Sam Prekop: « Comma »

14 septembre 2020

Même si l’on ne connaît pas The Sea and Cake and Shrimp Boat (ses groupes), ni ses liens avec Jim O’Rourke et Tortoise on a des preuves de la prolixité musicale de Sam Prekop. Nous retrouvons ici son cinquième opus solo, un Comma doté d’une boîte à rythmes, de bruits et de pulsations construite par un synthé modulaire et organisée en dix morceaux bien pensés et composés qui, en fait, s’attaquent un de près et de loin à certains des problèmes des synthés modulaires.

Il faut être un passionné d’Eurorack et de synthétiseurs analogiques pour goûter la grande beauté du synthétiseur modulaire dans la mesure où il est vivant, organique, haptique et imprévisible. Mais c’est aussi parfois sa malédiction. Vous voyez, la musique faite sur des synthés modulaires sonne trop souvent comme ça, et seulement ça. Le miracle de l’utilisation de ces machines n’est pas toujours reproduit dans l’écoute, et nous pouvons nous retrouver avec des marathons de méandres sub-subotniens qui, au-delà du comportement intéressant du système lui-même, n’offrent que peu de valeur créative. Il faut beaucoup de temps pour affiner l’art de la synthèse et trouver des formes et des structures qui semblent compositionnelles, un séquençage qui profite vraiment de la répétition, une modulation qui améliore plutôt qu’elle n’obscurcit. Mais Prekop semble bien au-delà de ces obstacles. Voici un album qui semble avoir une vraie direction. Il a plié ces machines à sa volonté. Et cela fonctionne vraiment.

Le morceau-titre est comme une sorte de gamelan high-tech avec un portamento en glissando maladroit qui entre et sort du rythme de la conduite. Il n’a pas supprimé les sons reconnaissables et les tropes de synthétiseur, mais il les a utilisés avec beaucoup de goût. Les enveloppes sont soigneusement conçues et articulées par des drones à retardement et à saturation sonore. Écoutez « September Remember » pour en avoir un bon exemple. Très peu de cette musique correspond à ce que nous reconnaissons comme EDM, bien qu’elle soit souvent dansable. Sur le morceau d’ouverture, « Park Line », nous sommes en quelque sorte quatre au sol, mais l’album joue un jeu plus long que la satisfaction rapide que nous procure ce côté de la musique électronique, même s’il utilise en grande partie le même langage pour ainsi dire.

Ce n’est pas un disque sombre, mais son contenu est en quelque sorte confiné. Même les sons déformés sont jolis. Ce n’est pas mièvre, mais c’est joli et généreux. Ce sont des basses analogiques chaudes et de belles ondes triangulaires robustes, des arpèges majeurs et des intervalles doux. « Approaching » est peut-être le plus beau morceau de tous. C’est une magnifique tapisserie de timbres et d’harmonies parfaitement formés, qui plonge l’auditeur dans un univers luxuriant. Il semble contenir un si grand équilibre entre les percussions et les harmoniques que tout semble aller de pair. C’est tout simplement magique.

Ce n’est pas que tout soit heureux ou chanceux sur cet album, mais même les moments de dissonance sont rendus d’une manière qui semble objectivement agréable, si agréable qu’on pourrait peut-être supporter un peu plus de violence. On ne peut donc pas pas nier l’habileté et l’imagination qui sont ici et qui fait de Comma un très beau disque comme l’est, par exemple, le mouvement de « Circle Line », le charme de « Summer Places ». Comma est un exercice de goût, d’expertise et d’habileté autant que n’importe quoi d’autre, et c’est la preuve (si jamais elle était mise en doute) que les synthés modulaires contemporains peuvent être utilisés avec beaucoup d’émotion et de beauté.

****