Mariana Semkina: « Sleepwalking »

Mariana Semkina s’éloigne du son duo, le très acclamé iamthemorning, pour faire flotter son drapeau en solo avec un décor typiquement éthéré de somnambulisme.  Bien sûr, ce n’est pas la première sortie de iamthemorning ; le claviériste Gleb Kolyadin a déjà utilisé la voie du solo comme exutoire pour son jeu remarquable. Pour être juste, il ne faut pas non plus y voir quelque chose d’inédit. En effet, il n’y a pas de concessions aux licornes ; Dieu nous en préserve,-et il est réconfortant de savoir que nous sommes en terrain raisonnablement familier avec une pochette au goût préraphaélite.

Elle a parlé du somnambulisme comme étant « un accomplissement personnel important parce que cela signifie que j’ai réussi à surmonter beaucoup de doutes et d’insécurités ». Cette fragilité que nous connaissons depuis iamthemorning se retrouve dans les chansons qui voient Grigoriy Losenkov fournir l’essentiel du support musical. Son piano, ses touches et ses talents généraux d’arrangeur sont le fondement de l’album, tandis que Mariana jette sa poussière magique par-dessus. Non sans un soupçon des comparaisons avec Tori Amos ou Kate Bush avec lesquelles elle semble destinée à souffrir.

Parmi les musiciens invités, Nick Beggs et Craig Blundell sont de la partie sur « Turn Back Time » et « Skin », offrant un groove profond sur le premier, qui est aussi fort et audacieux qu’un morceau de musique que vous attendez de cette combinaison, tandis que le second s’appuie sur un motif percussif et rampantr, comme on peut en trouver sur le travail solo de Beggs.

Cependant, la piste la plus marquante est peut-être celle où Jordan Rudess de Dream Theater apporte une touche classique et habile à « Still Life ». Il est intéressant d’entendre le contraste entre son accompagnement et celui de Gleb Kolyadin, plus familier, qui n’a que rarement eu l’occasion de s’exprimer dans l’éclat de l’œuvre de Dream Theater.

Une guitare douce et des cordes profondes caractérisent « Ars Longa Vita Brevis », » Lost At Sea » et « Invisible » et elles offrent un contraste avec la délicatesse des paroles. Ce dernier gronde lentement, le sentiment d’un maelström imminent se construisant jusqu’à ce que la menace de la tempête passe. Ce n’est pas toujours le cas lorsqu’elle chante « I will teach you how to be alone » et trouve du réconfort dans la solitude, mais l’injection massive de bravade lui donne une confiance inattendue, reflétée par les cordes écrasantes de « Mermaid Song ».

Elle donne à ses visions une nouvelle direction, sans l’étiquette « Chamber prog ». Le somnambulisme permet à Mariana Semkina de flirter avec de nouveaux domaines tout en conservant le charme qui fait sa carte de visite du mélodrame gothique. N’ayant jamais peur d’exposer son âme, ses espoirs et ses craintes, ses nouvelles chansons sublimes touchent et ouvrent une nouvelle voie.

***1/2

King Dude: « Full Virgo Moon »

Ces dernières années, King Dude a été l’une des voix les plus incomprises de la musique folk. Il a été accusé de tout ce qui se passe sous le soleil ; pour certains, c’est un violent psychopathe sataniste, pour d’autres, c’est un lâche charlatan-gauche… Et ce n’est qu’un début. Bien que de nombreux mythes l’entourent, il semble vrai que personne ne peut facilement le résumer en un seul souffle. Une chose est sûre, il joue des chansons intransigeantes consacrées à son métier sans se demander comment il sera interprété. Il ne demande à personne la permission d’exister de cette façon et refuse de reculer devant ses détracteurs.

Comme c’est la tradiion de la musique folk dans sa forme originale, son dernier album Full Virgo Moon représente un nouveau coup de Jarnac pour beaucoup de ces détracteurs, ses titres devenant des hymnes en forme de poignard pointu initiés par des théistes agissant sous le manteau et des athées (sic!). Le fait qu’il arme ses compositions de cette manière unique, fait de lui l’un des musiciens folk les plus dangereux et les plus influents de notre époque. Prenez garde et soyez conscient que King Dude est une force avec laquelle il faut compter.

