AimA & The Illusion Of Silence: « Music for Certain Rituals »

22 septembre 2020

Music for Certain Rituals est le titre du premier album d’un projet né de l’union de deux figures déjà connues musicalement : AimA & The Illusion Of Silence est en effet formé par Aima, active dans de nombreux domaines mais que l’on retient aussi pour les belles expériences des Jumeaux Discordants d‘Allerseelen et Luca Bonandini qui, sous le pseudonyme de The Illusion Of Silence, créent depuis quelques années une musique atmosphérique, entre néoclassique et dark-folk. La combinaison des deux a donné de très bons résultats, puisque Music for Certain Rituals est un concept sur les cultes des Mystères Orphiques dont les hymnes et les paroles sombres ont été mis en musique par Bonandini et animés par le chant surprenant d’Aima. Le disque ne peut certainement pas être défini comme une écoute facile mais, même sans le soutien d’une solide culture classique, il sait définitivement comment capturer »avec ses scénarios sombres et énigmatiques. « To the Sun », par exemple, commence par des notes très sombres qui mènent à une mélodie unique dont l’harmonie est à découvrir, parfaite pour accompagner les invocations lyriques d’Aima.

« To the Moon » ouvre un paysage froid et sidéral émoussé » par un chant lent, d’une douceur envoûtante, à tel point que les mots récités en italien n’ajoutent guère à la magie du contexte ; « To Mars », l’un des épisodes les plus réussis, est imprégné d’une sombre suggestion pour les sons riches en échos tribaux et pour la voix qui se déploie avec force. À apprécier également « To the Graces » dans lequel le paysage de l’empreinte ambiante est encore plus sombre, presque oppressant, bien que la chanson soit proche d’une prière, tandis que « To the Sea » renvoie un scénario d’eau dominé par des tons vocaux « d’outre-monde » ; « To Victory », autre belle chanson, atteint littéralement des hauteurs célestes. Enfin, nous ne pouvons pas manquer de mentionner « The Paetilia Tablet » – la tablette orphique de Petelia, conservée au British Museum – qui oscille entre élan et solennité obscure ou « Spiritui Carmen » avec ses sons de plomb, qui voit également la précieuse contribution d’Evor Ameisie (Northgate, Camerata Mediolanense) dans le chœur en arrière-plan et « To Death », qui atteint le sommet des ténèbres grâce à un piano aux notes vraiment lugubres et au chant rappelant vaguement les Galas de Diamanda : Music for Certain Rituals est donc un album stimulant et précieux, qui mérite d’être découvert et aimé.

***1/2


Sarah Davachi: « Cantus, Descant »

13 septembre 2020

Le mot latin « cantus » fait référence au chant, et l’expression qui en descend signifie une mélodie dans le registre aigu, généralement chantée ou jouée sur une mélodie de base. Il s’agit d’un procédé polyphonique à deux voix développé en France et en Italie il y a près de mille ans. Inspirée par ce concept ancien, Sarah Davachi propose 17 pistes qui sont contemplatives, méditatives, sensuelles, propices à la méditation et à la relaxation. À quelques exceptions près, le nouveau projet de la Californienne évoque la musique sacrée des époques baroque et pré-baroque… ou peut-être pas, à y regarder de plus près. L’utilisation fréquente d’orgues à tuyaux conduit à cette perception, mais il apparaît rapidement que la linéarité minimaliste des propositions, la nature de leurs structures harmoniques et la superposition d’autres sources électroniques ou instrumentales (mellotron, piano, synthétiseur modulaire, voix) témoignent d’une pensée compositionnelle véritablement contemporaine.

Cela dit, ces œuvres ne sont pas très dissonantes, s’inscrivant généralement dans des gammes mélodiques pré-contemporaines. Leur traitement textural n’a cependant pas grand-chose à voir avec le Moyen Âge ou la Renaissance. En outre, ces dernières années, il est devenu évident que l’orgue fait un retour en force dans le monde de la musique contemporaine (instrumentale ou électronique), et Sarah Davachi fait certainement partie de ce mouvement, tout comme le compositeur canadien Kara-Lis Coverdale, par exemple. Une fois de plus, nous pouvons constater l’étonnante affinité entre la musique ancienne et la musique contemporaine, et Sarah Davachi en fournit une preuve lumineuse.

