Chris Shiflett: « Hard Lessons »

Connu principalement comme guitariste des Foo Fighters, Chris Shiflett étonne en solo dévoilant un amour immodéré pour la musique country, indécelable par ailleurs. Néanmoins, on ne se refait jamais totalement et Chris a bien gardé deux ou trois trucs de son groupe fétiche, en matière de saturation sonore générale (qui proviendrait paraît-il d’un ampli de guitare vintage, le Marshall JMC800) et de dynamique rythmique.

Filant à la vitesse du vent, les compositions ont une durée moyenne de deux minutes, l’album défie le temps dans une sorte d’hybride country-hard, les amplis dans le rouge, finalement pas si éloignée que cela, dans l’esprit, de ce que proposait Steve Earle à l’époque de « Copperhead Road » il y a trente ans de cela. C’est plutôt réussi.

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Gabriel Birnbaum: « Not Alone »

Le New-Yorkais Gabriel Birnbaum offre ici un splendide Not Alone, son premier disque sous son nom après avoir publié en tant que Boy Without God.

La solitude semble donc coller aux chevilles du leader de Wilder Maker, son groupe au sein duquel joue également Katie Von Schleicher. Il y semble être bien entouré à l’écoute de ses neuf chansons qui sentent bon l’Americana, en particulier « I Got Friends » que l’on pourrait presque qualifier de prédictif.

Doté d’une splendide voix, autour de laquelle tourbillonnent de superbes guitares et une batterie discrète et élégante, Gabriel s’inscrit dans la lignée d’un Tom Waits ou d’un Neil Young, avec quelques pointes de jazz, ici ou là, en particulier sur l’impressionnant « Oh Jesus » final.

Not Alone se révèle un véritable travail orfèvrerie. Le morceau titre apparaît comme le petit frère du « Sweet Jane » du Velvet reprise par les Cowboy Junkies, juste pour situer la classe de l’ensemble. Le reste est à l’avenant, d’une riche simplicité, d’une profonde émotion.

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The Grasslers: « Bluegrass Time Machine »

Cet album des Grasslers est, en soi, un machine à voyager dans le temps du moins musicalement. C’est en tout cas ce que l’on peut se dire à l’écoute des 13 reprises empruntées chez quelques grands et qui composent le disque.

Bruce Springsteen («Dancing in the dark »), Nirvana (« Smells like teen spirit »), les Beatles (« Norwegian Wood »), The Clash (« Should I stay ») ou Sting (« Every breath you take ») – les chansons sont réinterprétées suivant le style bluegrass, la country des collines, joué uniquement sur des instruments à cordes (en l’espèce, guitare, violon, contrebasse, banjo, mandoline et, éventuellement, un peu d’harmonica).

Une démarche qui n’est pas sans rappeler les Hayseed Dixies, un autre fameux groupe de reprises. Décalées (« Get Lucky » de Daft Punk), rigolotes, ludiques et, toujours, excellentes, les reprises choisies font preuve d’un impeccable bon goût et permettent au fan de revisiter son enfance et/ou adolescence à travers cette sélection de tubes qui ont marqué bien des générations. A noter enfin, « Personal Jesus » de Depeche Mode, dont Johnny Cash avait, en son temps qui est également le nôtre et aussi celui de beaucoup d’autres, déjà livré une version faisant autorité.

***1/2

Neil Young & Crazy Horse: « Colorado »

Au cours de la dernière décennie, Neil Young nous a présenté des albums qui, somme toute, ont été couci-couça. Une seule exception : Le Noise (2010); disque enregistré et réalisé par Daniel Lanois et seul opusYoung a fait appel à un réalisateur en bonne et due forme. Puisque le doyen âgé de 73 ans n’a plus envie de se regarder le nombril infiniment, il préfère maintenant s’en remettre à son instinct plutôt qu’à un exigeant travail de création. C’est parfaitement son droit. À son âge, vu l’excellence de sa discographie, le Canadien d’origine est entièrement libre de faire ce qu’il veut !

Toutefois, c’est avec ce magnifique véhicule sonore chambranlant qu’est Crazy Horse que le barde nous a toujours offert le meilleur de lui-même .Ce 39e, le 40e ou le 41e album (on ne les compte plus !) en carrière de Neil Young. Le pionnier du mouvement grunge rameute ses bons amis Nils Lofgren, Billy Talbot et Ralph Molina (tous sont dans la soixantaine avancée) et nous propose Colorado; disque enregistré à Telluride, petit village situé dans l’état du… Colorado.