Poignant et menaçant, « Intro (A Shadow’s Theme) » définit parfaitement la scène ambiante de la dernière œuvre de King Dude. Puis, dégoulinant de mélancolie, » My Rose By the Sea (Satyr Boy ») arrive ensuite avec impact ; une voix douce mais imposante et la guitare qui gratte ajoutant une certaine légèreté.

Tout en conservant les racines d’un style folk émotionnel et sombre, le morceau-titre est suivi d’une musique époustouflante de style country tout en restant un merveilleux passage perclus de tristesse sous forme musicale. « Before Forty Fives Say Six Six Six and The Satanic Temple » est un morceau de King Dude à contenu censé être satanique qui fera plaisir ou déplaisir suivant la propre inclination de l’auditeur.

Encore plus sombre et mélancolique, « Forgive My Sins est d’un autre niveau » avant que le « single » « Make Me Blind » et ses paroles énervée(« oh death you filthy whore, I crave you more and more ») ne change à nouveau la donne. Dans un tournant étonnant et reflétant le son talent, il s’intègrera ensuite parfaitement dans « A Funeral Song for Atheists » où ,en gardant le même rythme et les mêmes paroles, mais en ralentissant le tempo, il ajoutera ajoutant une injection de mélodie de pianoà dont la ferveur touch un émotionnel on ne peut plus haut-perché

La rémanence de cet album s’achèvera sur « Something About You », un dernier morceau profondément émouvant et sombre, recouvert d’un voile ou monceau d’accablement et de dépression. Malgrél ‘étiquette « folk », King Dude est un artiste à part entière dans la mesure où il a créé un merveilleux paysage sonore qui vous accompagnera longtemps après qu’il ait fini sa couse musicale.

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Ben Watts: « Storm Damage »

Storm Damage de Ben Watt est une collection de chansons intelligentes, intimes et précises qui traversent les genres avec assurance tout en restant cohérentes. Complétant une trilogie avec Hendra en 2014 et Fever Dream en 2016, le quatrième album solo du co-compositeur Everything But The Girl élargit sa pop axée sur la guitare pour inclure une gamme d’instruments, dont la contrebasse et le piano droit, et des collaborateurs qui incluent Alan Sparhawk de Low sur la pièce maîtresse de l’album Irene.

Dès les premières notes, la voix souvent trépidante de Watt oscille entre le chant et les morceaux de mots à demi prononcés, se délectant de détails si précis qu’ils font clairement référence à des moments et des lieux d’importance personnelle et n’en sont que plus efficaces. Trop souvent, les chansons pop semblent échanger des généralisations, laissant la place en l’absence de références concrètes à l’auditeur pour s’insérer et trouver un sens individuel à travers ce processus. Les chansons de Watt sont à l’opposé, semblant être si autobiographiques qu’elles nous invitent à imaginer des moments comparables dans notre propre vie, tout en nous laissant de la place pour à la fois imaginer ce qu’il nous dit et trouver nos propres histoires en conséquence.

Watt a toujours chanté sur ce qui ressemble à des vies ordinaires et sur leurs divers travaux et, depuis North Marine Drive en 1983, les histoires de ses chansons sont devenues plus personnelles, plus spécifiques et, par conséquent, plus émouvantes. Le premier « single », « Summer Ghost » » en est la preuve exacte. Inspirée de la tradition japonaise selon laquelle les fantômes apparaissent en été, la chanson explore les façons dont les expériences passées continuent de résonner bien après que l’on pense être passé à autre chose. Le va-et-vient rapide des paroles, ainsi que la manière facile de raconter de Watt, se déplace rapidement sur des sites familiers de désespoir familial, comme quand on nous dit que « My folks were just people with their own shit/ And God knows there was enough of it. » (mes parents étaient juste des gens avec leur propre merde/ Et Dieu sait qu’il y en avait assez). Dans le dernier couplet, il revisite la ville de Hull, où il a rencontré Tracey Thorn de l’EBTG pour la première fois. Il note que la ville a changé dans l’intervalle, mais qu’elle est toujours émue, comme il l’a écrit sur Facebook, par «  the clear scars of economic austerity and my own memories of the place » par (les cicatrices évidentes de l’austérité économique et par mes propres souvenirs de l’endroit).

