Benjamin Finger: « Less One Knows »

Les compositions pour guitare de Benjamin Finger sont humectées de multiples effets. Tous ces sons ne rentrent pas dans les vêtements amples de l’ « ambien », mais Less One Knows peut toujours être considéré comme un disque calme et méthodique. Dès la première piste, les notes imprégnées de réverbération sont avalées par un overdrive piquant. La distorsion pique la musique avec son son barbelé et ses pointes, ce qui donne une ouverture intéressante – et inattendue.

Des textures électroniques apparaissent à côté de la guitare et contribuent à illuminer l’album. Les notes plus propres de la guitare offrent une lumière artificielle – en allumant la lumière d’un porche à la tombée de la nuit – parce que ses notes sont légèrement décolorées et malades. Baignées par la lumière d’une torche électronique, certaines des textures sont sinistre, et d’autres, en forme de guitare, semblent se rapprocher du shoegaze – mais seulement légèrement, comme si elles frôlaient les épaules.

Les voix entrent comme à travers une boîte à fantômes ou une transmission radio, enrobées d’un mince nuage de statique lo-fi. D’autres pistes glissent et se courbent, comme dans un mirage – « Still Dreaming Green », par exemple. Grâce à son fond sonore inversé, ses phrases mélodiques dispersées et ses improvisations étrangement étouffées – qui sont intentionnellement coupées et tenues en laisse pour leur propre sécurité – Less One Knows est un album intéressant et curieux. Ses accords grattés, ses mélodies improvisées et ses arrangements vocaux à gauche, qui sont dissimulés dans un épais brouillard, sont masqués par des textures denses et des anomalies auditives. On a parfois l’impression d’une libération psychédélique. Less One Knows est un album polyvalent. Sa curiosité ne connaît pas de limites, et c’est une bonne nouvelle pour les auditeurs.

***1/2

Ride & Pêtr Aleksänder: « Clouds in the Mirror »

En août 2019, le groupe britannique Ride (dont le premier album en 1990, Nowhere, a longtemps été considéré comme un classique du shoegaze) a sorti This Is Not a Safe Place, son deuxième album depuis sa reformation en 2014. Le disque a été salué à juste titre pour son savant mélange de garage/psych des années 1960, de guitare pop des années 1990 et d’harmonies Laurel Canyon intelligemment intégrées.

Clouds in the Mirror est le même album, mais différent, un travail d’exploration sans faille qui utilise comme base les voix principales (de Mark Gardener et Andy Bell) des morceaux de l’album original et les investit d’arrangements néo-classiques pour cordes, piano et synthétiseur.

Les personnes chargées de ces traitements sont Eliot James (producteur, entre autres, du Two Door Cinema Club, des Kaiser Chiefs, de Plan B) et Tom Hobden (du groupe Noah and the Whale). Sous le nom de Pêtr Aleksänder, James et Hobden ont réinterprété les chansons en se concentrant principalement sur les sensibilités émotionnelles que les chants génèrent.

Le résultat final est un mash-up-made-in-heaven pour les fans d’électronique suprêmement harmonieuse et de touches de pop-psych, qui ne sont ni l’un ni l’autre défait par les extraits de voix présentés. En effet, des morceaux tels que « Clouds of Saint Marie », « Shadows Behind the Sun », Repetition and the Friedrich Nietzsche-referencing Eternal Recurrence prouvent à quel point de telles expériences peuvent être satisfaisantes. Idéal pour l’expérience ambient complète et monumentale.

***1/2

Sufjan Stevens & Lowell Brams: « Aporia »

Sufjan Stevens est difficile à cerner. Il a exploré des genres apparemment infinis, de l’expérimental tranquille sur Enjoy Your Rabbit au rock indépendant festif de l’Illinois en passant par le folk mélancolique de Carrie & Lowell. Avec Aporia, un album réalisé avec son beau-père et Lowell Brams, co-fondateur d’Asthmatic Kitty Records, les deux musiciens se tournent vers des morceaux instrumentaux et ambient. Le tandem fmet en place des synthétiseurs complexes et prend plaisir à se perdre dans un tension pacifique au long de ces 21 pistes qui vient Stevens et Brams marquer leur empreinte dans l’informe.