***1/2


Maria Schneider Orchestra: « Data Lords »

5 septembre 2020

La compositrice Maria Schneider a reçu de nombreuses récompenses, dont plusieurs Grammies. Le truc de Schneider, c’est la musique instrumentale à structure serrée et à grand groupe, qui, au moins sur cet enregistrement de deux albums, évolue sur les rebords de différents styles et dont on pourrait considérer qu’elle oscille vers le jazz aventureux sans, toutefois, y verser totalement. Elle est accompagnée de plusieurs personnages, dont plusieurs à la flûte, à la clarinette, au saxophone, à la trompette, au bugle et au trombone. En outre, un semblant de groupe de rock (guitare, piano, basse et batterie) est également inclus dans son orchestre. Le résultat global est un ensemble de pistes balayantes avec des murs de cors offrant des textures épaisses qui soutiennent les compositions noueuses de Schneider.

Data Lords est une exploration de la juxtaposition de nos mondes numériques et non numériques. En fait, le premier album, judicieusement sous-titré The Digital World, ne tente pas de cacher son inspiration. Parmi les points forts, on trouve « Don’t Be Evil », qui présente des thèmes bondissants à plusieurs niveaux accompagnés d’un travail de guitare pointu de Ben Monder. CQ CQ, « Is Anybody There ? » poursuit ce fil conducteur en proposant un ensemble labyrinthique de rythmes staccato basés sur des motifs en morse. Sur ce thème, le saxophone de Donny McCaslin et le duel de trompette de Greg Gisbert avec une intensité qui frise l’anxiété. Un autre titre, » Spoutnik », est une pièce spacieuse et cinématographique.

Le deuxième album, Our Natural World, est un animal différent. Il offre un cadre plus pastoral pour des morceaux qui sont du côté ludique et doux. Bien qu’aussi sophistiqués et vivants que The Digital World, ces morceaux jouent sur des émotions plus positives – une tentative d’évoquer la connexion humaine qui peut manquer à notre existence numérique.

Différents auditeurs peuvent préférer l’un de ces efforts à l’autre ou les deux à la fois.  Quoi qu’il en soit, Data Lords est une offre plus qu’intéressante, que vous soyez un vétéran de l’œuvre de Schneider ou un nouveau venu comme moi. De plus, l’emballage qui accompagne le CD est aussi riche que la musique, avec les notes détaillées de Schneider sur chaque morceau. Vivement recommandé.

***1/2


Lucy Railton / Max Eilbacher : « Forma / Metabolist Meter (Foster, Cottin, Caetani and a Fly)»

1 septembre 2020

Portraits GRM est une nouvelle manifestation du partenariat entre les Editions Mego, un label viennois, et le Groupe de Recherches Musicales (aka INA-GRM), une institution française qui facilite le développement et la présentation de musiques concrètes et d’approches musicales électroniques non populaires depuis les années 1950. Cette alliance a déjà donné naissance à Recollection GRM, une autre série de sorties qui présente des 33 tours de musiques à la fois historiquement significatives et sous-estimées provenant des archives de l’INA-GRM. La mission de ce nouveau projet est la présentation de nouveaux travaux, une fois de plus sur LP. Sa première sortie, Shutting Down Here de Jim O’Rourke, s’étendait sur les deux faces d’un disque vinyle. Le second est ce split LP, qui comprend des morceaux en l’Anglaise Lucy Railton, basée à Berlin, et de Max Eilbacher, résident de Baltimore, et qui pourrait être plus représentatif de ce que l’on pourrait attendre du label à l’avenir. Chaque contribution a été présentée pour la première fois au public à Paris pendant les mois chauds de 2019, et a été remixée à partir de mixages à plusieurs haut-parleurs jusqu’à la stéréo.

La racine latine de Forma est la forme, et le nom de la pièce de Railton pourrait être une reconnaissance d’un défi esthétique central : comment un violoncelliste fonctionne-t-il de manière créative au 21e siècle ? En tant qu’interprète et accompagnateur, la réponse est assez simple : vous travaillez avec les gens qui veulent travailler avec vous. À ce titre, elle a joué avec le harpiste et improvisateur gallois Rhodri Davies, la compositrice de techno expérimentale Beatrice Dillon et l’orchestre de jazz de Trondheim. Mais en tant que créatrice musicale, Mme Railton a alterné entre le violoncelle, dont elle joue de manière classique, et l’électronique.

