Dmitry Evgrafov: « Surrender »

7 août 2020

De retour avec son nouvel album Surrender, Dmitry Evgrafov élargit sa palette musicale et la rend plus obscure que jamais. Ce quatrième opus à ce jour prend le piège initial d’un piano – ou plutôt d’un piano préparé – et le place aux côtés de toutes sortes de synthés, d’échantillons sonores, de batteries et d’un orchestre à cordes de huit musiciens. La beauté est dans le voyage et Evgrafov parcourt le terrain à toute allure en faisant de grands sauts entre les morceaux.

« Splinter » ouvre l’album en plaçant le piano dans une sorte d’arpège modulé. Il tourne et se contorsionne de manière belle et élégante avant que les tambours, le glockenspiel et les cordes n’entrent en scène. Il sonne plus proche d’une composition de GoGo Penguin ou de Glass Museum que du classique contemporain par moments et il est somptueux. Cette élégance se transforme en une précision froide et glaciale avec le « Sparkle » au goût russe. Ce sont les mêmes instruments, mais avec un rendu plus militant et flamboyant, avec quelques changements d’accords intelligents pour lui donner un aspect curieux. Après le « Whirl », doux et chaleureux, nous entrons dans le monde des synthés fous.

« Context » est une pièce expérimentale exaspérante qui consiste à étirer des notes de basse sur des rafales de bruit électronique et des batteries coupées. On a l’impression que l’espace et le temps s’effondrent sur eux-mêmes, et c’est à la fois cinématographique et évocateur. Cette compositionns’inscrit dans le sinistre « Anthropocène » qui fait ressortir des bourdons de science-fiction chorale à la fois de la voix et du synthé. Une fois que la chanson s’est remise en place, elle passe à un environnement sonore de synthétiseur cyberpunk techno-noir avant de revenir dans son cadre choral effrayant. Cela peut sembler bizarre, mais c’est tout à fait logique, car le piano préparé et doux revient pour absorber les drones.

« Stymie » change à nouveau de vitesse en jouant avec des instruments asiatiques et en les laissant se tordre d’avant en arrière. Des crachats de vinyle et des fréquences radio s’éparpillent derrière lui, tandis que des pianos électriques effrayants canalisent les boîtes à musique en faisant résonner de minuscules notes. Puis, à l’occasion, comme un ruban adhésif qui se mordille, la piste s’accélère comme un glissando de harpe et revient ensuite. Il est tout à fait captivant de voir à quel point il est effrayant et beau. « Humble in Heart » remplacera les instruments par du piano et des samples vocaux hachés pour donner une impression similaire mais plus triste. Ensuite, les cordes et les marimba’s se succèdent pour créer un final euphorique mais toujours curieux qui vous soulève.

Le dernier tiers du disque se transformera en des morceaux beaucoup plus mélancoliques et tranquilles. « Rural Song » évoquera le Japon rural avec ses cordes brillantes et les microphones rapprochés de « N.510 » vous permettront d’entendre le velours du piano dans toute sa gloire. « Endless » est une ondulation apaisante de piano, de xylophone, de cordes, de harpe et de synthétiseurs. Ce n’est pas tout à fait un bourdon mais pas tout à fait un air non plus, il sonne vraiment comme son nom. Sa nature épique et discrète est magnifique et vous pourriez l’associer à des images du règne animal et de la nature pour en faire un documentaire puissant. Dans le même ordre d’idées, « Serene Air » est léger et rappelera la bande-son fantastique du jeu The Gardens Between, qui a la même qualité nostalgique et fantaisiste. » Far and Close » est un morceau de piano à queue méditatif où les notes graves sont jouées à distance et les notes singulières d’octave supérieure sont jouées plus près de l’oreille.

Dmitry Evgrafov a créé Surrender de plusieurs façons différentes. La première partie de l’album vous demande de vous abandonner à la beauté et à l’émerveillement de tout cela. La partie centrale est plutôt une reddition menaçante. Le dernier tiers est plutôt une reddition pacifique. C’est un excellent voyage d’un genre qui devrait être un exemple pour la musique classique contemporaine expressive.

