Susan Alcorn: « The Heart Sutra »

Susan Alcorn est une joueuse de steel guitar qui s’est affranchie des limites supposées de l’intrument, ou du moins de son repertoire traditionnel. Elle s’est donc éloignée de la musique country traditionnelle pour privilégier une approche post-classique aux frontières de l’avant-garde.
The Heart Sutra voit sa musique prendre ainsi ces chemins inattendus sous la houlette de Janel Leppin qui en offre une vision élégante et intemporelle, avec ses arrangements post-classiques survolant des zones aux frontières expérimentales.

Cet album est une leçon d’équilibre et de finesse, de dérives oraganiques et d’abstraction acoustique, où cordes, clarinette, basse, guitare et voix donnent le tourbillon, entrainant l’auditeur dans un monde étrange, aux bruissements éclatants et aux frémissements poétiques.

Le travail d’arrangement de Janel Leppin est d’une grande subtilité, avec ses instants de silence suspendus et ses plages de clair-obscur flirtant avec l’étrangeté, créant des étendues aux tensions élastiques, virevoltant entre musique traditionnelle et approche contemporaine.  Un pont suspendu comme on en rêverait d’autres.

***1/2

Lauren Redhead: « Imagined Method »

Les trois morceaux composant Imagined Method de Lauren Redhead durent au total un peu moins de 20 minutes. Elle y fait une déclaration concise et passe à autre chose, ce qui est louable. Lauren Redhead est une compositrice électroacoustique et une sculptrice sonore basée au Royaume-Uni qui, du moins dernièrement, se concentre sur la musique chorale associée à l’électronique. Son album Hearmleoþ-Gieddunga, sorti en 2018, est remarquable et figure encore en bonne place sur une liste fantasmée des meilleurs albums de cette année-là.

Sur cette offre, elle mélange les éléments choraux susmentionnés – qui sont souvent présentés de manière quasi-liturgique ou grégorienne – avec des éléments électroniques qui tendent à ajouter de la consonance au chant.  Le style des vocalises rappelle celui de Stockhausen, avec des sons humains et synthétisés qui produisent des couches, des vagues et des sifflements.

Sur la dernière piste, les voix divergent dans une certaine mesure, avec des paroles accompagnant les chanteurs et des crescendos périodiques. L’électronique joue également un rôle plus important et plus particulier, les manipulations sonores présentant les caractéristiques des murs de bruit.

Dans l’ensemble, Imagined Method est une belle façon de passer une partie de l’après-midi avec une expérimentrice en devenir et « en avenir ».

***

Clarice Jensen: « The Experience Of Repetition As Death »

Clarice Jensen fournit des couches sonores immenses et provocantes dans son nouveau disque The Experience Of Repetition As Death. La violoncelliste, basée à Brooklyn, n’est pas étrangère à la capacité d’adaptation de la musique. Réputée pour ses effets de boucle, ses couches de construction et ses structures de morphing, la musicienne utilise ses instruments de plusieurs façons en manipulant leur sortie pour créer des paysages sonores nouveaux et inventifs. L’album The Experience Of Repetition As Death n’est pas différent, avec une Jensen qui fournit des structures musicales déchirantes et des idées dyslexiques tout au long de l’album.

En ouvrant avec le son plus naturel d’un violoncelle, nous pouvons tout de suite nous asseoir et écouter l’habileté non filtrée de Jensen se déployer et se développer en une pièce chaleureuse et hypnotisante. Le son s’élève et s’abaisse au fur et à mesure qu’un courant sous-jacent de cohérence maintient le tout ensemble et fait avancer la piste. Il prend tout son sens lorsque le morceau commence à atteindre sa conclusion, avec des couches qui se doublent et des sons construits pour créer une conclusion plus structurée mais douloureuse.