Forma est une pièce pour bande multicanaux et violoncelle en direct. Le matériel enregistré a été rassemblé sur une période de deux ans et comprend les sons d’un orgue en Islande, le synthétiseur Serge du GRM et l’électronique domestique de Railton. Les sons de clavier qui introduisent le morceau auraient pu être tirés de la bande sonore d’un film d’horreur des années 1970, mais ils cèdent rapidement la place à des sons aigus et chatoyants et à des squelchs déformés, semblables à ceux d’une machine. Certains sons s’arrêtent puis reprennent de la vitesse, comme si un doigt avait été placé sur la bobine de la bande. A l’origine, cette musique aurait été entendue par l’Acousmonium, le système de sonorisation à 80 haut-parleurs du GRM, mais le remix stéréo est à la fois transparent et équilibré. Au fur et à mesure que le mixage s’enrichit, le violoncelle de Railton se fait entendre ou non. Au début, il semble déformé, mais plus il est présent, moins il est traité. Même avec deux haut-parleurs, c’est une expérience d’écoute immersive ; quel dommage qu’il faille un vaccin contre la pandémie et un billet pour Paris pour l’entendre dans sa forme originale. Mais la négociation entre le violoncelle et le reste de la pièce invite également à penser à Forma comme étant plus qu’une expérience sensuelle. Railton fait-il une déclaration sur ce qu’il faut faire pour que les gens prêtent attention à un violoncelle de nos jours ? Si c’est le cas, son dilemme est parfaitement parallèle à celui auquel Portraits GRM est censé s’attaquer.

Metabolist Meter (Foster, Cottin, Caetani and a Fly) s’ouvre sur des éclats d’électricité statique qui frappent l’oreille de l’auditeur comme le bout d’une bobine de bande en rotation. Après avoir incité l’auditeur à écouter les rythmes, Eilbacher commence à les lancer, l’un après l’autre, créant un fourré de tiques, de coqs et de résonances de type marimba. Ces derniers sont balayés par une série de battements martelés, difficiles à obtenir, qui sont périodiquement renforcés par des bruits plus statiques ou par les sons tirés de la flûte de Ka Baird. Le jeu polyrythmique est temporairement interrompu par une séquence de récitations en français déphasées et par le bourdonnement capté d’une mouche. Il est plus difficile de tirer un sens implicite de la pièce d’Eilbacher que de celle de Railton, mais si vous êtes d’humeur à paniquer et à ne révéler que rétrospectivement les calibres fins de sa création, voilà. Et à cet égard, le travail d’Eilbacher s’inscrit dans la tradition du GRM. 

 

***1/2


Hekla: « Sprungur »

1 septembre 2020

Sprungur est le deuxième disque de la musicienne de thérémine islandaise Hekla. Parfois glacé et rongé par l’obscurité, et toujours comme une écoute hantée, Sprungur est un disque envoûtant qui s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur, adapté à l’automne puis à la descente imminente vers l’hiver. Avec son climat subpolaire, Hekla capture l’atmosphère de l’Islande. Le disque a été écrit et enregistré dans son home studio à Reykjavik alors qu’elle était en congé de maternité.

Le thérémine d’Hekla se transforme lentement en fantôme, comme une apparition, planant, vacillant avec un vibrato, glissant vers le bas, puis s’effondrant. Le son spectral du thérémine continue à résonner longtemps après que sa voix se soit calmée, comme s’il jouait pour un public absent dans une pièce vide. Le timbre obsédant donne naissance à un son incroyablement sinistre, empreint de mystère et de mémoire, tandis que les synthés tourbillonnent dans des bassins de texture de plus en plus profonds. Le thérémine est magique, envoûtant, et Hekla est une virtuose ; à tel point que l’instrument devient une extension d’elle-même. Sur ce disque, elle est capable d’accroître la portée de son son et de réaliser de nouvelles possibilités.

La musique a la sensation d’un lourd enchantement, d’une berceuse, d’une Belle au bois dormant qui repose pendant des années, piégée dans un château à l’orée d’une forêt. Mais Sprungur est un album calme et insidieux, d’une grande élégance et d’une grande sérénité.

 D’autres sons flottent dans ses eaux troubles : des fantômes de piano et sa propre voix éthérée, qui danse, qui apparaît fugitivement dans l’ombre et qui se dissipe tout aussi rapidement. Ces autres sons montrent qu’Hekla tient à prolonger et à élargir sa fable musicale, et si le thérémine s’empare de tous les titres, le piano, les cordes, les synthés et d’autres éléments sont tout aussi importants dans la création d’un album équilibré.

