Bronius Kutavičius: « Last Pagan Rites »

10 juillet 2020

Ces dernières années, on a pris conscience que les pays baltes sont à l’origine d’une musique étonnante. Ce disque est un autre exemple galvanisant de ce qui se cachait autrefois derrière le rideau de fer. Bronius Kutavičius, né en 1932, a fait ses études dans sa Lituanie natale et il est resté un phénomène exclusif à son pays. Les notes à son propos vont plus loin en le décrivant comme une « figure culte de longue date dans la composition lituanienne » Quoi qu’il soit, sa musique est presque littéralement magique.

Il est considéré comme le précurseur du minimalisme dans la musique lituanienne – les expressions « minimalisme expressionniste » et « minimalisme ritualiste » sont également utilisées. Cependant, le matériel qu’il utilise est d’origine populaire, sinon littéralement, du moins en esprit. Le premier mouvement de Last Pagan Rites (1978) illustre de façon frappante la marque de minimalisme du compositeur, si telle est sa description préférée. De courtes phrases chorales sont répétées de manière obsessionnelle dans différentes phases par différentes sections du chœur pour créer une structure dense et agitée. Les notes de l’orgue et les quatre cors bourdonnent et imitent les cloches de la cathédrale. Dans le mouvement suivant, les femmes du chœur chantent et chuchotent librement, et l’effet est comme si l’on entendait les prières du dévot dans une église ou une mosquée. Une soprano soliste chante un chant simple mais – par répétition – incantatoire sur ce lit de son chatoyant. Kutavičius aurait pu noter ces effets avec précision – je n’ai pas vu de partition – mais le chœur est appelé à produire une musique qui sonne aussi naturelle et spontanée qu’inhabituelle. Les deux autres mouvements créent des impressions similaires par des moyens similaires. Le son dominant de Last Pagan Rites est celui d’un chœur divisé en plusieurs voix, chacune grouillante d’activité, mais qui se fondent en un tout unifié. Apparemment, lors de la représentation, le chœur se déplace dans la salle et dans le public, un effet qui n’a malheureusement été recréé que de loin sur support physique.

Epitaphium Temporum Pereunti (1998) est traduit par « Épitaphe au temps qui passe ». Cette « symphonie-oratorio » est une sorte de mini-histoire de la Lituanie en quatre mouvements. La simplicité des derniers rites païens a été complétée par un déchaînement exubérant de sonorités orchestrales, parfois brutales, parfois délicates. L’écriture chorale reste ritualiste, bien qu’elle soit moins dépendante des effets de répétition et de mise en phase. Il reste l’utilisation de techniques telles que le chant choral et le hasard contrôlé. Imaginez la Carmina Burana d’Orff combinée à la Passion selon Saint Luc de Penderecki et cela vous donnera une bonne idée de ce à quoi ressemble le plus souvent le son de l’Epitaphium même si on nepeut dire que la musique de Kutavičius soit dérivée de l’un ou l’autre.

Les interprétations semblent définitives et l’ingénierie est exemplaire. Personne ne doit hésiter à s’intéresser à ce que j’ai écrit jusqu’à présent. Ce CD plaira à de nombreux auditeurs, même à ceux qui n’écoutent pas souvent de la musique classique. Il contient une traduction anglaise du texte à Epitaphium, mais pas le latin original, et aucun texte ou traduction pour Last Pagan Rites, ce qui est dommage pour ces œuvres peu familières.

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M. Ward: « Migration Stories »

7 avril 2020

M. Ward est une sorte de héros folk moderne qui a connu une vingtaine d’années très prolifiques. En plus de sa propre carrière solo, Ward a fait équipe avec une série d’autres artistes au cours des vingt dernières années. Il a sorti six albums avec Zooey Deschanel dans le rôle de She & Him, s’est produit avec d’autres héros folk-rock indépendants dans le supergroupe Monsters of Folk et a collaboré avec de nombreux artistes dont Jenny Lewis, Neko Case, Cat Power et My Morning Jacket entre autres. La sortie de Migration Stories sera le dixième album solo de Ward et le plus cohérent en termes de narration. Pour cet album, Ward apporte des histoires de ses amis, des coupures de journaux et sa propre histoire familiale pour construire l’album autour du concept de migration.

Si la narration de l’album est cohérente, le contenu global est extrêmement varié. Du simple et synthétisé « Unreal City » à l’instrumental « Stevens Snow Man », en passant par sa reprise de la ballade de cow-boy « Along the Sante Fe Trail », Ward offre à ses auditeurs un large éventail de sons différents. C’est peut-être parce que pour enregistrer Migration Stories, M. Ward s’est rendu au Québec, où il a travaillé avec les membres d’Arcade Fire Tim Kingsbury et Richard Parry, ainsi qu’avec leur producteur, Craig Silvey.

