Steve Hauschildt : « Nonlin »

Steve Hauschildt poursuit la forme de mue constatée l’an passé sur le très bon Dissolvi qui l’orientait vers une techno minimaliste, misant beaucoup sur l’alliage entre des rythmiques précises et parfaitement dosées, d’une part, et des plages chromatiques. Entièrement instrumental (tandis que son prédécesseur invitait deux chanteuses, sur deux morceaux), Nonlin capitalise donc sur les très bons moments recensés l’année dernière, ajustant impeccablement ses éléments et les durées de ses titres.

Jouant à l’évidence sur la dimension spatiale de sa musique (réverbération des nappes, travail autour de l’écho, quasi-absence de basses) et sur la forme d’invitation au voyage stellaire qu’elle provoque (le visuel de pochette y aide aussi), Steve Hauschildt déploie sur l’album une atmosphère plutôt apaisée, permettant d’apprécier la précision des composantes (« Cloudloss », » Substractive Skies », « The Spring In Chartreuse »).

Son souci de la qualité des matériaux est constant, même lorsque les rythmiques s’avèrent plus marquées (« Attractor B) ». Parfois, cependant, l’Amaricain se retrouve à frôler l’emphase qu’on regrettait par le passé, mais parvient, au final, à, d’une part, contrôler ses éléments pour en faire ressortir une polyrythmie bien troussée et, d’autre part, réactiver en fin de titre des apports mélodiques (le morceau-titre).

Conviant la violoncelliste Lia Kohl sur « Reverse Culture Music », Hauschildt croise ses pizzicati et son jeu à l’archet avec des rythmiques tapotantes et des petites bribes chamarrées et cristallines. Très belle réussite, ce morceau confirme la capacité du musicien à combiner astucieusement divers concours, dans une veine à la fois minimale (peu d’effets, vraie volonté de laisser l’auditeur profiter de chaque matière) et fournie. Au-delà de cette piste-ci, c’est donc bien l’album tout entier qui mérite d’être salué et de nous faire espérer voir Steve Hauschildt définitivement entériner sa belle progression.

***1/2

Skin Crime: « Traveller On The Road »

Avec peut-être la prise de son minimaliste la plus impactante et la plus déchirante depuis la sortie de Imperial Distortion de Kevin Drumm il y a plus d’une décennie, sort finalement le premier véritable nouvel album de Skin Crime depuis de nombreuses années. Il s’agit d’un opus d’inspiration fantomatique à la japonaise, à savoir doucement poignant, d’ambiance sombre et de jeu d’ombre industriel, qui inverse les conventions du son et explore l’idée de patience tendue à comsumation lente plutôt que l’intensité agressive.

Décrit comme le chaînon manquant entre Kevin Drumm, Painjerk et Mika Vainio , Skin Crime a pris une pause de 12 ans jusqu’en 2016 et l’effusion de sang qu’a été son coffret de 20 CD d’archives instantanément épuisé. La même année, ils sortaient également Ghosts I Have Been, un album terriblement sombre inspiré de la mythologie japonaise et des histoires de fantômes qui ont ouvert la voie à ce nouvel album, où Patrick O’Neil et Mark Jameson, membres du groupe, continuent à affiner leurs instincts dans la plus sombre des musiques ambient organiques.

En accord avec leur muse fantomatique japonaise, en particulier les films Bakaneko ou Ghost Cat des années 50 et 60, ainsi que l’écriture de Lafcadio Hearn alias Koizumi Yakumo, la musique des Skin Crime est centrée sur la présence et la suggestion des états hypnagogiques et le semi-éveil. Leur tour de passe-passe poosède des doigts froids et elle est appliquée à des couches extrêmement fines d’énigmes texturales en longs tracts ininterrompus qui retiennent le regard de l’auditeur avec une puissance effrayante.

« Avoid Large Places At Night » s’installe avec une puissance intraveineuse, attirant très subtilement le regard vers le lointain avec son ambiance mécanique en forme d’utérus, et introduisant furtivement des grondements subharmoniques et des bruissements périphhériques suggérant des spectres invisibles qui se cachent dans un bosquet de fantômes. L’absence de mouvement soudain ne fait qu’augmenter le niveau de menace qu’on éprouvera au bord de son siège. De même, avec ses sous-titres et ses textures profondément soporifiques, le « Black Cat From The Grove » de la face B continuera d’engourdir les sens dans un style bruyant, mais éviscéré de toute agression ouverte, préférant un mode de suggestion dense qui ne fait que souligner la nature étrange de leur musique.

C’estle combo dévoile ici sa véritable maîtrise à dire les choses sans les dire, et à côté de ces références à Kevin Drumm, Painjerk et Mika Vainio, l’album se situe également aux côtés de Rainforest Spiritual Enslavement et Meitei; par conséquent, à ne pas manquer pour tous les fans des artistes précités.

