Bonomo: « Phases »

Bonomo est un duo folk de Brooklyn qui se distingue de cette scène musicale de par sa connaissance encyclopédique du genre et son dévouement quasi pointilliste à son exécution.

À l’instar de peintres comme Vermeer Adam Bonomo et Andrew Renfroe composent des hymnes qui sont des références à un idéal apaisé, celui du chez soi, ainsi qu’à la quête de cet idéal.

« Home » en est, à cet égard, une introductions parfaite et Phases, même q’il n’atteint pas le registre émotionnel du gospel, recèle suffisamment d’esprit et d’énergie pour qu’on puisse y capter une âme où leur plus grande influence, Nina Simone, aurait pu se retrouver.



On y trouve, en outre, un légère touche jazzy maniérée à la façon Steely Dan ou Style Council sur des titres comme « Water » ou « Do Need ». Si on y ajoute du R&B classique avec le « closer « Baby’s Alright » et la qualité intemporelle des vocaux de Bonomo on ne peut que communier avec un Phases et sa façon de rendre convaincant un style émergeant d’une tradition originelle.

***1/2

Marie Fisker: « The Cabin Project »

Marie Fisker et Kira Skov sont des auteurs-compositeurs allemands qui signent sous leurs propres noms. Elles sont amies depuis 2007 et ont toujours souhaité développer des projets communs. The Cabin Project est est issu et, justifiant son titre, l’enregistrement s’est déroulé dans une cabine forestière du Canada.

Le fait de collaborer avec le guitariste et compositeur Oliver Høiness et le multi-instrumentiste Ned Fern impluqe que le disque ne peut pas véritablement être envisagé comme un travail en solo. Il leur permet, en revanche, de fouler de nouveaux territoires d’autant que les facultés d’improvisation des deux musiciens les amènent à développer leurs compositions dans un cadre jazzy-folk.

L’atmosphère sera, par conséquent assez calme et intime, ménageant, par moments, quelques légères incursions vers la pop. Les chansons des deux vocalistes restent dans un domaine élégiaque mais, à l’image de la pochette, le registre est plus austère que rupestre. Cette cohérence pourra séduire mais, The Cabin Project étant un disque d’humeur, il conviendra de la partager pour y entrer.

**

Laura Veirs: « Warp & Weft »

Ce neuvième album de Laura Veirs justifie fort bien son titre puisque Warp & Weft est en effet un terme de couture évoquant un riche canevas de trames. Celles-ci créent un patchwork mélodique où dominera une abondante tapisserie de sons et d’idées musicales créés avec son partenaire et producteur Tucker Martine.

Comme très souvent, son folk est nimbé de références à la nature mais celles-ci sont étayées par une multitudes de tonalités où l’éclectisme intervient en contrepoint pour accompagner le cycle des des saisons.

Ainsi « Sun Song » ouvrira l’opus sur la pulsation chaude d’une guitare acoustique, d’une pedal steel et de viole, couperosés par le tranchant sporadique d’une guitare électrique, ainsi le morceau qui cloturera Warp & Weft, « White Cherry » sera un impitoyable voyage dans une mélopée où s’introduiront dissonance et dodécaphonisme.

Conçu au moment où la chanteuse était enciente de son deuxième enfant, on comprend très bien pourquoi elle a été sensible aux infimes variations des éléments qui faisaient comme accompagner sa grossesse. « Shape Shiter » évoque l’hiver et la nécessaire obligation de s’entourer de compagnie, un thématique de la convivialité qui a été intensifiée par les affres de sa situation. « Dorothy of the Island » incorporera alors le refrain de « Motherless Children », un standard du blues et « Sadako Folding Cranes » sera le récit éprouvant de la mort d’un bambin due à des radiations atomiques. L’orchestration sera celle d’une mandoline plaintive ponctuée par un jeu de cymbales et des textures de claviers, rendue d’autant plus émouvante par la façon dont la vocaliste nous offrira un solo sifflé à mi-parcours dont la simplicité et la pureté se fracasseront conter la dureté du sujet.

« America » la verra aborder de manière sardonique la thématique des conflits, personnels et sociétaux et célébrer la démarche des artistes, fascination pour l’autre que ne démentira pas la simple unisson des guitares et des harmonies vocales encadrant « Finster Saw The Angels » (l’illustrateur connu pour ses pochettes de R.E.M.) alors que « That Alice » offrira une biographie condensée de la harpiste de jazz Alice Coltrane.

Bien que parfois lugubre, ce nouvel opus permet à Laura Veirs de percer dans un registre où le personnel a parfois peine à nous éclairer sur notre nature et nos idéaux. C’est aussi cette inventivité instrumentale qui nous autorise à goûter ce folk mâture qui réussit si bien à s’échapper de sa tradition.

★★★☆☆

Sam Amidon: « Bright Sunny South »

Au fil des années Sam Amidon s’est discrètement fait connaître dans l’univers de la musique folk. Sa particularité ? Être l’héritier de cette tradition au sens le plus strict du terme mais y infuser quelque chose de frais en ne sortant pratiquement que des albums de reprises, bref assumer ses références sans être ouvertement dans la révérence.

Ce qui le distingue des autres folksingers est fait d’arrangements qui montrent une volonté de dévier de la norme, une voix richement expressive et la qualité desdits morceaux. Ces qualités ont été mises en avant par des producteurs issus d’autres univers (le musicien électronique islandais Valgeir Sigurðsso et le prodige néo-classique Nico Muhly pour les cordes de son précédent opus).

Sur Bright Sunny South, il récidive en utilisant les talents de Thomas Bartlett, Shahzad Ismaily, Chris Vatalaro et Kenny Wheeler, montant ainsi son intérêt pour le jazz et aborde ses « covers » de manière plus souple et improvisée, en traficotant accords et textes tout en n’en dénaturant rien.

Il y a un côté mélancolique dans ses chansons, exemplifié par des titres comme « Short Life » et « Pharaoh » inondés d’orchestrations de musique de chambre. Sur «  He’s Taken My Feet », une trompette va accompagner un éloge funèbre accentué par le bruit sec d’un tambour tout comme dans « I Wish I Wish » où la trompette jazzy semble disparaître du décorum. 

Sa version du « My Good Friend » de Tim McGraw va néanmoins nous alléger ce cette atmosphère tamisée par son côté enlevé et optimiste donnant une nouvelle direction à l’album. Il s’agira alors de déstructurer certaines compositions. Le «  Shake It Off » de Mariah Carey (rebaptisé «  Shake U Off ») va être méconnaissable, aplati et doté d’un caractère poignant et intense qui recrée l’original et « As I Roved Out » va être proprement libératoire de par son dépouillement et la ferveur mise dans un banjo rustique et une voix qui dialogue avec lui.

Amidon a décrit Bright Sunny South comme étant un album solitaire. Il a néanmoins une versatilité excentrique mais celle-ci ne sera jamais gratuite, son éclectisme est mis au service des compositions ; en cela il demeure toujours et encore dans la tradition folk , celle dans laquelle le phrasé épouse la mélodie et les textes font le reste.

★★★★☆