GosT: « Rites of Love and Reverence »

25 août 2021

GosT est, depuis 2013, le véhicule du producteur et chanteur James Lollar. La musique de GosT, qui s’inscrit dans la catégorie synthwave, s’inspire en fait de nombreux domaines, dont le post-punk, l’industriel et le black metal. Lollar a d’ailleurs régulièrement partagé la scène avec des groupes de métal comme Pig Destroyer, The Black Dahlia Murder et Mayhem, ainsi qu’avec des groupes de synthwave comme Perturbator et Carpenter Brut.

Rites of Love and Reverence est le sixième album de GosT, et Lollar le décrit comme « l’aboutissement de tout ce que j’ai appris au cours des huit dernières années environ où j’ai fait de la musique électronique ». I s’agit plus d’un raffinement que d’une réinvention, et il affirme y avoir trouvé « toute sa confiance, tant sur le plan sonore que vocal ».

La musique rassemble ici des éléments de house, de synth pop, d’industriel, de rock gothique, de noise et de métal, pour en faire une fusion synthwave très cohérente. Le disque est lourd, sombre et abrasif, mais aussi très mélodique. Des percussions simples et percutantes, noyées dans une ambiance gated des années 1980, font avancer les morceaux. Des motifs rythmiques de synthétiseurs pulsent au loin. Des ostinatos mélodiques qui résonnent arrivent et disparaissent. La basse palpite et groove. Les effets atmosphériques montent et descendent. Des glitches et des explosions sonores inattendues secouent et réalignent le climat sonore de temps à autre. Le chant post-punk profond et douloureux de Lollar tisse des mélodies arides.

Parfois, des cris féroces de black metal se font entendre. Sur « Bell, Book and Candle » et « November is Death », Bitchcraft s’invite dans des segments parlés angoissés. Les paroles, sur la façon dont la sorcellerie a affecté les femmes à travers l’histoire, sont traitées de façon troublante et sinistre par ces approches vocales variées mais complémentaires.

Hormis les voix, les instruments semblent presque tous être synthétiques. De temps en temps, les guitares font leur apparition, comme sur « Burning Thyme », qui clôt l’album et qui, pendant un moment, rappelle New Model Army jusqu’à ce que l’assaut du synthétiseur commence pour de bon.

Les tempos sont en grande partie dansants, et de nombreuses sections de la musique pourraient être mélangées sans problème au set d’un DJ house ou électro. À d’autres moments, cependant, nous pourrions écouter un groupe de post-hardcore avec des instruments électroniques, ou une sorte de collaboration entre The Sisters of Mercy et Justice. Le trope familier de la synthwave, constitué d’éléments de bandes originales de films des années 80, n’est jamais très loin de la surface ; certaines parties de synthétiseur fonctionneraient sans problème comme des accompagnements alternatifs de Blade Runner ou de n’importe quel autre classique. Toutes les couleurs sonores disparates sont mélangées de manière experte.

Rites of Love and Reverence a son propre son qui affiche ouvertement ses influences sans compromettre son aura de fraîcheur et d’originalité. Les arrangements sont souvent sombres et durs, mais il y a aussi une énergie jubilatoire et même un sens de l’amusement dans beaucoup de mélodies hymniques et d’effets sonores exagérés, presque de style dessin animé.

Bien quel’album ait une excellente production à bien des égards, le disque souffre beaucoup de la décision apparente (au niveau du mixage ou du mastering) d’écraser l’audio beaucoup trop lourdement à l’aide d’un limiteur dur. Le son a été écrasé au point que le disque, malheureusement, est une écoute beaucoup moins agréable et satisfaisante qu’il ne le mérite vraiment. Oui, les sons, l’enregistrement et les arrangements sont superbes, et la présentation atteint un équilibre agréable entre la chaleur de la vieille école et la précision moderne. Cependant, le traitement de type « loudness wars » rend le disque beaucoup moins excitant et beaucoup plus épuisant qu’il ne pourrait l’être si on lui donnait plus d’espace de respiration dynamique.

