Muncie Girls: « Fixed Ideals »

Muncie Girls sont en colère ; pas dans le style vindicatif et péremptoire de beaucoup de leurs contemporains, certes, mais la frustration est, chez eux, palpable. Tout au long de ce deuxième album, la guitariste et vocaliste Lande Hekt nous offre ses commentaires désabusés sur l’état de notre société, en insistant sur le sexisme ou les déclarations annonciatrices de guerres.

Plutôt qu’un cri donc, le tout est énoncé à grandes renforts de soupirs, façon efficace et pus subtile que de peindre le monde en noir et blanc. Sur ce plan, par exemple sur le titre d’ouverture « Jeremy » elle s’y prend à merveille pour émuler, à sa manière, la façon insidieuse dont l’ultra-droite conservatrice infiltre nos esprits.

En mêlant le politique et le personnel (par exemple en déclarant à son père d’aller se faire foutre), Fixed Ideals devient alors un tremplin qui évite de se faire dichotomique.

L’idée de prendre soin de soi, de se préserver devint alors fondamentale, que ce soit en avordant des sujets comme l’alcoolisme ou l’a dépression. « Clinic » est, à ce titre, exemplaire tant il retrace les méandres d’une thérapie anxiogène.

Toujours en évitant de tomber dans les schémas simplistes, Hekt autorise une petite dose d’optimisme de s’infuser dans sa narration. On a droit, alors, à de petites confidences sur l’amitié : « I was thinking that maybe you could look after me » bégaye-t-elle sur le « singleé « Picture of Death » ; plutôt que de considérer les épreuves de la vie sous le mode marteau piqueur qui vous vrille le cerveau, elle nous offre et nous ouvre à des horizons assez puissants pour qu’on puisse les identifier et, travail sur soi oblige, et les mieux juguler.

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Justin Vernon: « Big Red Machine »

Justin Vernon est un personnage fascinant ; ce multi-instrumentiste est doté d’une touche de Midas qu’il est capable d’utiliser dans tous les domaines, un spectre sonique allant de Bon Iver à Kayne West quand lui vient le désir d’appliquer ses gazouillis mélodiques pour étoffer son extensive discographie.

Ici, il se lance dans une collaboration pour le moins intriquante avec Aaron Dessner de The National. Ce projet, nomme Big Red Machine, est, il faut le dire avec plaisir, beaucoup plus abouti que ses autres, que ce soit en matière de conception ou d’exécution. Le duo est né après que les artistes aient travaillé ensemble sur une compilation, Dark Was The Night, sortie en 2009 par le label 4AD.

Un titre, « Big Red Machine », en était issu et il fut interprété par Vernon et Dessner comme symbolisant le coeur humain. Cette idée s’est poursuivie et s’est matérialisée sur une plateforme de streaming, People, avant d’acquérir une véritable existence lors d’un concert légendaire au Fukhaus de Berlin.

Les titres sont façonnés de manière impeccable, artisanale presque, peaufinés qu’ils ont été sur scène ou dans des studios du monde entier, en particulier le fameux Sounds à Cork.

Rien de décevant par rapport à ce que l’on pouvait attendre ; l’album est bourré d’excellentes idées, de sons innovants et ponctué par un rendu vocal fantastique, Vernon, accompagné qu’il est d’invités prestigieux comme Lisa Hannigan.

Dessner a considéré cette expérience comme « peut-être la meilleure performance jamais réalisée dans un tel contexte » ; de ce point de vue on ne peut que le prendre au mot.

***1/2

Interpol: « Marauder »

La nostalgie peut vous tuer ; et Interpol devrait le savoir plus que les autres. L’année dernière leur « debut album » s’est avéré iconique et Turn On the Bright Lights a marqué un retour en forme victorieux pour leur quinzième anniversaire au point de faire d’eux les leaders de la scène indépendante new-yorkaise.

Ce succès avait propulsé le groupe et l’avait entraîné dans une longue tournée servant d’avant-goût à un nouvel opus.