Si vous pensiez que cela donnait à l’album une allure plus classique, le deuxième morceau « Day Tonight » met fin à toutes ces pensées. En utilisant des structures organiques, des pédales et des boucles, Jensen crée un bourdon d’ouverture sonore qui se construit de manière menaçante avant de se révéler dans une section légère et ludique qui nous tire de l’ombre parmi des tons dociles et des mélodies sincères. Le morceau a beaucoup de temps pour se développer, près de 12 minutes en fait, au cours desquelles il se transforme en une pièce plus alambiquée et manipulée qui ne semblerait pas déplacée dans une musique de film de science-fiction hallucinante, s’inspirant peut-être par endroits de l’œuvre de Max Richter.

Au fur et à mesure que l’on creuse, le penchant de Jensen pour la structure et l’exploration se concrétise, les idées se transformant et se croisant à différents moments tout au long du film. « Metastable » utilise une fois de plus un drone sous-jacent comme base, mais cette fois-ci, ce sont les paysages sonores construits sur le dessus qui occupent le devant de la scène, apportant un réconfort de l’ordinaire et un phare d’espoir de l’intérieur de l’obscurité. « Holy Mother « est une pièce de réflexion gargantuesque qui s’installe une fois de plus dans une atmosphère morose et excitante et joue avec ces idées tout au long, se contentant de mettre l’auditeur dans une position inconfortable mais parvenant toujours à développer des idées et des émotions fortes. Le disque s’achève sur le bien nommé « Final », une histoire plus douce et réglée qui ressemble à un nettoyage après l’intensité et la menace de l’œuvre précédente.

The Experience of Repetition As Death est vréritablement une expérience, et elle apporte avec elle un éventail impressionnant d’émotions parmi les couches, la manipulation et la mise en boucle des sons par des experts. Cela crée non seulement une expérience d’écoute, mais aussi une expérience mentale qui vous accompagnera longtemps après la fin du disque. Un disque qui change vraiment les mentalités et qui montre l’expertise d’une artiste au sommet de son art. 

***1/2

Peter Broderick: « Plays Justin Wright »

En temps difficiles, les plaisirs simples sont à chérir, d’autant plus qu’ils sont aussi artistiquement gratifiants que cette nouvelle offre de Peter Broderick La face A de ce bijou d’EP présente Peter Broderick qui interprète une paire de reprises au piano solo de chansons tirées de l’exceptionnel disque Music For Staying Warm du violoncelliste canadien Justin Wright, sorti en 2019. La face B est occupée par le mixage étendu de « Drone III : Saudade » du même album, brodé de bribes de conversations et d’enregistrements de terrain tirés des sessions d’enregistrement originales dans le lointain Banff Centre au Canada.

Artiste au large éventail musical, Broderick adopte ici une approche plus nuancée en donnant à « Modular Winter »et à « Flutes » un traitement majestueux et élégant avec des traits clairs et audacieux qui accentuent leurs belles mélodies. En revanche, « Drone III (Extended Mix) » profite de l’absence délibérée de rythmes fixes dans la composition originale pour s’attarder sur la beauté empyréenne d’un dialogue musical poignant entre Wright et la violoniste Kate Maloney, tout en mettant en valeur ses textures et ses timbres exquis et en berçant l’auditeur dans un état de contemplation nostalgique.

***1/2

Nils Frahm: « Empty »

Personne dans le monde du néoclassicisme ne défend le piano avec autant de passion que Nils Frahm. En 2015, le compositeur allemand a fondé la Journée du piano pour honorer cet instrument, qui a lieu le 88e jour de chaque année (en référence aux 88 touches d’un piano). Il a également été l’inventeur du Klavins 450, le plus haut piano du monde (plus de 3,5 mètres), qu’il a construit spécialement pour l’enregistrement de son album Solo. Pour célébrer la Journée du piano cette année, Frahm a dévoilé Empty, un LP composé de 8 morceaux pour piano solo conçus à l’origine il y a plusieurs années, mais mis de côté après qu’il ait subi une blessure à la main.