Dans ses mains, l’instrument couvre de multiples sentiments et émotions. Sa gamme dynamique est impressionnante. Elle couvre aussi beaucoup de terrain tout en parvenant à maintenir une atmosphère stable et froide qui ne serait pas déplacée par un matin d’octobre froid et brumeux. Comme dans un sombre conte de fées, sa voix berce l’auditeur, lui racontant peut-être une histoire qui lui est propre. En fait, l’un des morceaux de Sprungur est un arrangement d’une berceuse islandaise traditionnelle, qui faisait peur à Hekla quand elle était petite. Ses paroles se traduisent par « Dans le glacier gronde de profondes fissures mortelles », et c’est de là que vient le titre de Sprungur, qui explore l’imagerie des grandes bêtes mythiques qui peuplent la terre et provoquent de profondes fissures par leurs mouvements grondants. Il y a quelque chose de fantastique dans sa musique, qui résonne dans la longue nuit. Sa voix commence l’enchantement, et le thérémine répète la mélodie, la terminant.

***1/2


Koki Nakano: « Pre-Choreographed »

31 juillet 2020

Lorsque le pianiste Koki Nakano était en formation à l’Université des Arts de Tokyo, il n’a probablement pas vu sa carrière l’emmener en France, et signer pour le label de pointe No Format ! fondé par Laurent Bizot.

Nakano affirme que son deuxième album est la continuation de son désir d’explorer les relations binaires entre la musique et la danse. Comme il le note : « Quand je compose, je garde toujours une image des corps en mouvement dans ma tête. »

Ses compositions ont été en partie inspirées par le spectacle de la compagnie de danse L-E-V devant les Nymphéas de Monet au Musée de l’Orangerie à Paris. Le ton et les textures de ses compositions souvent délicates conviennent beaucoup mieux aux spectacles de danse moderne que les partitions orchestrales plus grandioses qui accompagnent habituellement le ballet classique.

Son style de jeu épuré, mais d’une grande dextérité, se prête aux espaces ouverts qu’il crée pour le travail de ses danseurs imaginaires, et est caractérisé par « Overlay » comme son jeu hypnotique et répétitif s’appuyant sur des effets électroniques de drone.

« Bloomer », plus réfléchissant, est imprégné d’égratignures et de rayures, comme si Nakano encourageait les danseurs à s’épanouir comme des fleurs au fur et à mesure du développement de la pièce. Les effets électroniques de Choreographed Mollusk sont éthérés et dérangeants, tandis que le jeu texturé de Nakano les contourne.

Les notes piquées de Minim sont un moment rare de quasi-flagellation qui conviendrait bien à un ensemble qui danse sur des riffs et des courses. Les cordes pincées et les percussions légèrement chaotiques de « Palinopsia » donnent au jeu de Nakano une sensation de colère et de désorientation. « Genou Respirant », qui se termine en tonnerre mécanique, est également une écoute sinistre, avant que les accords relativement gros pour lui sur Faire le Poirier ne rassemblent plusieurs des thèmes que Nakano explore.

Toutes ces compositions fonctionnent selon leurs propres mérites, car Nakano est un compositeur intelligent et un pianiste doué, qui n’abuse jamais de sa technique, mais elles prennent vraiment vie dans une série de vidéos qui sont chorégraphiées par des danseurs de premier plan du monde entier. La vision d’Amala Dianor sur la synchronisation quasi parfaite donne un sens physique à la pensée de Nakano alors qu’il danse autour d’un site de vente aux enchères de machines d’usines lourdes

Comme beaucoup de compositeurs contemporains, Koki Nakano cherche à relier son travail au monde chaotique qui l’entoure, et même si vous ne regardez pas les interprétations vidéo, vous ne pouvez pas vous empêcher d’admirer les œuvres de Koki Nakano.

***1/2


Robin Schlochtermeier: « Spectral »

18 juillet 2020

Robin Schlochtermeier est un compositeur anglo-allemand qui a écrit la musique de plusieurs documentaires et longs métrages primés. De formation classique, sa musique combine souvent des éléments de conception sonore organique (et parfois de synthèse) avec une instrumentation plus traditionnelle (piano, orchestre).

Plus récemment, Robin a composé la musique de The Spy Who Fell to Earth, un documentaire d’espionnage international qui a été diffusé sur Netflix dans le monde entier en 2019. Robin, entre autres, a également composé la musique de Virgin Queen’s Fatal Affair (Royal Television Society Awards), les longs métrages Queens of Syria (Black Pearl Award – Abu Dhabi Film Festival), Retreat (Première au Screenplay Shetland Festival, organisé par le critique de cinéma britannique Mark Kermode), Oh No, Not Rudy Again ! (Festival de Cannes 2015), et Strings (Prix du film indépendant britannique).