Parfois, la musique d’ambiance peut sembler homogène. Elle peut devenir même trop indulgente grâce à sa réserve inépuisable de réverbérations et de synthés, mais seulement si elle n’en souffre qui si elle est fréalisée sans une oreille attentive à la subtilité et à la dynamique. Aporia refait surface à la suite de jam sessions entre Stevens et Brams dans la maison de Stevens à New York, et les deux ont gardé, selon eux « ces petits moments magiques ». Ayant développé un sens aigu de la majesté, les compositions du tandem créatif sonnent de manière distincte tout en formant un ensemble composite. Le « white noise » et rauque de l’ouerture « Ousia » est contrebalancé par la percussion vive et saillante du morceau suivant, « What It Takes ». Les synthés arpégés et l’épine dorsale rythmique de « Captain Praxis » complètent l’atmosphère brumeuse et la guitare modulée de « Eudaimonia ».

Aporia est, cependant, plus qu’une collaboration entre Stevens et Brams. On y retrouve des artistes comme Yuuki Matthews des Shins, Steve Moore de Sun 0))) et John Ringhofer de Half-handed Cloud, pour n’en citer que quelques-uns. Cet effort collectif crée un sentiment de différenciation entre ces synthés, car chaque plage contient des éléments qui lui sont propres. Le mot « aporia », qui signifie « une contradiction interne insoluble », représente l’éthique du duo derrière le disque. Bien qu’Aporia soit dans l’ensemble assez paisible, il y a des moments d’effervescence et de tension, et c’est à travers ces contradictions internes entre tension et relâchement que l’album se singularise.

Le disque se compose toutefois de plusieurs brefs passages qui agissent davantage comme des transitions que comme des morceaux isolés. Si « Palinodes » et « For Raymond Scott » »facilitent la tâche d’Aporia,parraissent également inutiles et leur omission réduirait un peu lalourdeur d’une œuvre déjà ambitieuse. Presque tout l’album est également instrumental, à l’exception de quelques strophes dans « The Runaround » et des vocalises dans « Climb That Mountain ». Compte tenu de la magnifique voix et des paroles poétiques de Stevens, il est surprenant et décevant qu’elles n’aient pas été davantage utilisées. En même temps, cela donne à ces moments, en particulier dans « The Runaround », un sentiment particulier, qui procure au reste du disque un son plus cohérent. Les paroles de « The Runaround » ajouteront d’ailleurs et à cet égard une nature surréaliste à l’album avec Stevens demandant « plus qu’une métaphore » ainsi que de se faire « envoyer un réservoir » par un groupe de motards dans le clip de la chanson.

Décrit par Stevens et Brams comme un album inspiré du « New Age », Aporia accomplit exactement cela, fonctionnant comme une bande sonore récupérée d’un film de science-fiction fictif perdu depuis longtemps. Il est intéressant d’entendre Stevens faire suite à son disque le plus tactile et le plus accessible, avec un album aussi ambitieux et atmosphérique qu’Aporia. Il est clair que ces titres ne sont pas aussi mémorables que « Fourth of July » ou « The Only Thing », mais cela ne signifie pas que ce disque soit moins satisfaisant. Aporia n’est pas une collection de chansons, c’est une musique asthénique pour la rêverie,  un disque d’ambiance des co-fondateurs d’Asthmatic Kitty Records s’orientant vers le majestueux

***1/2

Rejoicer: « Spiritual Sleaze »

Sur le « follow-up » de Energy Dreams (2018), Spiritual Sleaze, le producteur basé à Tel-Aviv et fondateur de Raw Tapes s’inspire de sa pratique spirituelle pour sa nouvelle collection de chansons. Tout au long de l’album, Rejoicer puise dans un éventail d’influences plus large que jamais. Il cite Sun Ra et Aphex Twin ; Steve Reich et Dabrye ; Alchemist et Arvo Pärt ; Eric Satie et Wu Tang Clan ; Ebo Taylor et Scientist comme sources d’inspiration pour ce nouvel opus. En plus de la musique, l’environnement de Rejoicer est une influence : basé à Tel-Aviv, il est très conscient du contraste dans sa vie, car il est capable de vivre en paix et de façon créative à seulement cinquante miles de la terrible et violente occupation de Gaza.