***1/2

Yann Novak: »Surroundings »

Difficile de faire l’impasse sur les productions de Yann Novak tant elles sont prolifiques dans le registre ambient cotonneux sur de nombreux labels labels

Comme c’est régulièrement le cas avec l’Américain, cette composition d’une trentaine de minutes s’inscrit dans une démarche artistique plus large que la simple composition musicale. Avant d’arriver sur disque, la musique de Yann Novak fait souvent partie d’une installation, ou, comme ici, d’une performance pour un musée, le De Young Museum de San Francisco, en incorporant des field recordings captés sur place, dans le Golden Gate Park.

On retrouve tout de suite ces enregistrements ambiants, bruissements, coups et ronronnements sourds, peut-être liés à la circulation aux alentours du parc, puis des nappes électroniques ondulantes qui se mêlent aux field recordings et finissent par composer une mélodie, douce et répétitive.

Dans la plus pure tradition du genre, s’ensuit une longue dérive au gré de ces boucles hypnotiques habillées de sonorités concrètes qui apportent vie et chaleur.

L’auditeur se trouvera ainsi porté dans un tournoiement infini, de plus en plus présent alors que les nappes gagnent en densité, nous menant vers une tension sombre qui s’estompera progressivement.

Difficile de décrire à quel point cette musique nous happe, envahissant l’espace jusqu’à effacer tout le reste. Un disque qui en effacera beaucoup d’autres, Surroundings ayant été largement salué par la critique, figurant même parmi les meilleures productions de 2017. Un indispensable pour tout amateur d’ambient minimaliste.

***1/2

Oren Ambarchi: « Simian Angel »

Décidément, l’Australien ne s’arrête jamais ! Depuis vingt ans, Oren Ambarchi multiplie les sorties, que ce soit en solo ou en collaboration. Encore récemment, on le trouvait aux manettes avec Jim O’Rourke et Will Guthrie, lui qui a œuvré précédemment avec des artistes aussi divers que Keiji Haino, John Zorn, Phill Niblock, Sunn O))) ou encore Merzbow. Simian Angel sort donc de façon toute particulière pour Ambarchi puisqu’il fête ses cinquante ans.
Deux morceaux seulement pour ce disque délicat qui bénéficie de la participation du percussionniste Cyro Baptista. L’opus est ainsi marqué du sceau de l’exotisme, Ambarchi étant un amoureux transi de la musique brésilienne. Une certaine chaleur s’exprime ici, bien que l’ensemble s’intègre néanmoins dans le giron expérimental cher à son auteur. La dualité entre les motifs de guitare longilignes, les effets de dissonance et de drone produits par Ambarchi et la rythmique chaloupée de Baptista est idéale.

Sans forcer leur talent, les deux hommes proposent une musique aventureuse, mais juste. Si « Palm Sugar Candy » reste relativement cadré, à la fois atmosphérique, mystérieux et solennel avec ses ambiances mystiques (on notera les chuchotements suaves de Baptista), Simian Angel s’avère plus complexe et progressif. Il est porté par un rythme tropical pendant une grande partie de ses vingt minutes, une forme tribale plutôt savoureuse, conférant à ce morceau un parfum ethno ambient. Le berimbau s’impose tout en laissant la place aux instruments joués par Ambarchi, dont le piano, qui s’épanouit dans la seconde moitié du titre avec des sonorités mélancoliques et malheureusement un peu trop anarchiques, renforcé par des bruitages électroniques ; on se rapproche d’ailleurs par moments du Cendre de Fennesz et Ryuichi Sakamoto. Simian Angel est solide, varié, d’une écoute agréable et rafraîchissante.

***1/2

Gia Margaret: « There’s Always Glimmer »

Gia Margaret avait fait ses premiers pas en 2014 avec un premier EP intitulé Dark/Joy. Suite à cela, l’auteure-compositrice-interprète venue de Chicago a continué de monter en puissance avec des prestations scéniques qui ne laissaient personne de marbre. Il faudra attendre quelques années pour que la musicienne publie son premier album intitulé There’s Always Glimmer sur lequel, au travers de ses douze compositions autoproduites, Gia Margaret reste dans une zone de confort pour lemoins attachante en nous offrant de sublimes ballades indie folk minimalistes et touchantes. Avec quelques relents slowcore et de petites touches électroniques discrètes, la native de Chicago sait nous émouvoir en ouvrant grand les portes de son jardin secret sur des morceaux à l’image du titre introductif nommé « Groceries » mais également des inspirations dignes de Marissa Nadler et de Sharon van Etten sur « Birthday » et sur « Goodnight ».

