Rhonda Taylor: « Afterparty »

20 janvier 2021

Dans son dernier album, Afterparty, Rhonda Taylor réunit un ensemble éclectique de morceaux qui reflètent la réalité déformée de notre passé récent. Comme les précédents albums solo de la saxophoniste basée au Nouveau-Mexique, l’autoproduit Afterparty comprend des improvisations expérimentales en une seule prise que Taylor a ensuite traitées à l’aide d’Ableton Live. Cette approche produit une large palette sonore, allant d’une acoustique presque complète à des distorsions méconnaissables.

Mais plus que le son, on sent la solitude et l’inconfort qui envahissent la musique, le sentiment que ce qui n’est pas présent est tout aussi important que ce qui l’est. Si les albums solos ne sont pas rares, ils rendent rarement l’absence des autres aussi palpable que celle de Taylor ici. On a l’impression que les gens étaient là avant, mais maintenant il ne nous reste que des traces, des fantômes et des preuves de ce passé. Nous réalisons, comme le titre de l’album pourrait le suggérer, que ce qui est venu avant était la fête – un passé auquel nous sommes maintenant fondamentalement incapables de retourner. Au lieu de cela, nous sommes ici, seuls, dans l’après-guerre.

« Cheers », le morceau d’ouverture, commence par une mélodie sinueuse et mélancolique chantée par Taylor, qui se transforme de plus en plus en bruit blanc surpuissant à la fin du morceau. Le morceau se lit comme un chant de sirène, appelant à rapprocher les gens, mais la réponse que l’on trouve dans la déformation progressive de la musique est retentissante ; il n’y a personne autour pour attirer. Elle est inaudible, et donc insatisfaite.

La suite de Taylor est un « trash talk » rythmé et agressif, qui combine le saxophone, la respiration et la parole dans un mélange pointilliste. Des sections plus douces, bien que rythmiquement tendues, sont associées à un bruit maximal, les phrases se dissolvant les unes dans les autres, parfois avec des mots intelligibles et parfois sans. La piste est puissante dans ses détails et sa vigueur, son intensité augmentant jusqu’à l’hyperventilation de la marque des trois minutes.

Revenant au style plus mélodique de l’ouverture, « searchlight » rappelle la comparaison avec le chant des sirènes, et, correspondant au titre, recherche toute personne qui pourrait se trouver à proximité. Ici, comme dans le premier morceau, la réponse est personne. Après une première note solitaire, Taylor fait un usage intensif des multiphoniques, qui semblent être une tentative d’antidote à la solitude. En l’absence de toute autre personne avec qui jouer, elle s’accompagne elle-même. De même, les notes sont prolongées électroniquement bien au-delà de leur libération naturelle, ce qui permet à Taylor de profiter encore plus de la superposition de son propre jeu. Cependant, cela n’atténue pas non plus l’isolement, et nous nous retrouvons plutôt dans le silence alors que la piste s’éteint.

L' »exit interview », au milieu de l’album, voit Taylor parler, bien que souvent de manière inintelligible en raison de la distorsion créée par son saxophone. Bien que ce morceau soit le moins modifié électroniquement de tout l’album, il est toujours très déformé, le traitement électronique de l’ancien étant remplacé par un filtre organique. Cependant, cela laisse toujours l’action essentielle, la parole, sans réponse, comme si les mots eux-mêmes n’avaient pas d’importance, étaient ignorés, ou peut-être, n’étaient-ils pas destinés à être entendus.

Les distorsions acoustiques de l' »entretien de sortie » sont assorties dans le « dernier appel » de distorsions électroniques. Ce morceau, le plus long de l’album, présente le saxophone transformé pour devenir presque méconnaissable, ressemblant davantage à une guitare électrique noise rock. Les éclats prolongés du saxophone sont accompagnés de moments de calme relatif, avec seulement de légers mouvements et une respiration audible. On ressent la peur et la colère d’être forcé d’abandonner le passé incarné dans le son. Mais cette réponse aux nouvelles conditions de vie, comme les autres, se heurte au silence.

Le dernier morceau de l’album, « eulogy (eugoogly) », nous ramène au royaume des « acclamations » et des « projecteurs » avec son affect sombre et discret. Cependant, les harmonies ne sont pas aussi douces cette fois-ci, le résultat n’en est que plus puissant. Composé de longues notes soutenues qui résonnent et résonnent sans fin, s’effaçant l’une dans l’autre, ce morceau ne cherche pas quelqu’un qui n’est pas là. Il y a ici une acceptation de ce qui a été perdu, reconnue maintenant pour faire le morceau le plus émouvant de l’album.