Rites of Love and Reverence déborde d’une menace inquiétante. Il évoque les bandes originales de films de science-fiction classiques et les bars gothiques des années 80, mais sonne également de manière contemporaine et originale. Il est indéniablement lourd au sens du métal, mais aussi incroyablement proche de la musique de danse de club. James Lollar est clairement un maître et un visionnaire. Si les murs entre des scènes musicales apparemment antithétiques s’estompent de plus en plus au fur et à mesure que de nouveaux sous-genres se croisent, alors GosT représente peut-être une accélération prémonitoire de ce processus. Ce disque est incontestablement fort et, parfois, magique, au-delà de son simple contenu lyrique. Il est à deux doigts d’offrir une expérience enchanteresse du début à la fin, mais il en est empêché par le traitement sonore étouffant mentionné plus haut. Néanmoins, ce nouvel opus ravira sans aucun doute les adeptes actuels de GosT et aidera ce projet de fusion de genres à attirer encore plus de nouveaux adeptes.

***1/2


Scorn: « The Only Place »

27 juin 2021

Il est fascinant, lorsqu’on se penche sur l’histoire de la musique underground, de constater à quel point le premier line up de Napalm Death était important. Nicholas Bullen n’a pas seulement contribué au chant et à la basse, il a également produit de la musique dans le cadre de nombreux projets, dont un passage dans Scorn entre 1991 et 1995, et il est connu comme un compositeur d’electronica sombre. Justin Broadrick est sans doute le plus grand nom de la musique industrielle et extrême dont les projets en dehors de Godflesh constituent presque un article en soi, et il y a bien sûr Mick Harris.

Seul homme à avoir joué sur les deux faces du légendaire album Scum de Napalm Death, Harris est synonyme de musique extrême (grindcore en particulier), de blast beats et de réinvention. Après Napalm, il s’est forgé une carrière dans la musique électronique et ambiante, travaillant et côtoyant des noms comme James Plotkin, subvertissant constamment nos attentes en matière d’écoute et chevauchant les genres.

Après avoir passé près d’une décennie en hiatus, Scorn est revenu en 2019 avec le EP Feather et l’album Cafe Mor, sur lequel il a collaboré avec le chanteur des Sleaford Mods, Jason Williamson, mais n’a pas eu la possibilité de partir en tournée car 2020 était un feu de joie mondial.

Cependant, comme beaucoup, ce hiatus forcé a stimulé Harris dans une surmultiplication créative et, à 54 ans, il est toujours aussi passionné et enthousiaste pour la musique et s’est canalisé dans dix nouveaux morceaux qui mêlent le psychédélisme à l’obscurité, l’ambiance légère et aérienne et les rythmes profonds.

S’ouvrant sur la menace mécanique et froide de « Ends », l’album s’insinue insidieusement dans votre conscience, non pas avec un bang et un smash, mais avec un glissement et un sentiment de vertige alors que Harris construit l’introduction du battement de cœur comme le métronome de l’album. Chaque son incident qui s’ajoute couche par couche apporte un sentiment de malaise, ou d’anxiété, qui vous attire dans l’expérience, mais ne vous permet jamais de vous installer vraiment.

Par moments, on a l’impression d’être dans un Rubik’s Cube, où chaque tour fait apparaître une autre couleur côte à côte, et on se délecte presque du manque de déclarations tape-à-l’œil. Même le titre ostentatoire « French Field Middle Of Night » ressemble à un voyage en train solitaire à travers la campagne sombre ; le cliquetis rythmique des rails, les formes noires et vides et le reflet solitaire qui vous regarde. A bien des égards, c’est ce que c’est que d’écouter Scorn et c’est pourquoi cet album n’attire pas l’attention mais s’enfonce dans votre cerveau.

Cette dernière sortie est un rappel opportun de l’influence de Harris, beaucoup d’idées ici rappellent l’expérimentation audacieuse de l’album Evanescence en 1994, où il a établi le plan de sa carrière post Earache, en s’appuyant sur ce son de basse lourde mais en cherchant toujours à changer subtilement à chaque sortie et à faire avancer la musique. Il est difficile de ne pas entendre ces sons et innovations adoptés par des artistes comme Author et Punisher.