There’s Always Glimmer est un disque de rupture mais la qualité d’écriture de Gia Margaret ira élever un peu plus le niveau. Entre la ballade pianistique aux saveurs électroniques de « Smoke », la vaporeuse « In Normal Ways » en passant par les dépouillés « Looking » et « Exist », la magie opère à chaque seconde tandis que l’interprétation de la mamzelle nous laisse sans cesse sans voix. Le premier disque qui contient aussi d’autres perles comme « For Flora » et « Wayne » arrivera à nous faire relativiser sur le comportement humain grâce à ces ballades angéliques et riches en émotion.

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Big Bend: « Radish »

Nathan Phillips, l’homme derrière Big Bend, s’inspire, pour créer, de son quotidien ; e de son boulot dans un café, laissant les mélodies de la radio du bar s’imprégner en lui pour les chantonner discrètement lorsque les clients ne le regardent pas, et improviser pendant les silences. Radish est le premier album de Big Bend où Phillips se risque à chanter. Et on se demande pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt ; sa voix douce n’est pas sans rappeler le Mark Kozelek des débuts, avec davantage de retenue. Lui qui s’était auparavant illustré au sein d’une musique instrumentale beaucoup plus proche d’un minimalisme gorgé d’un psychédélisme assez abrasif, le voici à présent à écrire des chansons calmes, aux sonorités douces, qui développent un écosystème passionnant – les instruments respirent, les timbres s’invitent et puis repartent…

On pense parfois à un Mark Hollis aux arrangements plus luxuriants. Radish se ressent avant tout comme une expérience de studio. Nathan Phillips, semble avoir envisagé les différents segments de son album au cours de sessions studio séparées les unes des autres (par groupes de 4 musiciens à la fois, si on en croit les infos à disposition), ce qui est à la fois super et frustrant. Exemples: « Swinging Low » et « Four », qui font intervenir la violoncelliste Clarice Jensen et le gourou new age Laraaji (avec un sample vocal de la mère de Nathan, chanteuse d’opéra, sur la première des deux pistes), laissent bien deviner qu’il s’agit de parties coupées de sessions bien plus longues. Et si ce sont deux morceaux superbes, on assiste à regret à l’arrêt prématuré de « Four », qui développait une stase parfaitement reposante, qui aurait bien pu durer 10 minutes de plus, et qui se voit obligée de conclure brusquement.
Mais il s’agit là de plaintes secondaires ; s’il est vrai que Radish peut laisser par moment l’impression d’un patchwork de sessions différentes (cas étrange de ce « 12′ – 15 », brève pièce électroacoustique contemplative avec Susan Alcorn, fort belle mais curieusement placée entre deux chansons « pop » qui auraient tout aussi bien pu se suivre), chacun de ces segments est d’une beauté paisible qui réchauffe l’âme.

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Max Santilli: « Surface »

Édité dans la collection « International » du label Into The Light Records, ce premier album solo de Max Santilli repose sur des archives d’enregistrements à domicile réalisés entre 2016 et 2018 avec guitares, synthés et instruments acoustiques.

Surface est un disque légèrement différent de l’album Scenes que le multi-instrumentiste australien a enregistré il ya un an avec Jacob Fugar dans le duo Angophora. Moins d’instrumentation électronique, une dimension baléarique toujours présente, mais dans une atmosphère où prédominent les instruments et percussions traditionnelles dont joue Santilli.

il y a beaucoup de douceur et de sérénité dans ces plages ensoleillées par la guitare (« Watching », « Crossoveer »).

 

On y trouvera des réminiscences d’autres multi-instrumentistes, tels que Mickey Hart ou Nana Vasconcelos (« Vision »), un rappel aussi des plages ethno-ambient de Robert Rich (« Crb »).  Et on appréciera un univers minimaliste lo-fi  qui enchantera par la simplicité et l’émotion qu’il dégage.

***1/2

Ellicist : »Point Defects »

Comme souvent, lorsque deux musiciens actifs par ailleurs (au sein de groupes, ou en solo) se retrouvent pour constituer une nouvelle formation, c’est le label qui héberge leurs autres projets qui publie la résultante de cette rencontre. C’est ainsi qu’Ellicist voit son premier album sorti par le label berlinois, attentif aux carrières parallèles de deux intervenants familiers de cette structure : Florian Zimmer fut membre de Lali Puna aux débuts du groupe avant de rejoindre notamment Saroos, pendant que Thomas Chousos, sous le nom de Tadklimp, multiplie les participations aux albums de Fenster, Slow Steve ou Rayon.

Avec de tels héritages, on imaginait plutôt un disque de pop, légèrement matinée d’électro. Surprise, donc, à l’écoute de Point Defects car il s’agit, en vérité, d’une proposition électronique minimaliste, avec souffles, touches de synthé impressionnistes, accords pastels, perturbations des bribes mélodiques et mini-cut-ups.

