Metz: « Strange Peace »

Et de trois pour le groupe Metz, qui devient gentiment un groupe incontournable de la scène rock alternative nord-américaine. On les retrouve donc cet automne avec un troisième opus et un certain Steve Albini (Pixies, Nirvana, PJ Harvey, Mogwai, Godspeed etc…) aux manettes, excusez du peu !

Strange Peace n’est pas une nouveauté et n’est pas spécialement différent des précédents albums. L’effet est toujours le même avec une entrée de jeu, « Mess of Wires » qui est comme une déflagration qu’on se prend en pleine figure (ou plus bas!)

C’est fort, c’est violent, et ça arrache tout sur passage. Attention, pas à la manière d’un groupe de death ou de trash, Metz ne joue pas dans cette catégorie. La violence du groupe réside dans ces sons industriels, dans cette répétition incisive, dans la dissonance ou encore dans cette voix criarde.

En quelques secondes vous pouvez péter un plomb… ou faire péter un plomb à votre victime. Ce disque peut être considéré à juste titre comme un petit bijou, mais pour un public non averti, cela peut ressembler à de la torture. Le noise-rock ou le rock indus est un domaine bien particulier. Mais pour les amateurs du genre, ce disque risque de devenir une référence. Le combo varie les ambiances et, avec fluidité et subtilité, il enfonce toujours plus profondément le clou. Ça peut faire mal, mais c’est sacrément bon.

***1/2

Marilyn Manson: « The Pale Emperor »

À son meilleur, Marilyn Manson personnifie tout ce qui se cache de plus hideux sous les strates de la société américaine, l’élément « oublié » ou glissé sous le tapis, celui que l’élite bien-pensante rejette, le chien oublié dans la voiture la fenêtre bien fermée sous la canicule, le trublion dont vous avez honte quand vous vaquez à vos activités quotidiennes : travail, gym ou shopping. Qu’il ne soit pas ravi de ce statut n’est pas pour nous surprendre

Conséquemment, il n’a jamais hésité à tordre le cou à ce qu’on attendait de lui. Son approche a toujours été celle de pousser les choses le plus loin possible, de transgresser les lois jusqu’à ce que son rock industriel amène les meutes de politiciens aux portes de son label et le fustigent de leurs diatribes.

Ceci dit, après le succès qui a suivi des albums comme Antichrist Superstar et Mechanical Animals, la plupart des ses productions étaient trop univoques pour séduire. Eat Me, Drink Me et The High End of Low se distinguaient par un nombrilisme qui essayait de dissimuler le manque de substance et Born Villain ne faisait qu’un petit pas vers un sursaut d’inspiration.

Inutile donc de dire que The Pale Emperor était attendu avec un scepticisme compréhensible tant Manson pouvait passer pour un « has been » dont la gloire subversive tournait à vide. Il n’est pas question ici d’interroger l’intelligence d’un artiste qui a toujours su articuler sa démarche ; simplement de questionner la façon dont il parvient encore ou pas à lui donner inspiration et créativité.

Alors que ses dernières productions sonnaient ampoulées et grossières, The Pale Emperor est avant tout une affaire de dégraissage d’un point de vue sonique. Manson sonne à la fois inspiré et dégoûté, bref il fait preuve d’une sensibilité qui semble à nouveau à fleur de peau.

Pour cela, il s’est adjoint un nouveau collaborateur, le cinéaste et compositeur de jeux vidéo Tyler Bates (Guardians of the Galaxy) qui semble s’adapter facilement aux feux de joie impies et profanes que Manson a décidé de réanimer.

On trouve ainsi soniquement un coeur techno-glam dépouillé qui va incorporer des éléments de psycho-billy et de « arena rock » où la part belle est donnée au sordide. Bates et Manson ont composé une lettre de haine envers une société en pâmoison devant elle-même et si emprunte de narcissisme qu’ils en viennent parfois à considérer que, si elle s’écroulait ce serait un acte de salut public, plutôt qu’une tragédie

Le disque débute sur un titre terrifiant, « Killing Strangers », un examen inflexible de la « gun culture » extrême rendu d’autant plus effrayant que son environnement musical est un mélange d’étrangeté crypto-gothique et de lascivité. On pourrait imaginer ici une nouvelle incarnation de Iggy Pop, reprenant ici un Tom Waits aviné avec pour cadre un cimetière. C’est un morceau de pop art brut dont le but est de générer une écoute inconfortable et, comme « opener », c’est un double triomphe.

L’image de Narcisse se retrouvera dans un démoniaque « Deep Six » ; « You wanna know what Zeus said to Narcissus ? You better watch yourself » ricanera-t-il et il semblera se prélasser dans le fuzz décadent de «  Third Day of a Seven-Day Binge », tous deux hymnes évoquant les excès d’un univers où tout est régi par la volonté d’un Caligula moderne.

Marylin Manson avait montré qu’il n’était pas étranger au art-rock dans Mechanical Animals ; il affine ici cette tendance en lui ajoutant une touche ésotérique sur « Slave Only Dreams To Be King » avec du voiceover, des effets vocaux lourdement accentués et des nappes de guitares permettant de construire une tension qui ne peut que s’avérer explosive sur les chorus. «  The Devil Beneath My Feet » reprend cette approche avec une facette épique qui rappelle le Achtung Baby de U2 avec pour seule différence que l’enregistrement semble avoir été effectué en un endroit brûlant comme l’Enfer plutôt que froids comme Berlin.