Chaque morceau joue avec les mêmes motifs, du presque ludique Mates Corner avec ses notes légères répétées, à la froideur mécanique de « Ends » et à la seconde moitié de « Tick » qui bannit le confort du rythme central de la basse en refusant de le laisser s’installer. Ce n’est pas un album que l’on peut isoler et disséquer, à l’exception de « Distortion », car ils partagent tous le même noyau, simplement tordus et poussés dans des directions différentes.

« At One Point » poursuit cette ambiance feutrée avec une variante différente du rythme de la batterie qui donne l’impression que la tension monte à mesure que le flux et le reflux du rythme s’intensifient ; urgent et quelque peu troublant dans sa simplicité répétitive, ce qui lui confère une expérience surréaliste qui pourrait se perdre dans la nature apparemment discrète de la musique. Le groove dub woozy sur « After Tasting » commence presque sans prétention avec le même battement de cœur, la même basse et les mêmes petits sons et bruits qui semblent apparaître et disparaître au fur et à mesure que le morceau grandit. Chaque aspect de The Only Place semble construit autour du même thème central, mais plus on écoute, plus chaque cycle ajoute des nuances de gris et de nouveaux sons intrusifs, mais subtils.

C’est quelque chose que Harris a perfectionné avec Scorn et qui est confirmé par ses travaux avec Plotkin et Broadrick, et par leurs propres projets, comme Palesketcher et le vaste portefeuille de remixes de Plotkin.

La patience est récompensée par le point culminant de la fin de l’album, la collaboration avec Keith Kool et Submerged, et le seul morceau à comporter des voix. En partie rap, en partie spoken word, en partie chant chamanique, « Distortion » est occupé et tourne les vis avant de libérer son mantra cathartique. Le chant est le centre d’intérêt évident, mais une fois encore, les rythmes dub sombres masquent une foule de sons accessoires qui accentuent et suivent le chant tout en capturant la peur et l’anxiété de la vie moderne. Venant à la fin de l’album, elle évoque le sentiment vers lequel Harris a essayé de vous orienter et possède une accroche mordante.

The Only Place est un album dans lequel il faut se perdre, sur lequel il faut se concentrer, plutôt que de l’écouter pour une satisfaction immédiate. En surface, cela semble simple, et la distance réelle parcourue au cours des morceaux semble parfois petite, mais comme pour les œuvres de Jesu, c’est dans le calme relatif de ces moments que l’on peut ressentir les détails et les couches de sons qui ont été utilisés dans les compositions.

Harris a toujours été un maître de l’expérimentation, un homme qui s’est toujours intéressé davantage à la création de sons et à l’élaboration d’idées qu’à l’écriture d’une chanson à fredonner sous la douche, et c’est pourquoi il est l’un des artistes les plus durables et les plus influents qui font encore de la musique aujourd’hui. C’est une personne singulière qui peut être créditée d’être l’ancêtre du blast beat et du dub step et par conséquent, un Scorn relancé, avec trois sorties depuis sa relance de 2019, montre que l’homme ne ralentit pas.

****


Marilyn Manson: « We Are Chaos »

14 septembre 2020

S’il y a une constante dans la trajectoire post-Holy Wood de Marilyn Manson – The story of Holy Wood (In The Shadow Of The Valley Of Death), c’est sa conscience de soi. On ne peut donc que supposer que l’ambiguïté dans l’appellation de son 11ème album We Are Chaos est délibérée. 

Si vous vous demandez s’il fait référence ou non au « nous » royal, cela va au cœur de l’énigme à laquelle est confronté un artiste pour qui le personnel est devenu soumis aux forces destructrices qu’il avait autrefois sous ses ordres : son public principal est-il aujourd’hui une armée de dépossédés ou lui-même ? Ce n’est probablement pas une coïncidence s’il a choisi le 11 septembre comme date de sortie, car il se pourrait bien que ce soit le moment décisif pour Manson.

Certes, les premiers signes laissent penser le contraire. « Red Black And Blue » commence par une introduction verbale grinçante de Manson, déformée par un écho insectoïde, lorsqu’il déclare : « Je suis le roi des abeilles et je détruirai toutes les fleurs » (I am the king bee, and I will destroy every flower), avant de se lancer dans un territoire industriel familier, avec des riffs dentelés de style Ministry et des fentes vocales caustiques. 

