus d’autres univers (le musicien électronique islandais Valgeir Sigurðsso et le prodige néo-classique Nico Muhly pour les cordes de son précédent opus).

Sur Bright Sunny South, il récidive en utilisant les talents de Thomas Bartlett, Shahzad Ismaily, Chris Vatalaro et Kenny Wheeler, montant ainsi son intérêt pour le jazz et aborde ses « covers » de manière plus souple et improvisée, en traficotant accords et textes tout en n’en dénaturant rien.

Il y a un côté mélancolique dans ses chansons, exemplifié par des titres comme « Short Life » et « Pharaoh » inondés d’orchestrations de musique de chambre. Sur «  He’s Taken My Feet », une trompette va accompagner un éloge funèbre accentué par le bruit sec d’un tambour tout comme dans « I Wish I Wish » où la trompette jazzy semble disparaître du décorum. 

Sa version du « My Good Friend » de Tim McGraw va néanmoins nous alléger ce cette atmosphère tamisée par son côté enlevé et optimiste donnant une nouvelle direction à l’album. Il s’agira alors de déstructurer certaines compositions. Le «  Shake It Off » de Mariah Carey (rebaptisé «  Shake U Off ») va être méconnaissable, aplati et doté d’un caractère poignant et intense qui recrée l’original et « As I Roved Out » va être proprement libératoire de par son dépouillement et la ferveur mise dans un banjo rustique et une voix qui dialogue avec lui.

Amidon a décrit Bright Sunny South comme étant un album solitaire. Il a néanmoins une versatilité excentrique mais celle-ci ne sera jamais gratuite, son éclectisme est mis au service des compositions ; en cela il demeure toujours et encore dans la tradition folk , celle dans laquelle le phrasé épouse la mélodie et les textes font le reste.

★★★★☆

Nancy Elizabeth: « Dancing »

Dancing n’est sans doute pas un titre approprié pour un album (le troisième de cette chanteuse du Yorshire, car il a été composé dans la solitude de son appartement de Manchester et sur un piano cassé. Pour compenser ces limites, Nancy Elizabeth Cunliffe a complètement changé se façon de travailler son répertoire (un néo-folk hanté) et s’est immergée dans les processus, plus techniques, de l’enregistrement et de l’utilisation d’ordinateurs.

Le résultat l’éloigne bien sûr du folk traditionnel auquel elle était associée (James Yorkston et Joanna Newsom en étant les exemples les plus évidents) pour faire comme des petits clins d’oeil à PJ Harvey ou à Likke Li. Le « single » « Simon Says Dance » en est l’illustration parfaite avec une voix tendue en staccato et un piano habité.

L’album reste pourtant relativement dépouillé, à l’instar d’un cadavérique mais somptueux « Death In A Sunny Room » ou dans le multi-tracking de la voix de Cunliffe est utilisé avec un effet saisissant sur « Desire ». Ajoutons une instrumentation dont la discrétion accentue la sève fantomatique (les percussions de « Heart », les échos sur « Mouth ») ou un « Shimmering Song » qui tout bonnement scintille et Dancing justifiera peut-être alors son patronyme car la danse qui nous est proposée se fera intérieure et mentale même si elle génère toutefois un aspect profondément mortuaire ou gothique. Seule une tentativee d’atteindre des hautes notes sur « Raven City » amènera une discordance peu charmeuse mais la solitude qui aura ainsi présidé à la conception de Dancing n’aura que rarement sonné aussi prometteuse.

★★★☆☆