Ecrit juste avant Screws en 2012, Empty invoque un langage stylistique similaire, car esthétiquement ces 8 compositions sont magnifiquement tangibles et intimes. Une partie de la véritable magie de l’album vient du fait d’entendre le son de l’instrument répondre sous les mains de Frahm ; de minuscules mécanismes à l’intérieur du piano glissent doucement et résonnent, presque comme s’il s’agissait d’un être mortel.

C’est aussi l’œuvre la plus délicate et la plus modeste de la mémoire récente de cette jeune femme de 37 ans, car l’électronique qui a ponctué l’épopée All Melody est absente, l’accent étant mis uniquement sur le piano.

Il en résulte l’une des expériences d’écoute les plus méditatives et les plus insulaires de l’année jusqu’à présent, comme si elle n’était destinée à être entendue qu’en temps de solitude, à l’instar de l’œuvre de Poppy Ackroyd et d’Ólafur Arnalds. Chaque morceau a un ton apaisant et somnolent, de la berceuse feutrée de « A Shine » à la lueur ambiante de « Sonar », tandis que les touches ondulantes de « No Step on Wing » se déversent comme un nuage de pluie s’ouvrant sur une forêt désolée au milieu de la nuit.

Bien que le titre puisse suggérer le contraire, Empty est tout sauf une affaire creuse ; c’est plutôt une expérience douce qui veut apporter la paix en ces temps d’anxiété et d’incertitude. Il montre Frahm dans ce qu’il a de plus intime et de plus minimal, et atteint son but en montrant la puissance de résonance du piano.

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Sara Oswald & Feldermelder: « Hidden in Kaoris Castle »

On ne sait pas vraiment par où commencer. Le plus souvent, c’est par un son, une atmosphère ou même une mélodie particulière. Mais si l’on se sent un peu bloqué, il vaut peut-être mieux laisser tomber les conventions et s’imprégner de la libre circulation de l’information. Ce sentiment de distraction imminente est toujours présent, car cette collaboration entre la violoncelliste Sara Oswald et l’improvisation électronique de Feldermelder est un reflet nécessaire des temps incertains dans lesquels nous nous trouvons.

Hidden in Kaoris Castle est leur premier album et a été commandé par la Bibliothèque universitaire cantonale de Fribourg, enregistré en direct au Belluard Festival de Fribourg, en Suisse. Jon peut supposer que, selon votre sentiment d’identité, vous trouverez cela soit dérangeant, soit rassurant, ou peut-être les deux à la fois.

Cependant, une fois que vous creusez sous la surface, les qualités se révèlent, se fracturant d’une manière qui n’est pas évidente au début, et pourtant des subtilités sont trouvées. Ces improvisations se cristallisent comme des moments dans le temps, se dissipent et vous transportent ensuite ailleurs. Comme les pages déchirées, la beauté s’échappe des fissures entre la résolution granuleuse, distillant le contenu émotionnel de base.

À certains moments, la musique pulse via une structure identifiable comme les rythmes répétitifs de « Front Door Gator Encounters », alors qu’à d’autres moments, ce n’est pas nécessairement le cas. Essayez la théorie du bas de gamme générée par « Folding Delta »s et son assortiment d’ambiances folles qui s’accumulent dans un sentiment insoupçonné de soulagement béat. Plus la chaleur finale de « Red And Yellow Prism » », lorsque les

accusations positives sont mises à nu. Caché, il captera et retiendra toujours votre attention.

***1/2

Clarice Jensen: « The Experience of Repetition as Death »

Dernièrement, la violoncelliste Clarice Jensen, cofondatrice du groupe polyvalent de musique nouvelle American Contemporary Music Ensemble, s’est tournée vers la création d’œuvres solos utilisant des effets électroniques. L’idiome peut sembler idéal pour notre état actuel d’isolement, mais la musique de son album The Experience of Repetition as Death rejette le nombrilisme méditatif. Jensen déploie des boucles et des couches pour évoquer l’expérience de s’occuper de sa mère en phase terminale dans ses dernières semaines, en adoptant des concepts de Freud et de la poétesse féministe Adrienne Rich comme idées structurelles. De simples répétitions dans « Daily » rappellent les tâches élémentaires d’un concierge – leur pénibilité est sous-entendue alors que les bords de la musique s’adoucissent et s’estompent progressivement.