Mais We Are Chaos ne prend pas le relais du Heaven Upside Down datant de 2017 ; il s’agit d’un point de départ vers un territoire qui a été suggéré mais qui n’a jamais été réalisé de manière aussi convaincante. Si vous pensiez que le « single » principal et la chanson-titre étaient un peu aberrants sur le plan sonore, sa trame acoustique légèrement mièvre et ses briquets – une douce combinaison de réflexion et de jeu pour une galerie qui a besoin de se consoler – il s’avère que l’ADN de la direction dans laquelle l’album se dirige désormais est bien présent.

« Don’t Chase The Dead » offre également un soutien, cette fois-ci par le biais d’une ligne de basse de type Cure et d’un refrain à couper le souffle, anthémique et balayé par le vent, qui vacille juste à droite du sentimentalisme alors que le croassement inorganique de Manson devient poignant de tristesse. Si vous vous demandez où va apparaître l’élément country que Manson a suggéré, « Paint You With My Love » est une ballade, mais plus imprégnée d’Americana que de Merle Haggard, avec des allusions glamour aux années 50 et au retour de David Bowie de l’époque d’Aladdin Sane/Ziggy Stardust, et le genre de complainte que l’on pourrait presque imaginer de la part de Nick Cave.

Mais We Are Chaos est un voyage à travers différentes étapes. « Half-Way & One Step Forward » s’avance dans un territoire plus atmosphérique, canalisant à nouveau Bowie, mais cette fois-ci, la sensation de glissement dans les ombres de « Ashes To Ashes », comme une ligne de piano, devient la pulsation d’un drame tendu et d’une gravité richement texturée. « Infinite Darkness » est cinématographique, nocturne, industriel de la fin des années 80, mais c’est la dernière partie de We Are Chaos qui révèle sa véritable profondeur, dans tous les sens du terme, et atteint un zénith d’autodérision provocante mais émotionnellement dévastatrice.

« Keep My Head Together » donne l’impression d’être à l’aube d’une nouvelle ère, plus large que tout ce que Manson a fait jusqu’à présent, sa guitare luxuriante et nacrée s’effervescente autour d’un sillon de poudrière pour atteindre un décollage psychologiquement intense. Le beat disco de « Solve Coagula » marque un état d’exil émotionnel – « Je ne suis pas spécial, je suis juste cassé et je ne veux pas être réparé » (I’m not special, I’m just broken and I don’t want to be fixed), et la dernière, « Broken Needle », est une épopée dévastatrice, combinant la candeur déchirée – « Are you alright?/’Cos I’m not OK » avec la catharsis, et ce « I’ll never ever ever play you again » (Je ne te jouerai plus jamais) répété, une fois de plus avec un double sens chargé de significations.

Plus blessé et plus cru émotionnellement que jamais, We Are Chaos trouve Marilyn Manson à la croisée des chemins. Pour le diable qu’il est dans l’imagerie populaire on pourrait appeler cela un retour à la maison.

***1/2


Motionless in White: « Disguise »

29 novembre 2019

À travers Disguise, Motionless in White entre dans le moule des grosses productions, mais garde tout de même une bonne partie de son esprit d’indépendance. 

Ayant eu des invités de marque sur leurs albums précédents, tels que Jonathan Davis et Dani Filth, le groupe a voulu se séparer des influences extérieures pour celui-ci. Disguise est aussi de l’opus qui marque le départ de Devin «Ghost» Sola, remplacé par Justin Morrow (qui était bassiste dans Ice Nine Kills). 

À l’écoute de ce cinquième album on constate que la machine de l’industrie musicale est entrée confortablement dans le groupe,en particuler avec ces titres comme » Brand New Numb ». Très pop, on pourrait la comparer à cette ambiance que l’on trouve également sur lle Rock is Dead de Marylin Manson et dans son intention peu subtile de se hisser dans les palmarès…

Cet album à la production plus que léchée a en outre été co-réalisé par le chanteur du groupe et Drew Fulk, producteur de Los Angeles. Ce dernier a aussi travaillé avec des artistes aussi variés que Lil Peep, Fear Factoey, Yelawolf, Beartooth, Lil Xan et Bad Wolves.