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Library Tapes: « The Quiet City »

31 juillet 2020

Comme l’indique son intitulé, The Quiet City offre une tranche bienvenue de musique classique moderne tirée des Library Tapes de David Wenngren. Le projet a maintes fois donné des résultats exceptionnels, mais il y a quelque chose de remarquable dans cette sortie et sa musique la place au-dessus de ses frères et sœurs. The Quiet City est un lieu de calme et de sérénité. La toxicité urbaine et le poison du langage politique ne sont plus à l’ordre du jour. Le monde tel que nous le connaissons actuellement est mis en sourdine, et cela ne peut pas être une mauvaise chose. Tout égoïsme, comme le refus de porter un masque en pleine pandémie à cause d’une menace perçue et absurde pour la liberté d’un individu, ne fait plus la une des journaux, car il n’existe pas dans l’écosystème de la musique, qui est vif et éloigné du drame. The Quiet City est un refuge, un disque aussi petit qu’un chalet, mais plein de tant d’âme, de vie et de couleurs qu’il devient un véritable foyer, et un foyer pour la vie. Son rythme plus lent a été intégré à un phrasé intelligent, et Library Tapes contrecarre le déclin de la civilité et de la voix de la raison avec une musique superlative.

Malgré son titre, les compositions de Wenngren sont évocatrices de l’Angleterre rurale. La musique se déplace « Through the Woods » et passe à « Brighter Lights », indiquant le rural au milieu de l’urbain, et un petit cimetière bien entretenu juste à côté d’une route principale ou d’une rue secondaire. Ces petites zones isolées nourrissent et arrosent le piano, et la musique offre un sanctuaire de calme alors que les notes sont dispersées dans les zones métropolitaines. Les cordes dégoulinent sous une pluie froide et font tourner les brins d’herbe d’un vert plus vif.

Wenngren est rejoint par Akira Kosemura, Julia Kent, Hoshiko Yamane, Michael A. Muller et Olivia Belli, qui apportent tous leurs talents au disque. Un désir désespéré de revenir à une époque meilleure semble être dans l’esprit de la musique. Le retour est comme un thème : retour à la terre, à une période plus douce, à une époque plus calme, à l’époque où le monde n’était pas si bruyant, désorientant ou angoissant. « It Wasn’t Always Like This » est une piste émouvante là où les cordes montent progressivement, douloureuses au vibrato, tandis qu’une texture ambiante plus fine s’efface, enroulant son bras autour des cordes et les réconfortantes, pleurant la perte et l’irrécupérable. Les cordes et le piano, qui libèrent l’esprit, oxygènent la musique, comme un éparpillement d’arbres, et une mélodie d’ambiance plus profonde les traverse, enrichissant et nourrissant la musique et assurant l’équilibre lorsque les cordes ne sont pas utilisées. The Quiet City est timide et pourtant incroyablement expressive. Elle n’a pas besoin de crier sur les toits, et c’est là que réside son charme.

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Maria w Horn: « Epistasis »

27 janvier 2020

Quelques notes de piano s’égrènent doucement, lentement… Un rythme qui n’en est pas un, une forme minimale qui nous saisit pour ne plus partir… La Suédoise Maria w Horn avait fait sensation l’an dernier avec son premier opus, Kontrapoetik ; elle récidive ici avec Epistasis, un disque tout en délicatesse, pour lequel elle est accompagnée de guitaristes électriques, d’organistes, de violonistes, d’une altiste et de violoncellistes.
La particularité de l’art de la musicienne est de piocher ses influences au sein d’un répertoire varié (black metal, drone, musique minimaliste, musique électroacoustique…), tout en réussissant à les digérer afin d’arriver à un résultat d’une grande intensité. Ces quatre morceaux sont marqués par la volonté d’expérimenter sur le son, en utilisant l’acoustique et l’électronique. Le piano prédomine sur les deux « 
Interlocked Cycles », distillant des mélodies répétitives et mélancoliques, dans le but de trouver une forme d’idéal dans une contemplation statique. « Epistasis » est un morceau nimbé d’un sentiment de tristesse tenace, porté par la gravité de l’orgue et les dissonances de guitare.

On reconnaîtra d’ailleurs certains motifs cérémoniels de sa compatriote Anna von Hausswolff. « Konvektion » est le titre le plus long et avant-gardiste de l’album, proposant une forme microtonale qui évolue subtilement et de façon hypnotique. Un chemin sonore tout en retenue, incitant à la transe, reprenant les enseignements d’un certain courant minimaliste. L’ombre du compositeur Arvo Pärt plane dans la recherche harmonique, de même que celles de Phill Niblock et Pauline Oliveros pour l’aspect dépouillé, lorsqu’une seule note exprime un ensemble d’émotions, invitant l’auditeur à s’immerger profondément dans la musique pour en découvrir l’infinie beauté.

Epistasis doit s’écouter dans la pénombre afin de parvenir à une pleine introspection. Réfléchir au temps qui passe, avec évidemment le risque de tomber dans la nostalgie, mais aussi d’être plus présent à soi. Une œuvre solennelle, absolument magnifique !