Le vocabulaire électronique de Jensen peut étonner : un bourdon guttural dans « Day Tonight » ressemble à un chant tibétain, et, dans « Metastable », le bip incessant des moniteurs de l’hôpital se transforme en une étude majestueuse d’un orgue à tuyaux « Holy Mother », une hrénodie  montagneuse balayée par le vent, et « Final », où des crépitements nostalgiques précèdent un choral à la voix simple, semblable à un hymne, complètent cet album d’une puissance quasi surnaturelle.

***1/2

Rebecca Foon: « Waxing Moon »

Après avoir sorti deux albums sous son nom de Saltland, Rebecca Foon, qui est aussi depuis longtemps membre de Thee Silver Mt. Zion et d’Esmerine, sort de derrière les mailles du groupe pour présenter une collection de chansons personnelles et écologiques.

Sur Waxing Moon, Foon sort également de son violoncelle et s’assoit au piano pour de nombreuses compositions de l’album. « New World », qui ouvre et ferme l’album, a la délicatesse des œuvres cinématographiques de Peter Broderick, prenant un thème brutal et patient et l’ouvrant à un flux précipité d’instruments avant de revenir à un endroit fragile et résonnant. Le retour au violoncelle sur « Another Realm » marque également un retour aux racines de « Constellation », avec le violon de Sophie Trudeau, (Godspeed You Black Emeror !) Sophie Trudeau de l’Empereur Noir, pour une composition qui secoue le cœur et remet en cause toute notion de gravité. La première partie se termine par « Wide Open Eyes », qui augmente le tempo et le rythme, comme un morceau de Saltland, mais avec une musculature acoustique supplémentaire grâce au producteur/musicien Jace Lasek (Besnard Lakes) à la batterie et à la guitare.

La face deux trébuche un peu, avec trois morceaux dos à dos qui serpentent sur un territoire très similaire, composé de simples accords de piano répétés et des paroles de Foon qui respirent. Le dernier des trois, « Vessels », finit par briser l’humeur noire avec des boucles scintillantes et un écho appliqué au piano et aux voix des invités par Patrick Watson. Trudeau revient au violon pour « This Is Our Lives » » un morceau qui sert, en quelque sorte, de résumé à l’album avant que la reprise du thème principal ne soit jouée tranquillement vers son dénouement.

 Waxing Moon présente une sorte de transition dans la carrière de Foon, avec l’aide du désespoir et de l’espoir qui sont inscrits dans l’ADN de son travail précédent, mais avec une articulation plus poussée de ces émotions, devenant une personne visible et faiblement éclairée qui se tient devant le monolithe. Foon met également son argent là où se trouve sa musique, en reversant tous les bénéfices au projet Pathway to Paris et à celui des Mille Villes, qui s’attaquent à la crise climatique et à l’élimination du carbone.

***1/2

Jochen Tiberius Koch: « Astoria »

Astoria est le deuxième album concept en autant d’années de Jochen Tiberius Koch, dont le dernier album était une réflexion sur Walden et le nouveau sujet en est l’hôtel Astoria, autrefois un joyau de l’architecture et de l’hospitalité de Leipzig. Tout en retraçant l’histoire de l’hôtel, Koch le transforme en une parabole historique et sociale, se terminant sur une note d’incertitude qui reflète l’époque actuelle.

L’album est mi-vocal et mi-instrumental, mais comme beaucoup de paroles sont en allemand, il faudra des notes de pochette ou un traducteur pour en comprendre la nuance. L’ouverture parlée ouvre la scène avecun refrain leitmotiv : « si les murs pouvaient parler », présentant l’hôtel comme le personnage principal. Ensuite, le récit progresse à travers la destruction de l’hôtel par les raids aériens en 1943 jusqu’à la reconstruction d’après-guerre, l’utilisation par le gouvernement, la privatisation et enfin la désaffectation.