Il est tout de même fascinant de voir l’ascension de Motionless In White, d’autant que le combo s’est quelque peu éloigné de son charme DIY et de son lustre de produit « homemade ». Tout ne sera pas perdu du pour autant, loin de là. L’album se tiendra en effet, grâce à des chansons puissantes comme « Legacy », un hymne de motivation personnelle rappelant « Underdog  » de l’album Infamous (2012). Les superbes « <c0de/> » et « Catharsis » seront, en outre un hommage à ce qui nous rend humains, à travers notre ère numérique parfois difficile et contraignante.

Avec ces chansons unificatrices qui parlent d’expression de soi et d’individualité, Chris Motionless se positionne encore comme ce « rôle model » dans lequel des hordes de fan de metal pourraient se reconnaître puisant à même la source de sa rébellion qui ne semble pas près de se tarir.

« Undead Ahead 2: The Tale of the Midnight Ride », suite de « Undead Ahead » de l’album Creatures, se révèle cinématographique grâce aux effets sonores ambiants. Cette composition, probablement le morceau central de l’album, nous entraîne dans un univers s’approchant de ceux créés par Dany Elfman, compositeur sur beaucoup de films de Tim Burton. On visite donc un endroit à la fois «cartoonesque» et coloré comme l’Halloween, peuplé d’étranges personnages loufoques et « Broadcasting from Beyond the Grave: Death Inc. » sera du même acabit.

L’énergie baissera avec « Holding on to Smoke », une quasi-balade tout de même accrocheuse où on décèle une sorte de crise identitaire du chanteur, exprimant, de manière fort véridique, la très grande tristesse de perdre ses illusions. On restera dans le même ton avec « Another Life, » où Chris Motionless parle d’une relation difficile

Bref, Disguise est un album est très diversifié qui démontre par ailleurs toutes les influences de chaque membre. Il manque toutefois une vraie ballade, quelque chose de réellement déchirant et sensuel à la fois, tout comme on pourra également s’interroger sur le tracklisting, quelque peu hasardeux, de l’opus.

***1/2


Sunn O))): « Life Metal »

2 mai 2019

Sunn O))) cogne sur le même clou conceptuel depuis 1998. Malgré tout ce que le groupe a maintenant de prévisible, il faut lui accorder le mérite qui lui revient, soit d’avoir saisi un concept musical, celui du drone metal, et de l’avoir poussé à son extrême. Ce que Melvins, Earth et Sleep avaient fait à l’occasion en fin d’album ou dans des intermèdes pour tester la patience de leurs auditeurs, Sunn O))) a choisi de le faire constamment et exclusivement.

Les deux membres du groupe, Stephen O’Malley et Greg Anderson, ont ainsi mis le doigt sur une idée à la fois fascinante et d’un ennui mortel. C’est un peu comme l’idée de Kasimir Malevitch, créateur du suprématisme, appliquée au heavy metal et au fétichisme du riff et du gros stack d’amplis à lampes. Que faire avec un tel projet après vingt ans d’existence, sept albums, et d’innombrables mini-albums, albums live et collaborations de toutes sortes? On peut prêter sa couleur aux projets des autres, comme le groupe l’a fait avec Scott Walker sur l’album Soused, ou on peut tenter d’épurer encore plus cette sonorité déjà très minimaliste. Avec l’album Life Metal, le duo et ses trois collaborateurs empruntent la deuxième option en accentuant la seule chose qu’ils pouvaient encore accentuer: la qualité de l’enregistrement. Le groupe a donc visité le studio Electrical Audio à Chicago pour une séance d’enregistrement menée par nul autre que Steve Albini.