Marauder peut être considéré comme un testament à cette période d’autant qu’il n’évite que de peu au piège de la redite. Ce qui l’empêche d’être un flop total c’est avant tout sa déferlante de guitares et les textures particulières dont elles étoffent leurs grains, des titres comme «I f You Really Love Nothing » ou le « single » « The Rover » en attestent.

« Stay in Touch », de son côté, visera à dépoussiérer cette image en lorgnant du côté du Deep South mais le reste de l’album n’adoptera qu’avec parcimonie cette attitude combative. Les lignes de basses sont moins habitées par l’urgence et sonnent avant tout comme des après-coups mûrement réfléchis.

Le résultat est mitigé avec, par moments, des réminiscences de leurs meilleurs moments. Que celles-ci se comptent sur les doigts de la main et, pour un titre qui de veut ravageur, résonne de manière particulièrement sécurisée.

**1/2

Mark Lanegan & Duke Garwood: « With Animals »

Mark Lanegan et le guitariste Duke Garwoodont toujours été en poches informellement depuis une dizaine d’années, avec, par exemple, la présence du dernier sur Gargoyle et Blues Funeral ; With Animals les voit pourtant, et pour une maigre seconde fois, réunis officiellement.
Le duo avait déjà créé, il y a 5 ans avec Black Pudding, un opus quelque peu léger à l’ouïe, sur un registre white soul et bayou, mais rien ne e préparait un à telle densité.
Pour les fans de deux artistes rien ici ne sera inhabituel l’album s’apparente en effet, non pas à une promenade tranquille dans des rues familières, mais à une visite dans les cimetières voisins avec une effluve fraîche et sale comme le serait celle d’une terre qui y aurait été récemment retournée.

L’album sera, par conséquent, touchant et s’apparentera à un périple dans des allées familières et sombres, le tout retranscrit dans un climat de ralenti à vous broyer les tripes, un environnement où siègent parchemins poussiéreux et vieilles bouteilles de whisky
La mélancolie est comme passée au tamis des gravillons avec quelques rares commentaires sociaux de Lannegan. Le chorus de la chanson titre, « Girl you are a murderer » se révèle alors comme une ode ironique à la consommation de viande et une diatribe puissante et violemment anti romantisme. Les compositions de Garwood accompagneront cet univers par cette tendance perforante à couper directement dans le vif et le nerf ; With Animals aura alors cette faculté insubmersible de percer notre âme de façon aussi lancinante qu’une rage de dents.
***1/2

Let’s Eat Grandma: « I’m All Ears »

Avec sa basse tonitruante, ses synthétiseurs cosmiques et ses cordes gothiques, « Whitewater », l’ouverture dramatique du nouvel opus de Let’s Eat Grandma, est marque d’une déclaration d’intention à prendre au sérieux : Rosa Walton et Jenny Hollingworth sont de retour avec un assortiment de compositions encore plus audacieuses que précédemment.

Deux ans après leur « debut » album, I Gemini, on voit ici émerger le travail de deux jeunes femmes en pleine confiance de leurs moyens et de leur art avec, comme pour couronner le tout, la production de David Wrench, SOPHIE er Faris Badwan (The Horrors).

Se greffe sous nos yeux une combinaison parfaite de sensibiltés pop et de tendances avant-gardistes ; une synth-pop étincelante adossée à ces clameurs chaotiques qui ne sont pas sans évoquer PC Music.

Le grandiose et l’intime cohabitent sans heurts et, que ce soit en termes de sons et de structures, I’m All Ears se fait miroir, celui de deux personnes qui en savent encore plus sur elles-mêmes, en tant que personnes et êtres accomplis, et qui, grâce à cela, peuvent se permettre d’aller encore plus loin dans l’introspection sonique et musicale.

I’m All Ears révèle alors l’habileté que possèdent les deux artistes à façonner des atmosphères profondément engageantes sans céder pour autant à l’emphatique. Ainsi, « Cool & Collected » édifiera peu à peu son intensité avant de tempêter en un solo de percussions explosif alors que le « closer », « Donnie Darko » fait usage magique de loops électroniques tout au long des ses onze minutes, alternant, en montagnes russes impressionnantes, vibrations ascensionnelles et plongées dans les tréfonds de la souffrance humaine.