« Figures in the Landscape » est une ballade au piano, de douces harmonies qui encadrent un refrain qui allie désespoir et espoir dans le refrain : « One more day to live through/ Take a stand/ One more day to live for/ Clap your hands » (Un jour de plus à vivre/ Prenez position/ Un jour de plus à vivre/ Frappez dans vos mains), les tambours et le balancement retenu soulevant la piste en quelque chose qui, de la meilleure façon possible, ferait sortir les briquets dans un stade. « Balanced on a Wire » poursuit l’exploration des difficultés silencieuses de la vie ordinaire, ponctuée par un huit du milieu qui présente un magnifique contrepoint de guitare basse à la douce houle montante du reste de l’instrumentation.

L’introduction jazzy de « Retreat to Find » nous ramène à Eden, le premier album de l’EBTG, et à sa sonorité pastorale unique, même si les paroles continuent d’explorer les petits détails de la vie tandis que le « closer » l’album, « Festival Song », écrit du point de vue d’un festivalier et d’un spectateur, parle autant de solitude que d’appartenance. Livrée par un motif de piano doux et mélancolique, c’est une autre ballade folklorique qui montre à quel point la palette d’écriture de Watt est devenue large.

S’il y a un fil conducteur qui unit toutes ces petites histoires puissantes, c’est la façon dont nous sommes tous obligés de nous confronter à nous-mêmes, peu importe où nous allons ou ce que nous devenons. Watt a produit un ensemble de chansons qui lient son écriture au meilleur de la musique folklorique britannique, chantant la nostalgie sans en être la proie, commentant l’amour et le changement, le temps et le désir, les petits succès et les déceptions ordinaires. Le refrain du premier « single » résume parfaitement l’objectif de l’album, où Watt nous rappelle que « … When you look back you find you haven’t travelled far/ Though you’d changed until reminded who you are/ And every piece of you that you’d volunteered/ Just brings the summer ghosts near ». (Quand on regarde en arrière, on se rend compte qu’on n’a pas beaucoup voyagé/ Bien que l’on ait changé jusqu’à ce qu’on se rappelle qui on est/ Et chaque morceau de vous que vous avez fait du bénévolat/ Ne fait qu’approcher les fantômes de l’été).

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Sam Lee: « Old Vow »

Définir Sam Lee est une tâche très lourde car il est bien plus qu’un simple musicien folk. Lee a étudié les beaux-arts, a travaillé comme fourreur et expert des régions sauvages et a été danseur burlesque à temps partiel. Le premier contact de Sam avec les chansons folkloriques traditionnelles n’a commencé que dans ses années vingt, lorsquil a fait son apprentissage auprès du regretté Stanley Robertson, voyageur écossais, qui lui a appris « ce que signifie réellement habiter une chanson et comment laisser la musique vous guider ».

Les réalisations musicales de l’artiste avant la sortie de son premier LP, Ground of its Own, en 2012 (qui a été nominé pour le Mercury Music Prize) sont nombreuses, notamment la remise du prix 2011 de l’Arts Foundation (la première année où la musique folk a été reconnue pour la première fois comme une forme d’art) et la création en 2006 du groupe londonien The Nest Collective, où les gens peuvent apprécier le folk, la musique du monde et la nouvelle musique et vivre des expériences sonores dans des espaces inhabituels. Lee est de retour avec son novel opus, Old Wow, produit par Bernard Butler (Suede, MacAlmont & Butler) et, pour la première fois, la guitare électrique y fait son apparition.

Old Wow s’ouvre sur « The Garden of England (Seeds of Love) », une chanson tranquille, mais qui se vante toujours d)user de percussions, piano et cordes, ce qui, avec les paroles, fait écho à un halcyon qui aspire à l’ancien monde naturel qui mène au bonheur. Le titre complète naturellement le savoir-faire de Lee, qui, avec une boîte Shruti (un instrument utilisé par les musiciens indiens pour créer des effets de bourdon), est non seulement capable d’attirer les rossignols, mais aussi de les faire chanter.