Il y a un léger décalage entre le ton de la musique, qui tend vers la beauté, et les mots, qui sont las du monde et mélancoliques. Même dans le premier morceau, le piano joue une mélodie édifiante, soutenue par des cordes de soutien. En revanche, » »Uplifting Monument » commence à la manière d’une marche, dans un contexte militariste, rappelant Wagner. « Uplifting » peut signifier « soulever » ou « construire » plutôt que « stimuler l’esprit ». La fierté d’une nation s’affiche, comme en témoigne la finale de « Sunrising ».

Quand apparaît la langue anglaise : « suitcase, suitcase, the elevator goes up and down, opens and closes », on grimpe un peu ~ bien que ce soit annoncé comme « indie pop / electronica / modern composition ». Le chant se dissipe rapidement, révélant une piste rythmée qui n’avait pas besoin d’une exposition aussi simple. L’instrumentation de Koch est sa force, bien que l’on s’imagine des aspirations théâtrales, voire des rêves de Top 40 (« The Ballare », qui comprend des chants doux et des cloches de traîneau, et le mémorable Epilog »).

Comme album se voulant accessible, c’est avant tout un disque très inhabituel. Ironiquement, la musique semble en dire plus lorsque les chanteurs ~ aussi merveilleux qu’ils soient ~ font un pas en arrière pour laisser couler la mélancolie. « The Lobby Boys » recrée un sentiment d’émerveillement et d’hospitalité sans un seul mot. Le décalage électronique est une agréable surprise, une collision de cultures. La Schmalkalden Philharmony (dirigée par Knut Masur) est en pleine forme, bien que l’on puisse sentir la main de Koch dans les ajouts modernes. « 33/45 » se dirige dans une direction encore plus électronique, en suivant le son d’une sirène de raid aérien et les mots « les murs se brisent ». Nous nous souvenons d’autres murs qui ont été brisés, les plus évidents étant le mur de Pink Floyd et le mur de Berlin. Le morceau se termine par un mot parlé et une horloge, une combinaison à la fois familière et théâtrale.

Une fois de plus, alors que nous pensons à trop de mots, nous arrivons à la pièce maîtresse de l’album, « After the War ». Le titre semble un peu trop optimiste pour son sujet, mais la combinaison de tambours et de cuivres en direct provoque un climat triomphal inattendu. À partir de ce moment, l’album aborde l’ère moderne avec un mélange d’inquiétude et de résignation. Aujourd’hui, l’hôtel est inutilisé. Il a vu tant de choses, il a tant à offrir. L’instrumental « Declin » » reflète parfaitement son titre, ouvrant la voie au magnifique « Lost Place ». Près de vingt minutes s’écoulent avant que le dernier chanteur n’apparaisse.

« C’est parce qu’on ne supporte pas peut-être » chante Fraullein Laura, mais une traduction plus précise pourrait être « incertitudes ». Le monde se fragmente à nouveau ; la beauté est ignorée ; l’avenir n’est pas clair. L’Astoria a traversé une de ces périodes ; survivra-t-elle à une autre, ou deviendra-t-elle une parabole que les gens ne tentent plus de déchiffrer ? Questions qui, au-dela de la parabole, s’adressent à nous tous.

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Jan Wagner: « Kapitel »

Comme sortie de nulle part, une étoile est apparue au firmament musical fin 2018, qui a eu un rayonnement immense. Avec Numbers, le Berlinois Jan Wagner a livré un premier album qui a donné de nouvelles facettes et de nouvelles impulsions au domaine de la musique ambient. Les éloges étaient grands, mais le Berlinois ne s’est pas reposé sur ses lauriers, bien au contraire et son successeur, Kapitel, prolonge sans faille les débuts. Cette question n’est pas posée ici, à savoir si le nouveau travail sera en mesure de le faire ou non. Il s’agit plutôt de savoir si Kapitel peut surpasser le début déjà parfait. Doit-elle même le faire ? Le deuxième album rend davantage justice au titre de l’album – c’est le deuxième chapitre d’un opus qui est presque intemporel.