Si vous aimez les belles grosses sonorités sales de guitares amplifiées par des milliers de watts de lampes, vous allez être servi. Le savoir-faire — et l’arsenal de micros — d’Albini fait de lui un des rares à pouvoir produire un album de Sunn O))) qui se démarque de tous les autres. Cela dit, on ne sert ici à peu près rien d’autre que ces belles sonorités de guitare. Les riffs sont fondamentalement interchangeables, n’importe quel passage pourrait prendre la place d’un autre. Des trois collaborateurs invités, un accompagne le duo à la basse (instrument superflu dans ce cas-ci), un autre ajoute à la composition « Troubled Air « des notes d’orgue qui se font presque entièrement avaler par les assourdissants accords de guitare.

Le plus beau moment de l’album est atteint dès la première pièce grâce à la participation de l’Islandaise Hildur Guðnadóttir chanteuse et violoncelliste ayant travaillé entre autres avec Múm, Throbbing Gristle et Jóhann Jóhannson. La présence d’une voix humaine dans le chaos est réconfortante, et son absence est ressentie pendant tout le reste de l’album, qui est d’ailleurs plutôt long. (Guðnadóttir joue aussi d’un violoncelle modifié et actionné par des commandes électromagnétiques, le haldorophone, mais ce dernier se fait lui aussi absorber par le vortex de guitares d’O’Malley et Anderson.)

Life Metal est donc étouffant, comme tout album du groupe, mais dégage une certaine luminescence. Cette masse de vibrations donne l’impression d’être dans le brouillard, sans démarcation entre le ciel et la terre, où toute sensation de mouvement est effacée. Mais il y a une lueur tout de même. On ne pourrait pas pointer du doigt la source de cette lumière, mais elle est indéniablement présente. Après des années de répétition minimaliste et lugubre, Sunn O))) aura au moins réussi à surprendre un tout petit peu encore une fois.

****1/2


Metz: « Strange Peace »

8 novembre 2018

Et de trois pour le groupe Metz, qui devient gentiment un groupe incontournable de la scène rock alternative nord-américaine. On les retrouve donc cet automne avec un troisième opus et un certain Steve Albini (Pixies, Nirvana, PJ Harvey, Mogwai, Godspeed etc…) aux manettes, excusez du peu !

Strange Peace n’est pas une nouveauté et n’est pas spécialement différent des précédents albums. L’effet est toujours le même avec une entrée de jeu, « Mess of Wires » qui est comme une déflagration qu’on se prend en pleine figure (ou plus bas!)

C’est fort, c’est violent, et ça arrache tout sur passage. Attention, pas à la manière d’un groupe de death ou de trash, Metz ne joue pas dans cette catégorie. La violence du groupe réside dans ces sons industriels, dans cette répétition incisive, dans la dissonance ou encore dans cette voix criarde.

En quelques secondes vous pouvez péter un plomb… ou faire péter un plomb à votre victime. Ce disque peut être considéré à juste titre comme un petit bijou, mais pour un public non averti, cela peut ressembler à de la torture. Le noise-rock ou le rock indus est un domaine bien particulier. Mais pour les amateurs du genre, ce disque risque de devenir une référence. Le combo varie les ambiances et, avec fluidité et subtilité, il enfonce toujours plus profondément le clou. Ça peut faire mal, mais c’est sacrément bon.

***1/2


Marilyn Manson: « The Pale Emperor »

17 janvier 2015

À son meilleur, Marilyn Manson personnifie tout ce qui se cache de plus hideux sous les strates de la société américaine, l’élément « oublié » ou glissé sous le tapis, celui que l’élite bien-pensante rejette, le chien oublié dans la voiture la fenêtre bien fermée sous la canicule, le trublion dont vous avez honte quand vous vaquez à vos activités quotidiennes : travail, gym ou shopping. Qu’il ne soit pas ravi de ce statut n’est pas pour nous surprendre

Conséquemment, il n’a jamais hésité à tordre le cou à ce qu’on attendait de lui. Son approche a toujours été celle de pousser les choses le plus loin possible, de transgresser les lois jusqu’à ce que son rock industriel amène les meutes de politiciens aux portes de son label et le fustigent de leurs diatribes.