« Lay This Body Down » « s’ouvre sur une introduction de style Fleet Foxes ; « Sun It Rises » se transforme ensuite, de manière inattendue et sans prétention, en arrangements inspirés de la « Ballad of a Thin Man » de Bob Dylan. Le sérieux, le suspense des touches de piano déformées, les basses et les cuivres profondément déformés injectent de l’urgence et de la poésie au sujet de ce titre où enterrements, mort et marche dans les cimetières sont le lot de nos écoutilles. La fragilité de la vie humaine sera explorée plus avant dans le morceau suivant « The Moon Shines Bright » qui mettra en scène Elizabeth Fraser. Alors que le titre est musicalement rempli de mélancolie comme s’il s’agissait de la bande son d’une marche funèbre, cette chanson est pleine de leçons de vie, avec notamment des phrases de type : «  the life of a man comes with little plan » , « it flourishes like a flower… so cherish your every hour ».

« Soul Cake » changera totalement de registre ; c’est un morceau de six minutesdoté d’une grande finesse, avec un swing subtil, des riffs de piano jazz et des lignes de basse déformées et vibrantes. Le mélange des cordes est en corrélation indirecte avec celles de « How to Disappear Completely » de Radiohead, soulignant le thème de cette chanson qui voit le Temps mettre fin à tout. La distorsion du son sera d’ailleurs répétée sur l’autre morceau de six minutes, « Jasper Sea », avec un jeu de piano pur et intact tout au long d’un titre qui rappelera le thème de fond de l’album.

« Spencer the Rover » reviendra surcette notion de la beauté du monde naturel et sur la façon dont les voyageurs peuvent facilement mettre fin à leurs errances et trouver un endroit où s’installer avec, sous-jacente, cette idée ndu pouvoir de la tradition du conte pour unir les gens « comme des abeilles dans une ruche ».

Les thèmes de la séparation, du voyage et du cheminement dans les pâturages sont renouvelés sur « Turtle Dov » ». Les voix de Lee y sont les plus puissantes et plus projetées ; les cordes sont collectives collectives, le piano et la batterie martelants avec une basse brute, non lissée et acerbe ajoutant des sentiments d’urgence, de tension et de suspense comme si l’on écoutait une histoire avec des intrigues adroites et inattendues, et se révélant d’une manière qui ne pourra que nous déconcerter.

L’avant-dernier titre,  » »orthy Wood », s’ouvre sur des guitares douces qui se développent sur un fond mystique et spirituel grâce notamment à la batterie djembé et au digeridoo que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Old Wow. Si « Worthy Wood » est musicalement, à bien des égards, l’antithèse de « Elation » de The Levellers, l’éveil émotionnel et spirituel induit en son sein sera similaire et se prolongera au-delà, non seulement de la durée de ce morceau, mais aussi de l’album tout entier.

Old Wow se clôt sur « Balnafanen ». qui, à bien des égards, est un cliché, tout comme la bande sonore du film de Radiohead sur Kid A. Néanmoins, l’exaltation mélancolique générée ainsi que les craintes concernant la fragilité de la vie ne sont pas perdues ; elles sont plutôt rassemblées en un front uni laissant l’auditeur avec de multiples pensées, espoirs, craintes, regrets ainsi que d’autres questions simultanément. On voudra, de surcroît, immédiatement réécouter Old Wow pour étudier, développer et clarifier les pensées nouvellement générées.

À traversce disque, Sam Lee est capable d’attirer les auditeurs à sa musique comme il est capable d’attirer les rossignols au son de la boîte Shruti. Tandis que la guitare électrique est introduite et fait sentir sa présence, Lee ne perd pas le lien entre les origines et l’histoire de ces chansons folkloriques et la façon dont elles doivent sonner. Il n’y a pas de rock de stade ni de solos de guitare. Le génie de production de Bernard Butler ne consiste pas à injecter les sons qu’il a créés en tant que producteur pour des artistes comme Duffy, ses influences musicales en tant qu’artiste solo, dans Suede ou dans MacAlmont & Butler ; le génie de Butler consiste à permettre à Sam Lee de dessiner tout ce qu’il a appris en tant qu’apprenti de Stanley Robertson et les expériences que Lee a su créer avec The Nest Collective.