Au total, Afterparty est très de son temps, au même titre que l’art réalisé pendant ou juste après les grands événements mondiaux est souvent, inéluctablement, marqué de façon indélébile par les conditions de sa création. Rhonda Taylor, cependant, trouve un nouveau sens à fouler ce sol, ce qui donne un album saisissant sur la solitude d’être là où les gens étaient autrefois (« maisons abandonnées », comme elle le dit dans ses notes de pochette). Sa performance ici est admirable. Virtuose par moments, contemplative pour d’autres, et avec la certitude d’un but à atteindre, Taylor trouve une expression personnelle dans l’expérience paradoxalement commune de la solitude.

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Jaye Jayle: « No Trail and Other Unholy Paths »

18 juin 2019

Révélé fin 2013 avec It’s Jayle Time!, Jaye Jayle est bien parti pour faire parler de lui. Le projet musical mené par le chanteur et guitariste Evan Patterson a de quoi impressionner son auditeur avec sa musique hallucinée. On en veut pour preuve son dernier album en date nommé No Trail and Other Unholy Paths.

Le frontman du groupe noise Young Widows continue dans sa lencée entre épopées indie rock et country-follk avec un soupçon de krautrock et de blues. Et ce No Trail and Other Unholy Paths qui convie sa principale source d’inspiration Emma Ruth Rundle à plusieurs reprises en fait légion. Il en résulte des morceaux pesants à la rythmique écrasante comme « No Trail », « Ode to Betsy » et autres « Accepting » qui ont de quoi faire penser tantôt à du Mark Lanegan tantôt à du Nick Cave.

Le nouvel album de Jaye Jayle est la représentation de sa Louisiane natale selon les dires de son auteur. Avec ses allures de roman noir et son odeur de souffre et d’huile de moteur qui aurait tourné au vinaigre, des morceaux arrivent à illustrer cette ambiance avec « As Soon as sight » et « Cemetery Rain ». Il ne manque plus qu’un duo avec sa muse pour une rencontre au sommet nommée « Marry Us » avant de repartir de plus belle avec « Low Again Street » en guise de conclusion. Pour faire un tour vers l’Amérique profonde, voilà un disque qui ne se discute pas.

***1/2


Jimbo Mathus: « Blue Healer »

26 avril 2015

Le premier album de Jimbo Mathus, Dark Night of the Soul, offrait une juxtaposition entre roadhouse rock et blues. Les compositions oscillaient entre rédemption et chaos et Blue Healer semble en être la suite et un nouveau développement.

Enregistré en analogique, nous avons ici une sorte de « concept album » ambigu et bordélique, aux structures décousues et tournant autour de la même thématique à laquelle s’ajoute un peu de pathos intime et de mythes centrés autour la lutte menée pour obtenir le salut.

« Shoot Out The Lights » nous donnera un délire garage piano-guitare comme on n’en trouve qu’à Memphis et nous présente un protagoniste dont le rôle sera, à la six cordes, celui qu’aurait un bandit armé dans un western. C’est une belle manière d’attaquer un album d’autant plus que c’en est un de ses meilleurs chansons.

La chanson titre vient d’un album de Muse, une jeune femme mystérieuse qui offre la possibilité de la délivrance mais aussi de l’inspiration. En combinant le blues et le tango avec la pulsation d’un clavier l’instrumentation souligne la voix de Mathus rempli d’une conviction presque fanatique. Les chorus rappelleront Delaney & Bonnie et y on trouvera aussi des échos de Willie Nile et Willy DeVille.

La section médiane de l’album sera plus acoustique, la ballade « Thank You » ou « Coyote » qui évoque un rêve hallucinogène sur fond de desert-country mais c’est dans son amalgame de soul R&B et de gospel que les tonalités psychédéliques que Mathus infuse à « Bootheel Witch » qu’il se sortira le mieux des clichés et stéréotypes.

On pourra ajouter une prestance à la Jerry Lee Lewis qui nous rappelle qu’aucun voyage vers la transcendance ne se passe sans heurts et on arrivera sur un « closer », « Love And Affection », qui nous mettra en tête que le pèlerinage entrepris repose sur ces deux qualificatifs. Une bien belle et sincère utilisation des racines musicales de Memphis et du Mississippi.

***1/2