Au-delà de l’étonnement de trouver un tel registre sur Morr Music, qui renoue là avec des sonorités que le label pouvait accueillir dans ses premières années, au début du siècle, on est en mesure de goûter les huit morceaux d’un album limité à vingt-sept minutes. On tient d’ailleurs ici une limite de ce premier effort, probablement trop bref dans son ensemble, et livrant des titres pas suffisamment longs.

Restent néanmoins l’intérêt de la découverte et la capacité d’Ellicist à se renouveler, y compris sur cette petite demi-heure. En témoigne, par exemple, les accointances quasi-dub des rythmiques d’ « Ihnen Steg » ou les percussions semblant être frappées à la main de « Ponds & Graves ». Plus généralement, on gardera en mémoire une approche non ostentatoire, marquée par une forme de délicatesse dans le toucher, qui pourrait peut-être gagner à se bousculer un peu mais qui séduit malgré tout.

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Morton Gordon: « Chamber Science »

Véritable fourre-tout sonore dans le sens le plus noble qu’il peut revêtir, fourmillement d’idées et d’expérimentation sans rupture brutale, Chamber Science navigue entre synthétiseurs stellaires, downtempo hanté, tourbillons acidulés et incursion free-weird. Son auteur est Morton Gordon, un bricoleur de sons qui déniche des samples dans sa collection de vinyles, dans des films de monstres et même des jingles publicitaires.

Si les sources semblent hétérogènes, l’architecte parvient à en faire un ensemble aussi solide que stimulant, jamais dénué de second degré, comme sur ce « Cyber-Pet » où, autour de blips rappelant les sonorités des vieilles connexions ADSL (ancrage dans les débuts de l’Internet), les aboiements d’un chien assurent la rythmique.

« Fancy Laser » s’entichera, da la même manière, des illustrations de vieilles séries télé ou de jeux vidéo d’époque (cette dernière étant le début des années 90).

Pourtant, cette démarche ne semble jamais forcée, ces excentricités n’apparaissant jamais en étant. Ce travailleur de l’ombre solitaire invite par ailleurs Turtle Handz sur deux titres, ce dernier posant son flux sur « Apollo 132 » autour d’une rythmique hip-hop agrémentée de blips lunaires, tandis qu’il se montre plus lourd sur l’abrasif mais quasi-minimaliste « Retro-Prediction ». Le disque s’achève avec « Frost In Space », pendant déglingué et ralenti du titre du même nom situé en deuxième position sur la tracklist. Comme si, même au moment de boucler la boucle, Morton Gordon se fendait d’un « à peu près » aussi anecdotique que révélateur de la folie douce qu’il injecte dans ses brillantes compositions.

***1/2

Stuart A Staples: « Arrhythmia »

Plutôt connu comme leader de Tindersticks, Stuart A Staples a peut-être bien réalisé l’un des disques les plus étranges et intime de 2018.

Arrhythmia n’est pas étrange parce qu’il cultive l’étrangeté dans sa musique même si celle-ci est faite d’arrangements dépouillés et de vocaux sobres et presque étrangers mais il l’est par sa structure : quatre titres seulement dont le dernier dure plus de trente minutes.

Celle-ci, « Music for a Year in Small Paintings », a été conçue pour une exposition de 365 tableaux créée par sa femme Suzanne. Le résultat en est un quelque chose d’ambient et d’éthéré, accumulant les variations de direction mais sans paraître être dans l’urgence. Parvenir à un tel résultat est preuve que Staples est, en effet, un artiste atypique et également un orfèvre en matière de retenue.

Le titre d’ouverture, « A New Real », préfigure ainsi la tonalité de ce premier album solo depuis 13 ans ; il démarre sur une boîte à rythmes minimaliste et se construit peu à peu tout au long des cinq minutes qui en feront le morceau le plus court du L.P. Il atteindra ensuite des hauteurs vertigineuses avec une instrumentation dont la distorsion montée en épingle témoigne de l’effort à vouloir aller toujours plus avant.

Les 10 minutes de « Memories of Love », sont si clairsemées qu’elles sonnent par moments comme de l’air raréfié et l’accompagnement musical est si spartiate que le phrasé quasiment inaudible de Staples a pour effet de vous aspirer avec encore plus de magnétisme.

Les textes eux-mêmes sont des ruminations sur la vie énoncées sous la forme la plus pure qui soit (« Sometimes we live on our memories of love, sometimes we live on our memories, and breathe the fragrance. ») ; une manière de véhiculer ses émotions qui appartient au chanteur. Le personnel est ainsi introduit avec tant d’aplomb que l’intime nous y engloutit et nous fait en être submergé.

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