Jan Wagner vit à Berlin, il est pianiste, producteur et ingénieur du son. Il joue du piano depuis l’âge de 5 ans. Il est fasciné par la musique qui se cache sous la surface. À l’automne 2018, il a posé un véritable jalon avec l’album Nummern et est ainsi devenu une référence musicale dans le domaine de l’ambient dans la mesure où il maintenait dans ses productions un niveau émotionnel exorbitant avec des essences pures mélancolie coulent à chaque octave et à chaque mélodie. Il explique ainsi sa démarche : « Les domaines musicaux de la musique d’ambiance et de la musique néoclassique ont longtemps formé une symbiose, et sur les « chiffres », on apprend à les aimer et à les apprécier. » Le tout trouve maintenant sa continuation avec le nouvel album, où la peinture expressionniste a été explicitement appliquée une fois de plus.

Si vous avez été un grand ami des chiffres et que vous essayez d’évaluer objectivement l’ensemble du nouvel album, cette pensée est détruite en quelques secondes. Comme au début, cette magie de l’esthétique sonore et de la mélancolie vous envahit immédiatement, là où vous devez lutter avec les mots. On a l’impression d’avoir à nouveau un album de l’année à l’oreille ou du moins un ,qui apparaîtra sûrement dans les différents temps forts de l’année à la fin de l’année 2020. Comme d’habitude, Jan Wagner instrumentalise ses pièces au piano, construit des façades chaleureuses et romantiques d’électronique charmante et sensible autour de la trame sonore. Les murs modernes sont entrelacés avec des structures classiques qui vous font tomber immédiatement amoureux d’eux. Grâce à sa compréhension de la musique, le Berlinois a également l’empathie et le sentiment pour lesquels il doit mettre l’accent sur les tons, les séquences ou les passages en termes de tempo et de volume, afin qu’ils pénètrent le cœur de l’auditeur sans effort.

En général, Kapitel est un peu plus dynamique, mais les textures sont toujours très accrocheuses comme le prédécesseur. La symbiose parfaite entre les paysages sonores électroniques et le toucher classique du piano est sans faille et pleine de beauté. Une structure sonore homogène, qui rompt avec les schémas habituels de la poésie ambiante et romantique sous forme acoustique, est littéralement célébrée sur l’album dans certains morceaux. Un pilier de l’album est le degré de simplicité, chaque chanson reflète un fragment de l’âme du compositeur. Calme, sensible et réfléchi sont les mots clés, répandant une aura de paix et de silence acoustique.

Une fois de plus, ce sont de véritables perles dans le genre, que Jan Wagner a réalisées sur des chapitres. « Kapitel 30 » répand la chair de poule avec le « sprechgesang », un chant déclamé, filigrane de sa collègue Rosa Anschütz. Le monde des émotions est tout simplement chamboulé et mis à l’envers, c’est là que le degré de mélancolie atteint son paroxysme. L’atmosphérique « Kapitel 28″ »déploie sur l’auditeur des paysages sonores électroniques qui captivent avec fougue. « Kapitel1 » » est une expérience sonore méditative sur fond de piano et de synthétiseur marginal. C’est aussi un point qui fait que le deuxième album vous met dans la peau si intensément. Les compositions sensuelles et gracieuses en tenue néo-classique. Mise en scène avec des collages très émotionnels au piano, des timbres pleins de nostalgie et de mélancolie, qui s’enfoncent profondément dans le cœur, grâce à des structures accrocheuses.

Kapitel est vraiment une digne continuation du premier album Nummern. Il offre plus de nuances de la musique classique moderne sans quitter les niveaux sphériques. Au total, l’œuvre contient 8 titres différents, qui peuvent être placés dans l’art intemporel. Le nouvel album est une autre apparition représentative dans le genre de l’ambiance du compositeur Jan Wagner. Les fans d’ambient onirique seront certainement pas déçus par ce nouvel album.

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