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Lingua Ignota: « Caligula »

La Lingua Ignota, langue inconnue en latin, est un idiome construit au XIIe siècle par la mystique Hildegarde de Bingen. Une langue dont l’usage est inconnu, mais qui changeait les noms des êtres et des choses, avec l’inspiration divine de sa créatrice. Nommer, chanter l’inentendu. C’est sur ce point que la Sainte et Kristin Hayter se rejoignent. La jeune Américaine aurait difficilement pu choisir un nom d’artiste plus proche de son travail.

Survivante à plus de dix ans d’anorexie mentale, de violences domestiques physiques, sexuelles et forcément psychologiques, Lingua Ignota chante et crie l’insupportable et crève les abcès des non-dits. Sorti le jour de la Saint-Valentin en 2017, son premier album, Let The Evil of His Own Lips Cover Him, était une libération. Son chant pouvait enfin recouvrir toutes les épreuves de sa vie. Une voix énorme, irrépressible, brillante à pleurer. Diplômée d’arts appliqués et de littérature, celle qui réalisait une thèse de 10 000 pages, soit l’équivalent de son poids en papier, parvient depuis deux ans à fondre avec la même force ses inspirations et autant de fardeaux dans son œuvre musicale.

Sorti quelques mois après sa collaboration avec The Body,Caligula s’ouvre en incantations étranges, comme une prière prévenant la longue malédiction qui l’accompagne. Sa voix claire et grave s’élance sur des harmonies qui semblent appartenir à un temps très éloigné du nôtre. On ne s’avancera pas sur les croyances potentielles de Lingua Ignota. Entre l’imagerie, les paroles et les titres de ses morceaux, tout indique que c’est compliqué. C’est après cette intro que le chant vrille, poursuivant la problématique majeure de sa discographie : les hommes. Vos amis, vos amants, vos violeurs, votre Jésus dont l’artiste se présente pourtant comme l’amie pieuse et la servante. Pas de distinction, pas d’exception, la condamnation est totale. Ils sont chantés, criés, noyés parfois dans les larmes. L’inentendu évoqué plus haut, Lingua Ignota lui donne forme en hurlant pour que personne ne soit plus jamais sourd.

L’album oscille entre drone et « murder ballads », entre chant lyrique et cris saturés. Tout est cohérent dans une dépression noire qui bave sur le monde. Soutenu par des textures métalliques, Caligula rend le mal par le mal. Dans « Fragrant is my many Flows-ered Crown », Hayter semble timbrer sa voix en avalant sa langue, prête à vomir. L’instrumentation soutient l’angoisse dans un mix qui mêle écho liturgique et compression maximale. Poursuivant les contrastes, elle invoque son seigneur et prie en latin de la même façon qu’elle invoque Aileen Wuornos, travailleuse du sexe condamnée à mort en 2002 pour homicides alors qu’elle plaidait la légitime défense. Par des samples, par son nom, sa mémoire est ravivée dans les trois albums de l’artiste.

Si l’on peut apprendre quelque chose de Caligula c’est que son autrice n’a aucune illusion et n’en permet aucune. Mais on peut lire dans certaines paroles un pardon, et ses efforts quasi sacrificiels en live laissent penser que Lingua Ignota est une artiste qui donne avant tout, inconditionnellement. Qu’elle trouve dans la musique un soin, un secours ou une purge, c’est aussi pour rendre tout ça en concert, devenant alors un canal pour son public. Esclave de son passé, elle porte ses chaînes en majesté sur l’illustration de l’album. Des chaînes sublimées dont « son corps brisé en chacun de ses os » se charge, toujours droit. Il n’y a rien à espérer pour Lingua Ignota, elle connaît mieux ses chaînes que n’importe qui. Rien, si ce n’est qu’elle parvienne à les supporter.

****1/2

24 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , , | Laisser un commentaire