Ce « sophomore album » capture idéalement l’extase et l’agonie de ce qu’être jeune peut représenter mais, plus que cela, il se fait exigeant à des oreilles qui ne pourront être qu’attentives (to be all ears).

****

Father John Misty: « God’s Favorite Customer »

Joshua Tillman, l’homme derrière Father John Misty, en est déjà à son quatrième album avec God’s Favorite Customer. Un album écrit dans la douleur pendant un séjour de deux mois dans une chambre d’hôtel après que sa vie eut foutu le camp.

Father John Misty en signe la réalisation, mais Jonathan Rado de Foxygen l’a épaulé en studio. Cela explique peut-être les influences rock britanniques sixties bien audibles.

En ouverture, « Hangout at the Gallows » a des airs  nous rappelant « While My Guitar Gently Weeps ». Dans ses textes et son interprétation, Father John Misty est plus vrai et à fleur de peau que jamais. Avec son chant intense, ses confidences viscérales et ses deuils amoureux, il nous envoûte complètement. Comment ne pas avoir la chair de poule en écoutant sa ballade au piano « , dans cette même veine, Just Dumb Enough to Try »?

Comment, également, ne pas souffrir avec lui quand il dit au revoir à son ex-femme sur « The Songwriter » (dans une forme de texte qui peut rappeler  le « Your Song » d’Elton John)? Comment ne pas avoir envie de faire la fête en écoutant » Date Night »?

Il est, finalement, beau d’entendre Father John Misty chanter de façon mélancolique sans filtre ni ironie ni cynisme. À l’image du titre de la dernière chanson, « We’re Only People (And There’s not Much Anyone Can Do About That) », le chanteur délaisse son personnage pour nous présenter, démarche autrement plus intéressante, l’humain qu’il est.

* * * 1/2

Hookworms: « Microshift »

Tout comme les albums précédents de Hookworms, Microshift se singularise par une approche que l’on pourrait nommer cathartique de la psychedelia et du punk. La musique du combo se focalise sur une juxtaposition assez classique, celle de l’ombre et de la lumière, dont le décor sera l’inébranlable quête du bonheur au milieu de la désolation qui nous ronge.

C’est au sein de ces nuances que le groupe se veut représentant de notre humanité, la notion que les émotions les plus basiques peuvent sembler hors d’atteinte mais que, pour ce qui est de la quiétude, le principe que les opportunités existent est moteur d’une démarche toute distante qu’elle doit.

Le quintette de Leeds aborde ces thèmes existentiels non seulement par des textes traitant du manque mais aussi par des vocaux où la voix tendue de MJ véhicule à merveille sentiment de douleur face à l’addiction.

Sur ce nouvel opus, pourtant,le phrasé va se faire plus lissé et on peut percevoir, ici et là, une vague effluve d’espoir.

Ainsi, le titre d’ouverture, « Negative Space » fait montre de conviction et la musique chevauche à merveille la fine bordure qui sépare introspection morbide et perspective plus enjouée. De le même manière, le reste de l’opus esquivera ses thématiques habituelles pour nous immerger dans un univers d’où surnage propension à l’optimisme.

Microshift devient alors le disque le plus accessible du groupe, à la fois immersif et pesant mais sans oublier de se montrer léger et lumineux ; un bel exercice qui parvient à faire du désespoir une source d’euphorie, qualité qui le rend libérateur et cathartique.

***1/2

 

Morrissey: « Low In High School »

Il a toujours été difficile de séparer le Morrissey politique du Morrissey musicien. Mais, même dans ses déclarations les plus véhémentes, on trouve toujours une idée qui ne manquera pas d’éviter les faux-fuyants et de dénicher quelques idées, si ce n’est fortes, capables de véhiculer matière à cristallisation.