Ceci dit, après le succès qui a suivi des albums comme Antichrist Superstar et Mechanical Animals, la plupart des ses productions étaient trop univoques pour séduire. Eat Me, Drink Me et The High End of Low se distinguaient par un nombrilisme qui essayait de dissimuler le manque de substance et Born Villain ne faisait qu’un petit pas vers un sursaut d’inspiration.

Inutile donc de dire que The Pale Emperor était attendu avec un scepticisme compréhensible tant Manson pouvait passer pour un « has been » dont la gloire subversive tournait à vide. Il n’est pas question ici d’interroger l’intelligence d’un artiste qui a toujours su articuler sa démarche ; simplement de questionner la façon dont il parvient encore ou pas à lui donner inspiration et créativité.

Alors que ses dernières productions sonnaient ampoulées et grossières, The Pale Emperor est avant tout une affaire de dégraissage d’un point de vue sonique. Manson sonne à la fois inspiré et dégoûté, bref il fait preuve d’une sensibilité qui semble à nouveau à fleur de peau.

Pour cela, il s’est adjoint un nouveau collaborateur, le cinéaste et compositeur de jeux vidéo Tyler Bates (Guardians of the Galaxy) qui semble s’adapter facilement aux feux de joie impies et profanes que Manson a décidé de réanimer.

On trouve ainsi soniquement un coeur techno-glam dépouillé qui va incorporer des éléments de psycho-billy et de « arena rock » où la part belle est donnée au sordide. Bates et Manson ont composé une lettre de haine envers une société en pâmoison devant elle-même et si emprunte de narcissisme qu’ils en viennent parfois à considérer que, si elle s’écroulait ce serait un acte de salut public, plutôt qu’une tragédie

Le disque débute sur un titre terrifiant, « Killing Strangers », un examen inflexible de la « gun culture » extrême rendu d’autant plus effrayant que son environnement musical est un mélange d’étrangeté crypto-gothique et de lascivité. On pourrait imaginer ici une nouvelle incarnation de Iggy Pop, reprenant ici un Tom Waits aviné avec pour cadre un cimetière. C’est un morceau de pop art brut dont le but est de générer une écoute inconfortable et, comme « opener », c’est un double triomphe.

L’image de Narcisse se retrouvera dans un démoniaque « Deep Six » ; « You wanna know what Zeus said to Narcissus ? You better watch yourself » ricanera-t-il et il semblera se prélasser dans le fuzz décadent de «  Third Day of a Seven-Day Binge », tous deux hymnes évoquant les excès d’un univers où tout est régi par la volonté d’un Caligula moderne.

Marylin Manson avait montré qu’il n’était pas étranger au art-rock dans Mechanical Animals ; il affine ici cette tendance en lui ajoutant une touche ésotérique sur « Slave Only Dreams To Be King » avec du voiceover, des effets vocaux lourdement accentués et des nappes de guitares permettant de construire une tension qui ne peut que s’avérer explosive sur les chorus. «  The Devil Beneath My Feet » reprend cette approche avec une facette épique qui rappelle le Achtung Baby de U2 avec pour seule différence que l’enregistrement semble avoir été effectué en un endroit brûlant comme l’Enfer plutôt que froids comme Berlin.

Hormis la note élégiaque qui va terminer The Pale Emperor (« Odds At Seven »), on retrouvera la même atmosphère de hantise glauque et évanescente sur un « Warship My Wreck » ou « The Mephistopheles of Los Angeles » enfonçant le clou de la sinsitrose sans trop user de saturation. Ici, le déchirement qui émane des textes aura valeur de symbole tout autant que l’exacerbation.

Manson avait pour volonté de réaliser un album comme il aurait tourné un film. Si le spectre choisi est incontestablement cinématographique, il l’est avant tout par un panorama qui n’est pas le grand spectacle mais qui est plutôt issu des humeurs. Quelque part, le rocker a abandonné le Grand Guignol sans pour autant perdre de son élan subversif. On peut même dire que celui-ci se retrouve avec une force renouvelée et que, celui qui passait voilà peu pour un artiste dépassé, nous présente ici son meilleur album depuis Mechanical Animal.