Le résultat est un disque aussi élégant et professionnel que n’importe quel album de rock indie, sans pour autant sacrifier les mélodies acoustiques de M. Ward. « Migration of Souls » ouvre le disque avec des sons de guitare familiers et chaleureux associés à la voix langoureuse et brumeuse de Ward, qui servent à créer un paysage sonore d’ouverture rêveur. « Heaven’s Nail and Hammer » adopte ensuite une approche différente et, bien qu’il soit toujours enveloppé dans une couverture de guitare acoustique occidentale et de twang classique, nous avons également droit à des guitares et des rythmes intermittents et bluesy qui dansent autour de la mélodie.

Migration Stories est un album au son brillant qui fait appel aux talents de Ward pour créer une atmosphère chaleureuse et rayonnante, même si les paroles sont à l’opposé. Des chansons douces et des voix tendres transportent l’auditeur dans un monde où tout est possible. Même si la production de l’album semble un peu plus soignée que les précédentes, il n’en reste pas moins que le son de M. Ward restera sans aucun doute celui que les fans préfèrent.

***1/2


Madisen Ward and the Mama Bear: « Skeleton Crew »

27 mai 2015

Étant donné que Madisen et Ruth « Mama Bear » Ward sont un duo d’une espèce extrêmement rare (une mère et son fils) on comprendra aisément qu’il suscite l’intérêt. Heureusement la curiosité va aller plus loin qu’un line-up atypique trouvera matière à satisfaction quand les deux artistes se mettent à chanter.

Leur son a été peaufiné durant six ans dans les coffe houses autour de Kansas City et de leur ville natale (Independance, Missouri) et cet environnement ne peut qu’avoir influencé des racines brutes et pleines de corps.

Chaque composition sera peinte de couches de country, folk, blues ou gospel délivrée par la voix de rauque de Madisen Ward et adoucie par les douces harmonies de « Mama Bear ».

La production de Jimmy Abbis, plus sobre que dans ses travaux avec Adele et The Arctic Monkeys, donne toute latitude aux chansons de déployer leurs charmes sur des morceaux comme « Live by the Water » ou « Modern Day Mystery » ou la puissance que peuvent avoir des voix (« Undertaker & Juniper ».

Skeleton Crew est un excellent exemple de folk moderne non ajouré et non terni non plus par une coloration artificiellement actualisée.

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Kath Bloom: « Pass Through Here »

14 février 2015

Pass Through Here est le premier album de Kath Bloom depuis The Thin Line en 2010 et il marque aussi le retour de la chanteuse et compositrice folk auprès de son label original, Chapter Music. Il s’inscrit également en contraste saisissant avec ses avec ses (nombreuses) précédentes production dans la mesure où, ayant migré du Connecticut à la West Coast, elle s’est appuyée sur des musiciens plus jeunes, le guitariste et producteur Jeff Hassay et le percussionniste Levi Strom qui assure également les « backing vocals ».

L’instrumentation et les textures soniques qui entourent son chant en gazouillis si inhabituel sont différentes, la puissance de ses textes, les mélodies et son jeu de guitare particulier restent toujours les éléments centraux de ses créations.

Hassay apporte également des légères touches de synthétiseurs adroitement placées sur beaucoup de comopsitions et ils offrent un décor étoffé aux contours d’une instrumentation élémentaire sans, toutefois, l’envahir. L’utilisation de plusieurs vocalistes se fait titre après titre et est soigneusement arrangée avec un « Criminal Mind » qui en est le parfait exemple et s’avère un des morceaux phares du disque.

Le mélange de guitare acoustique délicatement frappée, d’une slide joliment tissée et d’une batterie où les balais ont remplacé les baguettes sert de parfait accompagnement aux harmonies à deux voire parfois à trois voix. Celles-ci encadrent des textes d’où émerge une colère politique ainsi qu’un éloge de la responsabilité personnelle et, même un instrumental comme « Discovery » sera parlant par ses vocaux sans mots, son harmonica qui gémit et la récurrence de sa ligne de synthé.

On notera des analogies avec David Crosby sur l’exercice psyche-folk que constitue « I’m Getting Close To You » et sa remarquable interaction entre les divers musiciens mais ce seront « Brand New » et « Shirt Off Song » qui emporteront le morceau avec ce country rock dépouillé aux délicates textures.

Réapparition bienvenue donc que celle de Bloom ; elle semble avoir trouvé jouvence dans ce hiatus et ce mouvement vers l’Ouest. Peut-être y trouvera-t-elle un fil d’or pour accorder sa six cordes.

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