Low In High School ne manque pas d’exemples de ce type, ne serait-ce que dans le fait d’arborer des badges « Fuck Trump » pour dénoncer la prédilection de ce dernier à véhiculer des « fake news » at à se somplaire dans la démagogie.

Ce peut être sur les guitares martiales de «  My Love I’d Do Anything For You » et sa diatribe contre les médias « mainstream » et leur propension à édulcorer tout esprit critique ou dans les maniérimes électroniques qui ponctuent un « Spent The Day In Bed » où ll nous harangue, tel un tireur isolé, contre « ces informations qui s’emploient à distiller la peur en vous. »

Pour quelqu’un avide de quelque chose de plus subtil cette rhétorique peut sonner décevante mais on peut être emporté par l’audace épique qui accompagne « I Bury The Living » et sa dénonciation de ceux pour qui l’honneur mérite qu’on transforme les autres en chair à canon.

La déification qui entoure alors les forces armées est, ici, battue en brèche de façon incisive et pertinente mais c’est surtout quand l’artiste laisse de côté la polémique que le disque atteint une certaine grandeur propre à nous faire vibrer. On notera une « Home Is A Question Mark » propre à nous chavirer par les boursouflures accompagnant une composition où s’exarcerbe le désir emphatique. A contrario, l’électronique sinistre qui larde « Jacky’s Only Happy When She’s Up On The Stage » racontera avec une économie de moyens judicieuse l’histoire de ce personnage qui ne vit que pour épater la galerie.

Sur un album dont le thème principal est l’obfuscation de la vérité, on ne peut rêver de meilleure illustration.

***1/2

Peter Perrett: « How The West Was Won »

En 1978, Peter Perrett introduisit ses débuts avec cette phrase : « Je flirte toujours avec la mort. » Près de 40 ans plus tard, depuis la séparation des Only Ones le chanteur nous déclare : « Mais je ne suis pas mort, du moins pas encore. »

Entre ces deux proclamations, Perret a eu le temps de passer au travers de désillusions et addictions, le tout constellé d’élans mystiques et d’effondrements crépusculaires.

La dégradation est toujours là mais elle est ici comme jugulée, aguerrie qu’elle est par des choses comme l’humour, l’intérêt pour choses autres que son égo (allusions à la politique américaine par exemple), des références musicales comme Dylan (plutôt que Lou Reed à qui il était comparé auparavant) et une utilisation de la slide qui va au-delà des archétypes de la mouvance post-punk.

Cette immédiateté et cet esprit se retrouvent tout au long d’un album, tout comme cette plongée dans l’intimité qu’il nous révèle sans fards en exposant son amour des femmes qui sont autant de muses (Zena, de Troika, par exemple).

À 65 ans, Perrett exsude confiance et sûreté de ses choix, sentiment d’accomplissement (aidé qu’il est par ses fils), un regard en arrière qui n’a rien de blasé ni de complaisant mais, au contraire, des vocaux toujours aussi fermes et une production qui crépite.

How The West Was Won est conduit par des titres comme « An Epic Story » et « C. Voyeurgeur », un truc qui nous fait espérer que la mort demeure toujours une source de flirt pour son imaginaire.

***1/2

!!!: « Shake The Sudder »

!!! est un étrange ensemble punk-funk dont la marque de fabrique est assez peu orthodoxe marquée qu’elle est par la notion que la « dance » et la musique indie-pop peuvent faire bon ménage.

Shake The Shudder est leur septième album et il montre le le combo a eu amplement le temps d’entériner cette démarche festive. Les lignes de basses sont comminatoires (« Dancing Is The Best Revenge »), les « grooves » souples et leurs instincts pop qppuyés comme il se doit (« The One 2 »).

Ces ressources s’étiolent pourtant dans le deuxième partie de l’album, moment où l’innovation ne semble être que la répétition d’une seule et unique « party » qui se répèterait indéfiniment. Les scratchs de guitares, les samples s’enchaînent à vau l’eau et cette tentative de crossover perd rapidement de son intérêt.

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