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Apocalyptica: « Cell-0 »

11 janvier 2020

Des violoncelles classiques qui rencontrent le heavy metal ; Apocalyptica a complètement réformé notre façon de percevoir et de digérer le heavy metal, avec ses méthodes révolutionnaires. Le quatuor de formation classique revient avec son neuvième opus studio, un album concept, Cell-0.

Avec des motifs classiques et un travail de batterie fougueux, Apocalyptica semble avoir exploité un domaine de sa créativité qui lui était auparavant inconnu. Étrangement, l’utilisation répétée de motifs et d’idées encourage une nouvelle perspective et donne éclairage au monde de la fabrication d’Apocalyptica. Pour l’album, le groupe s’est également engagé dans un rôle de production, se permettant de se laisser aller à la créativité.

Sans paroles, Apocalyptica crée toujours une sorte de magie prenante, peignant un monde qui marie classicisme sensuel et heavy metal hardcore qui parle de mondes apocalyptiques et futuristes, et établit de nouvelles saveurs et couleurs dans leur son.

Apocalyptica n’a jamais été le genre de groupe à se réduire à certaines méthodes de performance ou d’écriture de chansons. Au contraire, il continue à repousser les limites et à nous imposer une combinaison merveilleuse, parfois imprévisible, de deux mondesdont on a pu penser qu’un jour ils ne rentreraient jamais en collusion.

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Joel Miller: « Unstoppable »

19 octobre 2019

Saxophoniste (ténor et soprano), compositeur, improvisateur, leader d’orchestre essentiel à l’écosystème du jazz montréalais, Joel Miller réalise un rêve : composer pour un grand ensemble à forte teneur jazz, créer le prolongement orchestral de son univers créatif.

Au terme d’un cycle d’apprentissage auprès du compositeur et pédagogue John Rea, ainsi que du maestro français et pédagogue Guillaume Bourgogne, Joel Miller accouche d’une maîtrise en composition de l’œuvre Unstoppable, « fantaisie épique » où se succèdent 4 tableaux répartis en 14 stations – « Song Story », dirigé par Christine Jensen, « What You Can’t Stop », « Dance of the Nude Fishes » et « Deerhead Hoof ».

Les référents sont différents, témoignent des intérêts musicaux du compositeur et improvisateur pour le folklore afro-péruvien, pour l’avant-rock de « Deerhead Hoof » et consorts, pour le minimalisme américain post-Steve Reich, pour les big bands de jazz moderne ou contemporain.

Véritable synthèse orchestrale de Joel Miller, cette œuvre rassemble 18 interprètes chevronnés, et dont l’instrumentation est singulière, dans un contexte jazzistique — saxophones, trompettes, flûtes, clarinettes, cor, guitare, piano, contrebasse, percussions. Fantaisie épique, on ne pourra pas dire mieux

***1/2


Penguin Cafe: « Handfuls of Night »

13 octobre 2019

Le Penguin Cafe revient pour une quatrième album, cette fois dominé par le piano. Ce n’est pas forcément le plus original mais il conserve toujours cette sa poésie et son côté bucolique.

Depuis qu’Arthur, le fils de Simon Jeffes a repris le Penguin Cafe Orchestra pour en faire le Penguin Cafe, le groupe sort des albums au rythme d’un tous les deux ans avec à chaque fois la satisfaction de retrouver un peu de ce qui faisait le charme et la qualité de ce groupe au style si singulier et novateur dans les années 70 et 80.

Penguin Cafe officie dans un registre à la fois Folk Jazz et Modern Classical. Sur Handfuls of Night, le piano tient plus que jamais une place centrale. Autour, viennent se poser des cordes ou des instruments divers (kalimba, xylophone, guitare, synthés, etc…) dans des arrangements assez discrets dans l’ensemble.
Moins séduisante que pouvait l’être The Imperfect Sea, Handfuls of Night est un exercice assez sage et sans surprise qui s’écoutera néanmoins avec plaisir, dans un registre évoquant par moment Yann Tiersen ou la musique de film.