Colorado est un album assez grinçant, exécuté parfois de manière maladroite, qui porte sur l’état écologique lamentable de la planète et sur la folie des hommes; faisant surtout référence à un asservissement constant à des mythes qui perdurent depuis trop longtemps (croissance économique infinie, scepticisme face à un désastre environnemental à venir, etc.)

Sans atteindre les sommets qu’il a déjà conquis avec son « cheval fou » (Rust Never Sleeps, Sleeps with Angels, Zuma, etc.), Young ne décolère pas et égratigne juste assez nos oreilles pour demeurer crédible. On ne peut que s’incliner devant autant de détermination, de générosité et d’indignation. Au lieu de rester bien assis sur ses vieilles fesses (comme la vaste majorité d’entre nous), l’homme poursuit sa croisade contre les « bienfaiteurs » de ce monde, coupables de cupidité et d’irresponsabilité crasses.

Musicalement, force est d’admettre que le poids des années se fait sentir pour Neil Young & Crazy Horse. Par moments, la cohésion fait sérieusement défaut. Il s’agit d’écouter attentivement Ralph Molina dans l’épique « She Showed Me Love » pour se rendre compte que le batteur a sérieusement perdu en efficacité, ce qui influence la vitesse à laquelle les chansons sont jouées. Mais les guitares, elles, sont toujours aussi encrassées et la voix nasillarde/inharmonieuse de Young n’a rien perdu de sa singularité.

Il y a belle lurette que le parolier a délaissé les images poétiques afin d’opter pour une approche littéraire plus concrète. L’homme a envie de se faire comprendre par le plus grand nombre; une intention noble soit, mais qui camoufle inconsciemment un certain mépris quant aux capacités d’attention et de compréhension de ses semblables… ce que Nick Cavea refusé de faire, littérairement parlant, sur Ghosteen.

Neil Young & Crazy Horse sont à leur summum quand les guitares écorchent; l’instinctive et imparfaite « She Showed Me Love », la tribale « Shut It Down » et la menaçante » Help Me Lose My Mind » se classent parmi les meilleurs morceaux de ce nouvel album. « Eternity » «évoque le Neil Young d’After the Gold Rush et « Rainbow of Colors » est une émouvante profession de foi pour la sauvegarde de notre planète.

Cette création est sauvée de l’indifférence grâce à la détermination de l’artiste d’en découdre avec la nonchalance environnementale de nos décideurs et avec l’aide de ces cinglantes guitares. D’abord et avant tout, c’est la voix magnifiquement inesthétique du vétéran, reconnaissable entre toutes, qui permet à ce Colorado d’atteindre le seuil de la respectabilité.

***1/2

The Menzingers: « Hello Exile »

En 2017, The Menzingers avait connu leur plus grand succès avec leur album After The Party Suite à cela, le quatuor de punk-rock de Philadelphie a vu sa popularité s’accroître à un tel point que son successeur intitulé Hello Exile était attendu avec plus que de l’impatience.

Le groupe mené par Greg Barnett et Tom May revient plus mature et plus conscient en jetant un regard alarmé sur le monde qui les entoure. Hello Exile (produit par Will Yip) s’ouvre sur un « America (You’re Freaking Me Out) », où The Menzingers part en guerre contre une Amérique suprématiste qui régresse jour après jour avant, ansuite, d’enchaîner, sur un registre quelque peu différent, sur d’autres morceaux pop-punk comme « Ann»,  « Last To Know » ou « Strangers Forever ».

Ce nouvel album est également leur disque le plus diversifié de leur discographie tant The Menzingers navigue entre punk-rock classique, Americana, country et classic rock. On aura affaire à des morceaux aussi mélodiques que touchants tels que « Portland » ainsi que l’introspectif « I Can’t Stop Drinking » et « Strawberry Mansion » qui peuvent frôler le kitsch. Malgré cette bonne volonté, le groupe de Philadelphie s’enfonce parfois dans l’autocaricature en frôlant des allures stadium rock qui ne leur vont pas toujours.