Spiritual Sleaze est dense avec des textures luxuriantes, des rythmes décontractés et une instrumentation complexe que l’on pourrait tout aussi bien qualifier de jazz, de hip-hop et d’ambient sans jamais en faire partie. La tension entre les sons mélodiques et faciles à écouter et la tendance de Rejoicer à l’improvisation ont inspiré le son de l’album. Là où Energy Dreams était flottant, Spiritual Sleaze est moins lisse et plus bondissant tout en conservant l’ambiance rêveuse et psychédélique de l’album précédent.

***

Daniela Savoldi: « Ragnatele »

Parmi les nombreux talents originaux et intrigants de la musique actuelle, on a tendance à passer à côté de Daniela Savoldi est une violoncelliste italo-brésilienne qui s’efforce de penser musique néoclassique autrement. Cela s’est vu sur ses deux premiers albums et cela se confirme définitivement avec son successeur intitulé Ragnatele.

Sur ces six titres, elle incorpore des éléments ambient et drone sur sa musique méditative et cinématographique. Il en résulte unopus des plus labyrinthiques avec des morceaux venus d’ailleurs tels que l’introduction du disque qui annonce la couleur et mettant en avant une voix des plus fébriles mais bien également « Improvviso » et « Space » jamais dénués de poésie. Avec ses drones grinçants rendant ce virage plus radical et expérimental sur des titres quasi-noisy tels que « Storia Di Un Attentato » et « Dada », la violoncelliste rajoute plus d’une corde à son arc et fait de ce Ragnatele qui se clôt avec le nerveux « Modulatori » un disque où le dissonant rencontre la poésie.

***1/2

Seabuckthorn: « Crossing »

Seabuckthorn s’était fait remarquer par un album solennel nommé A Horse With Too Much Fire paru l’an dernier. Alors que l’on pensait qu’Andy Cartwright allait effectuer une courte pause après un tel disque, il nous détrompre avec un nouvel album intitulé Crossing.

Pour ce nouvel ouvrage discographique, Seabuckthorn s’aventure vers des contrées plus ambient et drone tout en restant dans ses recoins blues et folk. Cela donne un disque instrumental planant et un brin inquiétant avec des titres lancinants et magnétiques allant de « Premonitions » à « I Encountered Only Dark » en passant par « The Cloud And The Redness », « The After Quiet » ou bien encore « The Observatory » qui regorgent d’une incroyable beauté.

Crossing est composé de trois intermèdes musicales qui assure parfaitement la cohésion de ce disque si fantomatique et voyageur. Seabuckthorn est dans son élément lorsqu’il s’agit de naviguer dans des recoins dronesques que ce soit sur « It Can Ashen », « Cleanse » ou bien sur « The Surrounds ». S’achevant sur un glorieux « Crossed », le musicien britannique prouve qu’il n’est pas à court d’inspiration avec ce disque chavirant mais aussi éthéré.

***1/2

PCM : »Attraverso »

Trio formé de musiciens italiens dont les initiales composent le nom du groupe, PCM propose, ici, un album d’ambient qui s’inscrit dans la continuité du genre mais en se faisant arythmique et loin de l’electronica-shoegaze enlevée que cette structure affectionne régulièrement. Avec leurs quatre longs morceaux (plus de sept minutes de moyenne), les Milanais font, avec assurance, le choix d’installer progressivement leur propos, dans une formule assez traditionnelle, passant par la superposition graduelle de nappes de guitares et de synthé (le morceau-titre) ou bien par l’introduction de quelques touches éparses, plus ou moins mélodiques, constituant, de proche en proche, une forme de continuum (« Atraves », « Par »).

Dans ce contexte, les compositions de PCM ressortissent autant du champ ambient que d’une forme plus « futuriste », façon illustration de voyage spatial, avec effets amples et incitant à se croire au milieu d’une immensité sans fond, ni horizon. Ceux-ci peuvent aussi se parer de saturations et grésillements, venant alors donner un peu de corps à un ensemble qui pouvait commencer à se faire trop évanescent (« Durch »).