Hormis la note élégiaque qui va terminer The Pale Emperor (« Odds At Seven »), on retrouvera la même atmosphère de hantise glauque et évanescente sur un « Warship My Wreck » ou « The Mephistopheles of Los Angeles » enfonçant le clou de la sinsitrose sans trop user de saturation. Ici, le déchirement qui émane des textes aura valeur de symbole tout autant que l’exacerbation.

Manson avait pour volonté de réaliser un album comme il aurait tourné un film. Si le spectre choisi est incontestablement cinématographique, il l’est avant tout par un panorama qui n’est pas le grand spectacle mais qui est plutôt issu des humeurs. Quelque part, le rocker a abandonné le Grand Guignol sans pour autant perdre de son élan subversif. On peut même dire que celui-ci se retrouve avec une force renouvelée et que, celui qui passait voilà peu pour un artiste dépassé, nous présente ici son meilleur album depuis Mechanical Animal.

****

Nine Inch Nails: « Hesitation Marks »

Trent Reznor revient à grandes enjambées avec toujours cette attitude musicale pleine d’emphase et de panache. Son hiatus a, comme souvent, duré peu de temps, il est de retour dans son cheminement (auto?)-destructeur et peuplé de bruits industriels. La question est alors  : que peut)il apporter après près de 25 ans de carrière ?

DansHesitation Marks on retrouve la même énergie impérieuse, avec un packaging qui semble être un patchwork musical, le tout axé vers une vérité toujours semblable à ce qu’elle était mais qui, en évitant la rage et l’angoisse habituelles en faveur de déclarations plus rationnelle, sonne, de ce fait, plus résolue, finale et comme insubmersible.

La tonalité générale est celle d’une marche assurée et consistante, mécanique et presque electro mais, à mieux l’écouter on peut y percevoir une pulsation plus organique et trompeusement primitive.

« Copy of A » semble reprendre là où « The Slip » s’était arrêté il y a cinq ans, avec une procession sombre et immaculée, conduite par le synthétiseur et véhiculant le doute et l’interrogation sur soi. C’est le premier indice indiquant que l’album va abandonner l’assaut sensoriel typique.

Le poison, s’insinuera, comme un goutte à goutte perfide tout au long des 14 plages. Plus on avancera, plus Reznor va satisfaire ses pulsions dormantes, ré-introduisant le funk de « Pretty Hate Machine » sur « All Time Low », le climat de « Year Zero » dans « Satellite » dans une superbe déconstruction du pop-punk. « Running » atteindra un paroxisme de paranoïa disco black sur un dance floor qu’on imaginerait peuplé de marionnettes. Une écoute intense trouvera nouvelles richesses dans le grincement des guitares, des lignes de basses bouillonnantes et les tapisseries orchestrales qui apportent couches sur couches de sons qui ne se répètent jamais.

Que dire de plus si ce n’est que, désormais, le paysage qui nous est proposé est nu et désertifié. Avec des balises imposantes qui jalonnent un chemin sinueux. Hesitation Marks dément en fait son titre dans la mesure où, s’appuytant moins sur les chocs soniques, il nous offre un dépouillement proche de l’ascétisme et par conséquent d’une véracité. L’ensemble peut se comparer à une vision panoramique lente comme un spectacle qui s’offre peu à peu sous nos yeux, dont l’excitation sera progressive et impitoyable, Nine Inch Nails a passé tant d’années à pratiquer le montage, le copier coller qu’il semblerait qu’ici Reznor était parvenu à coudre son propre Frankenstein, un Frankenstein lumineux et qu’il maîtriserait tant en nous laissant comprendre qu’il n’est jamais loin de pouvoir le déchaîner et de le faire sortir des archives dans lequel il l’a rangé.

Device: « Device »

Device est un groupe de fusion industriel et metal fondé par Dave Braiman le leader de Disturbed et l’ex guitariste de Filter Geno Leonardo.

Ce premier album éponyme les voit recréer un univers fait de guitares massives, de couches de synthés et de rythmes puissants et lancinants que des groupes comme Nine Inch Nails ont mis au goût du jour à partir des années 80 et 90. L’agression est donc omniprésente mais, à l’instar de Trent Reznor, Device ne perd jamais de vue sa ligne mélodique.

Au duo, vont s’ajouter quelques invités de poids comme M. Shadows (Avenged Sevenfold) pour des vocaux sur « Haze », Tom Morello dont on ne présente plus les solos sur « Opinion » ou Serj Tankian de System of a Down et Geezer Butler qui interviennent tous deux sur le morceau le plus heavy du disque, « Out of Line ».

Device ne vit cependant pas que sur la contribution d’autres musiciens et« Hunted » se distinguera par un bien efficace amalgame d’electronica et de metal. Il est certain que le groupe ne réinvente rien mais, en regardant en arrière plutôt qu’en essayant d’apporter une touche contemporaine avec des rythmes dubstep et des schémas grunge, ils sonnent de façon rafraîchissante, car jamais éloigné d’un esprit « fun », et véridique car ils n’oublient jamais qu’ils sont, au fond d’eux-mêmes, des rockers.

★★★☆☆