Spectral est le premier album solo de Robin Schlochtermeier. C’est un ensemble de morceaux lents, parfois ambiants, qui fonctionnent comme des échos lointains d’expériences enfantines du monde naturel et matériel.

Mon inspiration pour cet album est liée au fait que je suis devenu père récemment, déclare Robin Schlochtermeier. « Alors que la conscience de ma fille se formait, j’ai souvent remarqué un regard étonné sur son visage ou remarqué qu’elle s’arrêtait et fixait un petit détail de son environnement. Cela évoquait souvent en moi un profond sentiment de mystère, et je devenais curieux de savoir ce qui la faisait réagir de cette façon ».

Les compositions de Spectral sont des tentatives pour capturer une partie de cet esprit mystérieux et nébuleux de perplexité et d’émerveillement. « Voir le monde à travers les yeux de ma fille m’a rappelé les expériences que le monde peut produire dans notre esprit lorsque nous sommes ouverts, réceptifs et sans limites », dit Robin. « J’ai commencé à me demander si je ne me souvenais pas à moitié de mes propres expériences du monde, alors que je n’avais pas encore été formé pour le découper en concepts précis ». Il en résulte des titres comme « Lapping », qui, dans son mouvement lent et circulaire, indique un rythme de vie qui n’est pas affecté par les attentes de l’activité, tout en étant ancré dans un sentiment de grandeur et d’émerveillement intemporel.

Spectral a été enregistré sur un piano droit britannique des années 1950 avec des cordes originales usées, qui sont parfois abîmées par du mastic. Les autres éléments sont tous des formes d’électronique et de conception sonore, y compris un synthétiseur logiciel (Retrologue) et des sons programmés sur mesure générés à partir de la banque d’échantillons d’enregistrements originaux du compositeur.

L’un des objectifs de l’album était d’explorer une palette de sons limitée. Certaines pièces ne contiennent que trois couches de sons, tandis que d’autres sont un peu plus complexes. « L’intention était de créer de l’espace et de l’ouverture dans les arrangements », selon l’artiste. « Ce principe m’a également amené à explorer des formes de plus en plus longues. Au fur et à mesure, je me suis senti de plus en plus attiré par des arcs émotionnels plus longs, ce qui a finalement abouti à Spectral ».

***1/2


Bronius Kutavičius: « Last Pagan Rites »

10 juillet 2020

Ces dernières années, on a pris conscience que les pays baltes sont à l’origine d’une musique étonnante. Ce disque est un autre exemple galvanisant de ce qui se cachait autrefois derrière le rideau de fer. Bronius Kutavičius, né en 1932, a fait ses études dans sa Lituanie natale et il est resté un phénomène exclusif à son pays. Les notes à son propos vont plus loin en le décrivant comme une « figure culte de longue date dans la composition lituanienne » Quoi qu’il soit, sa musique est presque littéralement magique.

Il est considéré comme le précurseur du minimalisme dans la musique lituanienne – les expressions « minimalisme expressionniste » et « minimalisme ritualiste » sont également utilisées. Cependant, le matériel qu’il utilise est d’origine populaire, sinon littéralement, du moins en esprit. Le premier mouvement de Last Pagan Rites (1978) illustre de façon frappante la marque de minimalisme du compositeur, si telle est sa description préférée. De courtes phrases chorales sont répétées de manière obsessionnelle dans différentes phases par différentes sections du chœur pour créer une structure dense et agitée. Les notes de l’orgue et les quatre cors bourdonnent et imitent les cloches de la cathédrale. Dans le mouvement suivant, les femmes du chœur chantent et chuchotent librement, et l’effet est comme si l’on entendait les prières du dévot dans une église ou une mosquée. Une soprano soliste chante un chant simple mais – par répétition – incantatoire sur ce lit de son chatoyant. Kutavičius aurait pu noter ces effets avec précision – je n’ai pas vu de partition – mais le chœur est appelé à produire une musique qui sonne aussi naturelle et spontanée qu’inhabituelle. Les deux autres mouvements créent des impressions similaires par des moyens similaires. Le son dominant de Last Pagan Rites est celui d’un chœur divisé en plusieurs voix, chacune grouillante d’activité, mais qui se fondent en un tout unifié. Apparemment, lors de la représentation, le chœur se déplace dans la salle et dans le public, un effet qui n’a malheureusement été recréé que de loin sur support physique.