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Doug Tuttle: « Dream Road »

Il semblerait que que Doug Tuttle soit encore un trésor bien gardé, et ce depuis 2012 et la fin de son projet MMOSS. Guitariste de génie, le Bostonien écrit et enregistre seul dans son appartement des morceaux fortement influencés par les sons 60’s, entre psyché, Paisley Underground et jangle pop.

Son quatrième album, Dream Road, ne déroge pas à la règle, ce qui n’est pas pour nous déplaire. En dix titres, Doug Tuttle réussit à nous happer dans un voyage sonore lumineux, un ensemble beaucoup plus cohérent et immédiat que ses précédents albums, les influences restent les mêmes enrichies de teintes country et americana, à l’instar du titre d’ouverture « I’ll Throw It All Away, » savoureux mélange des genres.

Suivi de près par « Twilight », « single » de l’album, ritournelle psy-folk imparable, entêtante, et ce son harmonieux, rythmé… Tuttle a de la maîtrise, en plus d’être multi-instrumentiste, il fabrique des pédales à effets, pouvant ainsi se permettre toutes les fantaisies, customisant à loisir ses instruments.

A ce stade, il serait de bon ton de vous encourager à poser vos oreilles sur les productions merveilleuses et impeccables de Doug Tuttle, certains entendront les Byrds, les Beatles, d’autres Beck, Tom Petty, mais aussi Kurt Vile, Kevin Morby, Mac DeMarco, Ty Segall, liste non exhaustive… et de lui souhaite le même destin.

***1/2

Sheryl Crow: « Threads »

Il n’en faut pas beaucoup pour perdre le fil, dans la courtepointe toute décousue de la musique au temps du numérique. Threads est un opus à fêter; célébrons ce disque de duos et trios avant qu’il ne s’effiloche, ce serait trop injuste pour celle qui nous a si puissamment émus durant sa carrière. Threads se veut un baroud d’honneur pour l’artiste, une sorte de grand merci aux amis et aux mentors.

La liste est longue, l’affiche exceptionnelle : la revoilà auprès d’Eric Clapton, avec Sting et Brandi Carlisle le temps d’une visite chez feu George Harrison (« Beware of Darkness »). Rebonjour Keith Richards, avec lequel Sheryl s’offre une belle oubliée des Stones (« The Worst »). Bonnie Raitt et Mavis Staples, Kris Kristofferson, Neil Young, Emmylou Harris, James Taylor, Joe Walsh, Willie Nelson, et jusqu’à Johnny Cash d’outre-tombe, ils sont tous là, liés les uns aux autres et liés à elle. Le tissu humain est le plus résistant qui soit.
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Hat Fitz & Cara: « Hand it Over »

Grand classique du début du 21ème siècle, la formule duo guitare/batterie, désigne souvent des groupes de rock teintés de blues. Hat Fitz & Cara renverse la problématique et serait plutôt un pur groupe de blues qui s’amuse, parfois, à pervertir le sons des guitares (« ADHD » ; « Under Wing »). Ainsi le duo met à profit sa mixité pour mieux brouiller les pistes. Les guitares et autres banjos, aux cordes délicatement piquées, déversent leur feeling transcendant les enceintes (« Step Up », « City Lights ») ; l’alternance entre la voix douce et aérienne de l’Irlandaise Cara Robinson contraste avec le timbre de gorge, plus rugueux, de l’Australien Hat Fitz (« Trimmed and Burning »), alors que le violon épars apporte un soupçon de ruralité mélancolique (« Harbour Master »).

Le tout baigne dans une ambiance rurale, très roots, convoquant de nombreuses images mentales telles que le souffle chaud du vent du désert australien apportant une pointe d’aridité sur la verte contrée irlandaise. Entre le vert et le sable, cet album désigne autant un voyage en soi qu’une magnifique découverte. 

***1/2

Blueprint Blue: « Tourist »

Alors que le groupe est actif depuis 2014, ce n’est qu’aujourd’hui que paraît le premier album de Blueprint Blue, un quatuor de pop qui nous vient du sud de Londres. C’est autour de leur admiration pour Neil Young, Grateful Dead et Steely Dan qu’ils se rencontrent et décident d’entamer ce projet, forcément très ancré dans les années 70. Intitulé Tourist, cet album a pour dessein « d’examiner l’amour, la condition humaine et le futur », le tout nimbé de science-fiction et de fantaisie, anticipant l’impact des nouvelles technologies sur les relations humaines. C’est tout particulièrement l’objet du single « An- D», qui nous parle d’un service de rencontre qui a pour particularité de vous affecter non pas un humain mais un robot sur la base de vos affinités.