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Siavash Amini: « Serus »

12 septembre 2019

La scène électronique iranienne est assez peu connue chez nous, mais un nom ressort depuis le début des années deux mille dix : Siavash Amini. Le guitariste ébouriffé de Téhéran a su construire une solide carrière au gré d’albums solo audacieux et de collaborations fructueuses dans un registre ambient/expérimental hors normes.
Serus est inspiré par la nuit et les écrits de Maurice Blanchot. Pour le musicien qui a souffert d’insomnies et de moments de trouble qui l’ont conduit à faire une dépression nerveuse, « nous résistons à la nuit dans le sommeil, par la voie du rêve ». Cet attrait pour l’obscurité et l’onirisme est très prégnant dans cet opus. Dès les premiers instants le ton est donné. Les sonorités sont dark, menaçantes : une vision cauchemardesque renforcée par des drones et divers bruits agressifs. Néanmoins, « A Recollection of the Disappeared » s’avère plus complexe, l’angoisse cède la place à la rêverie, un brin mélancolique quand le violon de Nima Aghiani apparaît en contrepoint d’une ambient lumineuse.

« Semblance » poursuit sur cette ligne positive. Peu événementiel au départ, ce titre s’impose sobrement, tout en cordes longilignes, avant de s’enfoncer dans une forme expérimentale. Les divers effets sonores perturbent ainsi l’équilibre précédent, le brouillard s’épaissit progressivement, et malgré une accalmie, les grondements clôturent la pièce de façon inquiétante.
« All that remaine» est sans doute le morceau le plus démoniaque. Il se vautre dans une débauche de bruitages farouches, impliquant l’auditeur dans un sabbat noir violent, tissé par des crépitements tendus et autres vrombissements macabres. Enfin, Serus se termine sur une note sereine avec « All that remained Pt. 2 », gorgé de cordes mélancoliques, témoignage de l’amour que porte le musicien au modern classical.

***1/2


r beny: « Echo’s Verse »

22 août 2019

Cela fait trois ans que le Californien Austin Cairns nous livre sous l’alias r beny de somptueux albums ambient faisant scintiller les nappes de synthétiseurs modulaires et les loops de cassettes consommées comme des étoiles au-dessus de nos têtes. Après l’album eistla l’année passée Echo’s Verse est un nouveau ravissement sensoriel ajoutant parfois à ses valses électroniques un mellotron conférant à l’ensemble une touche légère de modern classical. Mais c’est bien un ambient cotonneux, délicat, volatil et suspendu au temps qui prédomine ici à travers ces six compositions mastérisées soit dit en passant par l’indispensable Ian Hawgood.

Toujours loin de s’embourber dans un genre d’ambient à la superficialité new age, le travail d’Austin Cairns reste une recherche constante de l’émerveillement voire de la beauté pure. Cette recherche ne peut se faire qu’en profondeur et r beny (en minuscule) prolonge ici une réflexion sur le rôle que possède l’écho dans la musique. Comment ce dernier pourrait justement créer une forme nouvelle de beauté à partir d’un son initial et solitaire, ou comment la complémentarité entre un son originel et son écho peut dessiner de nouveaux éléments non plus que musicaux mais également émotionnels tels que la joie, l’espoir, la mélancolie, etc.

Echo’s Verse est une autre de ces rares gemmes lancées dans la sphère electro-ambient par un compositeur à suivre de près.

***1/2


Erland Cooper: « Sule Skerry »

8 août 2019

Après un premier album solo, Golan Goose, Erland Cooper revient une nouvelle fois en solo pour évoquer un endroit qui lui est cher, l’archipel écossais des Orcades, déjà évoqué dans un album du groupe, The Magnetic North dont il fait également partie.
Pour cette nouvelle réalisation, ce musicien par ailleurs rattaché au groupe
Erland and the Carnival propose un disque qui n’est plus totalement instrumental puisqu’on y entendra la soprano Lottie Greenhow. A ses côtés, Anna Phoebe (violon), Leo Abrahams (guitare ambient), Jacob Downs (alto), et la violoncelliste Klara Schumann viennent souligner la beauté d’une œuvre inspirée et inspirante.


Ce
Sule Skerry, qui constitue le second volet d’un triptyque consacré aux Orcades, est une véritable ode à la mer et aux grands espaces… un disque à la frontière entre ambient et modern classical souligné par une forme de lyrisme tout à fait saisissant.

***1/2


Sophie Hutchings: « Yonder »

10 juin 2019

La pianiste Sophie Hutchings continue de nous étonner année après année en sortant des disques indispensables.  Ses trois albums figuraient tous parmi les « essentiels » de musique « modern classical » et ce Yonder vient à nouveau placer la barre très haut.

L’artiste accouche de six compositions à la beauté fulgurante plus apaisées et rayonnantes que sur ses précédents efforts.  Bien que le piano soit au centre de chaque morceau, la présence de cordes vient ajouter une puissance supplémentaire aux sublimes mélodies développées par l’Australienne.

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