Bien articulées avec des traits mélodiques plus identifiés, ces caractéristiques témoignent de la richesse de la rencontre d’un musicien ambient (Francesco Perra), d’un producteur et compositeur (Matteo Cantaluppi) et d’un ingénieur du son (Matteo Milea). La guitare de Perra sait aussi se placer au premier plan, chargée de poser des arpèges alanguis sur des textures faites de souffles et de « vents électroniques » conduisant joliment au bout de ce court voyage.

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Anne Müller: « Heliopause »

Après des années de collaborations fécondes avec Agnes Obel, Nils Frahm, Ólafur Arnalds et combien d’autres, la violoncelliste allemande Anne Müller fait pour la première fois œuvre seule, et pas seulement en partie : entièrement. Piano, violoncelle, arrangements, tout est d’elle — et même le titre, du nom de la frontière entre le puissant vent solaire et l’espace interstellaire où les tensions doivent supposément se résoudre, est en phase avec ce retranchement soudain.

Heliopause incarne ainsi un voyage qu’on dira initiatique : avec ses glissandos de cordes raides, ses voix humaines comme des apparitions, son contrepoint et ses arpèges venteux, ses variations au violoncelle (robuste « Solo ? Repeat ! ») et son concert d’irradiations, la fracture est évidente. Le monde nouveau où se trouve Anne Müller, bien qu’indéfini, est terriblement présent. On pourra lui trouver une certaine austérité rationnelle, mais ce premier album reste d’une maîtrise absolue et emmène en apesanteur, là où tout reste à réinterpréter, même soi.

***1/2

Introversion: « The Point Of No Return »

Ce nouveau disque d’Introversion est le meilleur remède pour rse remettre des trips hallucinogènes. Derrière ce nom, rien, car on ne sait trop rien, artiste solo ou collectif, groupe, et finalement peu importe, l’identité du compositeur s’efface toujours devant la musique.
Un album parmi une discographie prolifique (plusieurs albums sortis par an), le dernier en fait, mais également un bon point de départ, ou introductif à une série d’albums plus qu’intéressant.

Tantôt contemplatif, tantôt mélancolique, les amateurs d’ambient et de drones sont en terrain connu.  Une musique d’ou émerge de la lumière, bien qu’elle soit, souvent masqué, dissimuler derrière quelques voiles, quelques brumes. J’ai le sentiment à l’écoute d’essayer d’attraper un fantôme, on le voit, mais les mains passent désespérément à travers. Çà vous murmure des choses à la limite de votre conscience, ça vous évoque l’amour perdue, la violence parfois. 
C’est tout ça, et bien plus encore, c’est brumeux, humide, tout en nuance de gris, mais surtout, jamais ennuyeux ni répétitif, et ça  à le bon gout de  ne pas traîner en longueur pour ne  pas gâcher le plaisir. C’est, par conséquent, hautement recommandé.

***1/2

Merz, Laraaji, Shahzad Ismaily: « Dreams of Sleep and Wakes of Sound »

Merz, Laraaji, Shahzad Ismaily réunis pour un projet en forme de voyage entre spiritualité et ère post-industrielle. A l’origine de ce projet, il y a Conrad Lambert, alias Merz. Il décide de s’appuyer sur le genre mythique « industrial-devotional », qui combine l’idée d’une musique spirituelle à celle du travail dans l’industrie; une sorte de musique de dévotion pour l’ère post-industrielle.
En résidence au centre culturel Dampfzentrale de Berne, en Suisse, Merz décide alors d’explorer cette idée pour un spectacle vivant, en compagnie du musicien pakistano-américain Shahzad Ismaily et de Laraaji, joueur de cithare, pionnier de la musique ambient.

Cet association donne un album aussi étrange que singulier où les sons et les effets divers imaginés par Shahzad Ismaily se mêlent aux notes de guitare de Merz et à l’autoharp électrifiée de Laraaji. L’ensemble, qui laisse une grande place à l’improvisation, évolue sans cesse entre morceaux plus ou moins durs, plus ou moins bucoliques ou mystiques, évoquant certaines musiques expérimentales et psychédéliques des années 70. À expérimenter.

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