Le décalage entre la musique et l’univers narratif est saisissant : on ne peut imaginer pop plus classique que celle de Blueprint Blue. Nous sommes purement et simplement plongés dans la scène néo-Woodstock des années 70 : un doux mélange de Crosby, Stills Nash & Young et de Fleetwood Mac. Le son est pur et sans artifices, les voix douces évoluent délicatement entre pop et soul en des enchaînements très académiques. Il est dit que les synthétiseurs sont la nouveauté de cet album, en comparaison avec leurs premiers EP, et que le groupe s’est senti très à l’aise avec cette évolution. Cela fait notamment suite à un accident qu’a eu le chanteur, Elliot Hayward, avec une trancheuse et qui l’a empêché de jouer de la guitare pendant un temps.

Pourtant,les claviers sont quasiment inexistants sur le disque, et lorsqu’ils s’offrent à nos oreilles c’est avec une retenue et un classicisme qui évoquent tout sauf un univers futuriste. Si le groupe n’avait pas expliqué très clairement le thème de son album, il est aurait été tout simplement impossible à déceler.
Cela n’a pas grande importance, les morceaux sont élégants et subtils, ils s’enchaînent avec aisance pour brosser un tableau estival et nonchalant qui met instantanément de bonne humeur. Cela n’est finalement pas si éloigné de ce que peuvent proposer Mac DeMarco ou Toro Y Moi, l’innovation sonique en moins. La production, assurée par le leader de Younghusband, Euan Hinshelwood, est minimaliste et efficace : les enchevêtrements de guitares accompagnent des arrangements vocaux très soignés (où la voix de la batteuse Melissa Rigby est bienvenue). Des chansons comme « Bitter Musician » ou » Real As These « sont de franches réussites, et le groove seventies au tempo lent qui colore l’ensemble de Tourist vous fera voyager loin, mais certainement pas dans le futur.
C’est en tout cas là une première œuvre très intéressante, dans laquelle le talent d’écriture est éclatant et l’exécution subtile et dosée. Gageons que Blueprint Blue est promis à une longue carrière et de nombreuses tournées .

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Johnny Lloyd: « Next Episode Starts In 15 Seconds »

Après s’être pris pour Kurt Cobain, l’ex-chanteur de Tribes, Johnny Lloyd a décidé de se prendre pour Elliott Smith, Ryan Adams et Bob Dylan réunis. Bien lui en a pris. Son premier album solo, Next Episode Starts In 15 Seconds est une jolie surprise, de la première à la dernière note.
La recette est connue : des arpèges délicats de guitare, un harmonica occasionnel, quelques chœurs, des touches de clavier… Les ingrédients de l’album folk sont simples. Mais difficile à agencer sans tomber dans la monotonie. Grâce à un goût pour les jolies mélodies, un certain romantisme et des chansons convaincantes, Johnny Lloyd réussit à trouver cet équilibre fragile.

Parmi les plus beaux moments de l’album, « I Need Help », qu’on croirait tirée directement du songbook du chanteur à bonnet de Portland, le tout agrémenté des pleurs d’un violoncelle. « I’ll Be Me » et « Sell Me Some Destruction » sont deux autres réussites, toute en tension et voix susurrée, réveillant là encore des fantômes des années 90.


La chanson titre a beau voler la mélodie de « We’re Gonna Be Friends » des White Stripes, elle réussit à faire oublier l’emprunt grâce à un refrain magnifié par des discrètes flutes au Mellotron. « Fix » va faire un tour chez Ryan Adams tandis que « Pacific Hymn » s’essaie à un autre registre, plus soul. « Forced Therapy » ressemble à un inédit country pop du génial Muswell Hillbillies des Kinks. On pense aussi à Townes Van Zandt, Lou Reed ou Johnny Cash tout au long de ces dix titres simples mais réussis.
Next Episode Start In 15 Seconds s’avère un bien sympathique compagnon de route. Discret, sincère, authentique. Et ouvre un nouveau chapitre dans la carrière de Johnny Lloyd qui annonce, espérons-le pour lui, des lendemains qui chantent et, pour nous, de futurs albums explorant cette direction inspirée.

***1/2