Epitaphium Temporum Pereunti (1998) est traduit par « Épitaphe au temps qui passe ». Cette « symphonie-oratorio » est une sorte de mini-histoire de la Lituanie en quatre mouvements. La simplicité des derniers rites païens a été complétée par un déchaînement exubérant de sonorités orchestrales, parfois brutales, parfois délicates. L’écriture chorale reste ritualiste, bien qu’elle soit moins dépendante des effets de répétition et de mise en phase. Il reste l’utilisation de techniques telles que le chant choral et le hasard contrôlé. Imaginez la Carmina Burana d’Orff combinée à la Passion selon Saint Luc de Penderecki et cela vous donnera une bonne idée de ce à quoi ressemble le plus souvent le son de l’Epitaphium même si on nepeut dire que la musique de Kutavičius soit dérivée de l’un ou l’autre.

Les interprétations semblent définitives et l’ingénierie est exemplaire. Personne ne doit hésiter à s’intéresser à ce que j’ai écrit jusqu’à présent. Ce CD plaira à de nombreux auditeurs, même à ceux qui n’écoutent pas souvent de la musique classique. Il contient une traduction anglaise du texte à Epitaphium, mais pas le latin original, et aucun texte ou traduction pour Last Pagan Rites, ce qui est dommage pour ces œuvres peu familières.

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Madeleine Cocolas: « Ithaca »

20 juin 2020

Madeleine Cocolas est une compositrice et productrice australienne qui crée principalement de la musique instrumentale post-classique et ambient. Son travail passe de paysages sonores luxuriants à l’électronique expérimentale, aux enregistrements sur le terrain et au piano solo.Elle a publié de la musique sur un certain nombre de labels et a collaboré avec de nombreux autres artistes sur des projets multidisciplinaires, notamment des performances de danse contemporaine, des installations de galeries spécifiques et des films.

Après avoir passé la majeure partie d’une décennie à travailler à l’étranger, Madeleine Cocolas est récemment retournée en Australie et s’est attelée à la réalisation d’Ithaca, sa lecture poétique du lieu, coulée dans le son. Ce disque, qui est en quelque sorte un journal intime audio, illustre ce sentiment d’étrange familiarité. C’est la bande sonore d’un retour au lieu qui existe surtout dans la mémoire, pour constater que ses rythmes, ses motifs et ses apparences ont changé en votre absence. Musicalement, Cocolas fait appel aux phases rythmiques pulsantes de Maggi Payne et Laurie Spiegel et les installe à côté de paysages harmoniques chargés de piano qui rappellent les moments de réflexion d’Harold Budd. Cet album est une découverte dérivante de soi dans le temps et l’espace, parée de toute la belle subtilité qu’une telle expérience, brute et cathartique, apporte.

***1/2


J. Carter: « Rejoice! »

14 juin 2020

L’histoire du Sudiste qui quitte le Sud portera à jamais une certaine solennité poétique, comme si le destin mystique de Faulkner, et de son comté de Yoknapatawpha, les suivait ailleurs, les suivait partout. La cruauté de l’histoire du pays est inscrite dans chacun de leurs gestes, dans chacune de leurs paroles, dans leur voix même. Il suffit de s’asseoir avec Rejoice ! le nouvel album de Jeremiah M. Carter, artiste de Brooklyn « en passant par »-Nashville, pour comprendre la signification de ces antiquités et leurs réflexions sur soi-même et sur le monde. Les échantillons cinématographiques d’instruments à cordes de la chanson titre d’ouverture, ainsi qu’une grande partie de la face A, peignent un millier de paysages qui se chevauchent, de plaines, de prairies, de montagnes.

Ils s’entrechoquent parfois, dans une discorde piquante, comme des libellules dérangées dans leur vol planant au sommet d’interminables champs de quenouilles. Mais, à d’autres moments, ils se mêlent aux magnifiques et luxuriants synthétiseurs de Carter, suintant gracieusement une plénitude à la fois enrichissante et tout à fait mélancolique. Ces morceaux sont à la fois ennuyeux et apaisants, la face A faisant écho aux hologrammes d’un thème tout aussi triste, prenant son temps avec nous, pour le bénéfice de notre propre réflexion. L’incorporation de la parole de Roberto Bolaño « 43. Like A Waltz », sur le morceau du même nom, fait humblement un clin d’œil aux étés intemporels et pittoresques, ces érés qu’i nont pas été des étés ; un très beau ne moublie pas.

***1/2