****1/2

Raül Refree: « All Hands Around The Moment »

Les cordes, les touches et le chant du barde de Glasgow et de sab ande de Barcelone, d’une beauté effrayante et d’une émotion perçante, font tourner certains des morceaux les plus directs de Youngs depuis le classique Sapphie en 1998.

Au risque de nous répéter, ces oreilles ont mis quelques années à envelopper Richard Youngs pour diverses raisons – que ce soit l’âge, le «  goût » », une aversion formatrice pour la musique folk, peu importe, mais quand le déclic s’est fait sentir, sa musique est devenue un véritable régal qui n’avait de sens que d’instinct, All Hands Around The Moment est la sortie la plus gratifiante de l’artiste depuis des lustres, et l’album constitue un point d’entrée parfait pour tous ceux qui sont restés aux lisières de son travail, ou même qui n’ont pas tout vu, et constitue également une introduction idéale à son partenaire de jeu ; le musicien, compositeur et producteur espagnol Raül Refree.

Dans les quatre parties, Youngs exerce son potentiel de guérison pour tous ceux qui sont tombés malades ou qui se sont éloignés de la musique folklorique et de ses conventions naturellement ennuyeuses. Grâce à sa voix claire et sûre et aux arrangements instrumentaux de la musique, inspirés par les chansons de torche du jazz autant que par le folk, Youngs et Refree vont au fond des choses d’une manière classique qui résonne aussi bien avec l’attrait intemporel des chants liturgiques que la romance de Tim Buckley, Le film, qui a été présenté à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, a fourni des éons de réflexion immanente entre la beauté flétrissante de « Time Is An Avalanche », les tournures douloureuses de la phrase « Nil By Mouth «  et l’expression quelque peu ancienne mais entièrement moderne de « Another Language ».

***1/2

Picastro: « Exit »

ll aura fallu attendre 5 ans pour de nouveau entendre parler des Canadiens de Picastro. On ne peut pas dire qu’ils ont perdu quoi que ce soit de leur allant pendant ce laps de temps. On retrouve, en effet, leur utilisation presque exclusive d’instruments acoustiques, ces sons de cordes graves, la répétition de certains arpèges crée une filiation avec ce qu’on a appelé le néo-folk mais ce n’est qu’un des repères qu’on peut se créer à l’écoute de cet album chaleureux mais perturbé.

Ce sera ce qu’ils font de leur style de base qui est le plus important. « This Be My Fortune » par exemple est un morceau tout en spirales et vortex. Leur singularité peut aussi se faire plus enjouée, avec des voix multiples et étranges (« A Trench) » et il suffira d’une guitare à « Mirror Age « pour se lancer, avant que le morceau ne décolle dans le chorus notamment grâce à une batterie en liberté. Ils arrivent en tout cas à maîtriser leur sujet, pouvant se permettre une fin plus bruitiste qui nous emballera sur « This Be My Fortune. »

La voix de la chanteuse Liz Hysen se fait plus étrange sur « She’s In Bad Mood » et rappellera un peu des choses de la nature d’un combo comme Miranda Sex Garden, ce qui dénote tout de même une belle versatilité. Plus proche de nous, on pourra aussi penser à My Nrightest Diamond sans le brio vocal. Il y a, comme souvent chez eux, quelques invités dont le moindre ne sera pas James Stewart (Xiu Xia). Ce dernier sera parfaitement à sa place sur « Blue Neck » dans un univers loin de son camp de base, certes, mais qui lui conviendra assurément. Cette musique plutôt chaude et acoustique est un cocon hiératique et sombre qui contient ses angoisses comme peu peuvent le faire.

Picastro ressemble à de belles choses qu’on écoutait il y a fort longtemps et qui sont suffisamment hors des modes pour revenir à n’importe quelle période. Comme ils arrivent à rester fins sans être compliqués, leur style s’affine ainsi avec le temps.