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Nine Inch Nails: « Hesitation Marks »

11 octobre 2013

Trent Reznor revient à grandes enjambées avec toujours cette attitude musicale pleine d’emphase et de panache. Son hiatus a, comme souvent, duré peu de temps, il est de retour dans son cheminement (auto?)-destructeur et peuplé de bruits industriels. La question est alors  : que peut)il apporter après près de 25 ans de carrière ?

DansHesitation Marks on retrouve la même énergie impérieuse, avec un packaging qui semble être un patchwork musical, le tout axé vers une vérité toujours semblable à ce qu’elle était mais qui, en évitant la rage et l’angoisse habituelles en faveur de déclarations plus rationnelle, sonne, de ce fait, plus résolue, finale et comme insubmersible.

La tonalité générale est celle d’une marche assurée et consistante, mécanique et presque electro mais, à mieux l’écouter on peut y percevoir une pulsation plus organique et trompeusement primitive.

« Copy of A » semble reprendre là où « The Slip » s’était arrêté il y a cinq ans, avec une procession sombre et immaculée, conduite par le synthétiseur et véhiculant le doute et l’interrogation sur soi. C’est le premier indice indiquant que l’album va abandonner l’assaut sensoriel typique.

Le poison, s’insinuera, comme un goutte à goutte perfide tout au long des 14 plages. Plus on avancera, plus Reznor va satisfaire ses pulsions dormantes, ré-introduisant le funk de « Pretty Hate Machine » sur « All Time Low », le climat de « Year Zero » dans « Satellite » dans une superbe déconstruction du pop-punk. « Running » atteindra un paroxisme de paranoïa disco black sur un dance floor qu’on imaginerait peuplé de marionnettes. Une écoute intense trouvera nouvelles richesses dans le grincement des guitares, des lignes de basses bouillonnantes et les tapisseries orchestrales qui apportent couches sur couches de sons qui ne se répètent jamais.

Que dire de plus si ce n’est que, désormais, le paysage qui nous est proposé est nu et désertifié. Avec des balises imposantes qui jalonnent un chemin sinueux. Hesitation Marks dément en fait son titre dans la mesure où, s’appuytant moins sur les chocs soniques, il nous offre un dépouillement proche de l’ascétisme et par conséquent d’une véracité. L’ensemble peut se comparer à une vision panoramique lente comme un spectacle qui s’offre peu à peu sous nos yeux, dont l’excitation sera progressive et impitoyable, Nine Inch Nails a passé tant d’années à pratiquer le montage, le copier coller qu’il semblerait qu’ici Reznor était parvenu à coudre son propre Frankenstein, un Frankenstein lumineux et qu’il maîtriserait tant en nous laissant comprendre qu’il n’est jamais loin de pouvoir le déchaîner et de le faire sortir des archives dans lequel il l’a rangé.


Device: « Device »

19 avril 2013

Device est un groupe de fusion industriel et metal fondé par Dave Braiman le leader de Disturbed et l’ex guitariste de Filter Geno Leonardo.

Ce premier album éponyme les voit recréer un univers fait de guitares massives, de couches de synthés et de rythmes puissants et lancinants que des groupes comme Nine Inch Nails ont mis au goût du jour à partir des années 80 et 90. L’agression est donc omniprésente mais, à l’instar de Trent Reznor, Device ne perd jamais de vue sa ligne mélodique.

Au duo, vont s’ajouter quelques invités de poids comme M. Shadows (Avenged Sevenfold) pour des vocaux sur « Haze », Tom Morello dont on ne présente plus les solos sur « Opinion » ou Serj Tankian de System of a Down et Geezer Butler qui interviennent tous deux sur le morceau le plus heavy du disque, « Out of Line ».

Device ne vit cependant pas que sur la contribution d’autres musiciens et« Hunted » se distinguera par un bien efficace amalgame d’electronica et de metal. Il est certain que le groupe ne réinvente rien mais, en regardant en arrière plutôt qu’en essayant d’apporter une touche contemporaine avec des rythmes dubstep et des schémas grunge, ils sonnent de façon rafraîchissante, car jamais éloigné d’un esprit « fun », et véridique car ils n’oublient jamais qu’ils sont, au fond d’eux-mêmes, des rockers.

★★★☆☆