***1/2

Anna Vogelzang: « Beacon »

Anna Vogelzang est l’une de ces artistes prolifiques qui restent dans l’ombre jusqu’à ce qu’une vague nous la révèle. La musicienne américaine, née à Boston, a fait le grand pas de déménager à Los Angeles il y a trois ans, au moment où elle constatait sa première grossesse ; ce Beacon, son septième album, est donc imbibé de la côte ouest et de cette nouvelle cohabitation. Gorgé de vapeurs, incarné jusque dans ses notes les plus subtiles, Beacon est le fin entonnoir d’une nature croisée aux sentiments humains.

Ce que raconte Anna Vogelzang est une mémoire et un mouvement, qui traversent non seulement l’esprit, mais aussi le corps. Sa voix puissante, propulsée comme un geyser, donne la mesure des profondeurs où elle se crée — au même titre que ses textes, marquants justement parce qu’ils sont sibyllins. Bien qu’elle soit moins strictement folk qu’à ses débuts, ses nouvelles mélodies forment des gestes amples flattés de cordes et de percussions (écoutez « Chariot » et « Taurus) ». Ces nouvelles eaux lui vont comme un gant.

***1/2

Little Scream: « Speed Queen »

Il y a trois ans, une jeune auteure-compositrice-interprète s’était fait connaître non seulement parce qu’elle avait été signéee par Merge Records mais aussi en raison d’un opus, Cult Following, qui avait drainé attention et intérêt. Il s’agit de la native d’Iowa Little Scream qui, désormais montréalaise, revient enfoncer le clou avec Speed Queen.

Beaucoup de choses se sont écoulées ces trois dernières années et Little Scream est là pour témoigner. Laurel Sprengelmeyer a été consciente d’un changement sociopolitique qui ne présage rien de bon, ce Speed Queen veut en être le témoignange. Le disque débute avec le somptueux « Dear Leader » qui frôle de très près les sonorités Americana et qui étonne par soa verve satirique et une vision quelque peu catastrophiste des évènements.

Le voyage sociopolitique se poursuit avec d’autres titres envoûtants et entraînants « Switchblade » avec sa mélodie au saxophone aussi bien noire que joyeuse et « One Last Time » foù elle évoque vision de la créativité. Little Scream exprime son avis tout au long des compositions vacillant entre indie folk/alt-country et pop baroque avec entre autres « Disco Ball » qui porte bien son nom mais aussi « Forces Of Spring » et « No More Saturday Night ».

Elle réussit à interpeller son auditeur en se plaçant en tant que commentatrice sur le morceau-titre  mais aussi sur la conclusion intitulée « Privileged Child ». Speed Queen est un opus bien ancré dans son temps, peut-être même un peu trop ; il restera à voir si l’inventivité revendiquée par l’artiste survivra à l’écueil de l’instant, tout prégnant qu’il soit..

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Ordo Rosarius Equilibrio: « Let’s Play (Two Girls & A Goat) »

Les rituels d’Archon Satani sont ceux d’un temps ancien. Dans l’histoire du parcours du chanteur et compositeur suédois Tomas Pettersson, c’est avec Ordo Equilibrio (période créative embryonnaire d’ORE) que l’envol a lieu, pour de vrai. Installation d’une musicalité, d’un nom.
La personne de Tomas hante les contrées neofolk depuis la naissance de ce projet singulier et remarqué. Il fallut la grâce d’une musique mais aussi celle, aux temps originels, de l’intervention d’un label concerné et responsable : Cold Meat Industry. Depuis, rien n’a interrompu un parcours inscrit au fil de l’eau dans le long terme. Ordo Rosarius Equilibrio, si constant en style et affirmatif dans sa plainte sensuelle, n’a pas d’âge – du moins se plait-on à le croire. Soufre des interdits, promesses du désir, feux intérieurs, transgression, questionnement des valeurs, ORE est tout cela.
Progression sensible des formes et de la narration : le sceau de l’austérité a frappé une grande partie de la production mais après l’arrivée dans le projet de la compagne Rose-Marie Larsen et de manière croissante sur ses dernières années de travail, ORE a tendu vers une écriture plus charnelle, pop en cachet sans que cette dernière se départisse d’une tendance cryptique. C’est le charme de ces choses, leur venin.
ORE, ces dix dernières années, reste sur une rythme de production lent (le précédent format long
Vision: Libertine avait, comme le nouvel opus, nécessité plusieurs années de labeur après la parution de Songs 4 Hate & Devotion). Précaution est toujours préférable à l’emballement.
Certaines règles demeurent néanmoins immuables en 2019, créant subtil équilibre dans le son : la nervure pop, indéniable, ne disperse pas une pulpe sévère, instrumentations et mots nimbés d’une brume érotique ou frappés d’une allusion charnelle plus frontale. Le détail pornographique est l’excroissance vulgaire de ce qui sans elle, se cantonnerait au feutre des interdits. Mais ORE défriche les zones interdites et conte son périple sans toujours passer par la suggestion. Et puis il y a ce feeling glacé, apocalyptique, prégnant dans l’œuvre. Le grain de la subversion et le trouble sensuel qui font le sel. Pop austère, minée par les tiraillements intimes, la tentation, cet appétit que l’on réfrène par crainte de l’on ne sait quoi. ORE : un acte libérateur et qui sent le soufre – et ce n’est certainement pas avec ce
Let’s Play (Two Girls & A Goat), que la donne va changer.

Il reste semble-t-il à Tomas Pettersson, qui a démarré l’écriture du présent chapitre il y a sept ans, des rêves de grandeur. Les orchestrations qui marquent l’album – Matt Howden de Sieben est remercié pour les cordes, très belles il faut le dire – donnent à ce son une chair et une volupté inédites (« Two Girls and a Goat (I never knew….) »). Le feutre est au rendez-vous, mais confort n’est pas le mot. Certaines noirceurs, typiques, s’accrochent à la balustrade : l’amertume en voix et les reflets clairs obscurs de « Evil wears a Mask with your Name » rappellent quelque chose des premiers albums, quoique le feeling d’antan s’inscrive plus frontalement dans la langueur. Voies de l’évolution : des teintes déprimées infusent toujours les huiles extatiques (formidables « I met Jesus in a Dream » ou « There’s no Pride Love is Dead »). Leur mixture forme la contradiction interne à cette musique. En elle se cimentent un style, une envergure.
La musique d’ORE est aujourd’hui et sans doute plus accessible qu’elle ne l’a jamais été, sans retrait de l’essence.
Let’s Play (Two Girls & A Goat) est un disque d’équilibre, et sa cinématographie passe par formes séductrices (« Let’s play, said the Rose to the Goat »). Elles renferment un danger, comme souvent. Sexe et suggestion mortuaire s’y côtoient, une vieille tradition. Élégances romantiques perverties par la tension sexuelle, parfois exacerbée.
Le dernier album ? À l’heure où Pettersson dit voir en le cru 2019 la
« version finale d’ORE », expression pour le moins ambiguë, l’avenir dira. Si tel devait être le cas, les essences distillées portent identité, et les mélodies marquent. Dans cette combinaison stylée de pop austère, d’acquis martiaux et romantiques et d’inexorables marches (« This is Life this is War », si noire et belle), ORE affiche splendeur et questionne encore et toujours les valeurs des sociétés modernes, en bon messager des immuables tensions intérieures.

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Širom: « Low Probality Of A Hug »

Širom est un combo slovène mais ce trio composé de Ana, Samo & Iztok sil ne joue jouent pas de musique traditionnelle. Si on fait abstraction de la multitude d’instruments et de l’étrangeté des titres qui composent l’album, on pourrait pourrait pourtant se dire qu’ils reprennent des thèmes anestraux.Un oreille distraite dirait qu’ils ne font que les remettre au goût du jour.

En revanche, si on prend en considération u’il il leur a fallu plusieurs mois pour être satisfait de la structure d’un titre et attaquer l’enregistrement, notre écoute ne pourra que changer.
Au fur et à mesure les titres se dévoileront, alors, même si ça n’est que lentement. Un magie pourra alors opérer pour peu qu’on soit sensible à cet enchevêtrement de sons particuliers.
Et si on en est un tant soit plus friand, on entrera dans une expérience bien plus accessible qu’il n’y paraît.

***1/2