Deerhoof:  » Future Teenage Cave Artists »

L’année dernière, Deerhoof a fêté ses 25 ans d’existence en tant que groupe. Pour l’occasion, le groupe a réédité ses premières sorties intégrales : l’émergent The Man, the King, the Girl, le décousu Holdypaws et le délibéré Halfbird. Au cours du dernier quart de siècle, la trajectoire du Deerhoof a connu des hauts et des bas mais a toujours été positive. Une inclinaison quasi constante de la richesse sonore et de la profondeur thématique sur près de 15 albums a permis au groupe d’être de plus en plus apprécié par les critiques, les fans et leurs pairs.

Dans ce qui peut être considéré comme une réponse à l’environnement géopolitique, économique et culturel actuel, Deerhoof est revenu au son maigre et brouillon dont il est issu. Sur le plan thématique, Future Teenage Cave Artists imagine un avenir pas si lointain dans lequel les épanchements collectifs de notre société sont considérés comme l’art des cavernes d’une civilisation primitive qui s’est depuis décimée. Bien que tout cela semble plutôt sombre, il y a une essence légèrement inachevée dansce nouvel opus, indiquant que peut-être la société n’a pas écrit sa propre condamnation à mort ; il y a encore de l’espoir.

L’album éclate avec la chanson titre, un morceau explosif qui rappelle les albums Reveille et Apple O des années 2000 du groupe. Les guitares se déforment et se tordent, la batterie est une salve de bombes, et des bouts de son bizarres se baladent alors que les voix de Satomi Matsuzaki et Greg Saunier dérivent en même temps qu’une qualité tremblante. Comme le disque a été enregistré avec un haut-parleur d’ordinateur portable, les sons sont étonnamment riches, même s’ils ne sont pas entièrement polis. Ce morceau prépare le terrain pour ce qui est à venir : une résurgence rauque de la mise au rebut naissante de Deerhoof.

Deerhoof imagine que notre monde s’effondre, et si nous n’y prenons pas garde, il pourrait bien s’effondrer. Si Future Teenage Cave Artists est le seul artefact culturel laissé derrière lui dans une apocalypse, les générations futures auront au moins une écriture intéressante à utiliser pour reconstruire.

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The 1975: « Notes on a Conditional Form »

Dans un monde où les temps d’attention sont de plus en plus courts et les distractions constantes, sortir un album de musique nouvelle d’une durée de 81 minutes représente un grand défi, surtout lorsque cet album sera principalement consommé via des services de streaming. Sans l’avantage d’un format double album qui donne des pauses naturelles à une collection mammouth de 22 aventures sonores, se plonger dans le voyage musical qui est la dernière production de The 1975 est une expérience intimidante mais finalement enrichissante.

Pour ceux qui tiennent les comptes, Notes est la quatrième partie d’une trilogie d’albums prévue et un couplage avec l’excellent A Brief Inquiry Into Online Relationships de 2018 et se déroule dans l’ère définie par Music For Cars. Remettre en question la norme et les attentes de la scène musicale et de ses fans, voilà l’objectif de The 1975 et toute la démarche du combo y est exemplifiée.

Notes est un sac empli de sonorités aussi confuses et multiples que l’existence introvertie et extravertie du frontman Matt Healy. Comme il l’observe dans le documentaire promotionnel du groupe, les expressions sur Notes proviennent « d’un désir d’être vers l’extérieur suivi d’une peur d’être vu ».

Écrit et enregistré pendant la tournée de soutien à Inquiry, l’album a été alimenté au goutte-à-goutte par une série de sorties de « single » qui ont commencé avec le turbulent « People » en août 2019, alors que les dates de sortie étaient repoussées à maintes reprises. Y avait-il des problèmes ou simplement de la nouvelle musique ajoutée ?

Il a été d’écise d’aller à l’encontre de la tendance à la sortie rapide de « singles » après celle, en octobre dernier, de Frail State of Mind un album de nouvelles musiques plutôt qu’une collection de nouvelles chansons éparpillées entre des titres connus préalablement.

À props de Frail State Of Mind, Healy a déclaré : «  écrit « Go outside ? / seem unlikely » et une vérité paralysante d’anxiété et d’introversion sonne maintenant comme une alarme COVID-19 pendant le confinement. Mais alors que Frail State procure un sentiment de confort et de réconfort dans son mélange de rythmes sautillants, Notes propose également une partition pour la quarantaine.

L’album est une collection de genres écrasés et mélangés, allant de l’ambiance influencée par Brian Eno de « The End (Music for Cars) » et des cordes luxuriantes de « Streaming » aux voyages électroniques de « Yeah I Know », « I Think There’s Something You Should Know » et « Bagsy Not In Net », en passant par les virées folkloriques contagieuses de « Jesus Christ 2005 God Bless America » avec la chanteuse Phoebe Bridgers, et « Playing On My Mind ».

Et bien sûr, il y a les bops rêveurs d’inspiration pop comme l’éphémère « Then Because She Goes », le bonheur ambulant de « Me & You Together Song » et la nostalgie des années 80, avec une obsession moderne en ligne qu’est « If You’re Too Shy (Let Me Know) ».

L’album contient plusieurs moments forts, surtout dans la deuxième moitié. La réévaluation édifiante de l’ego déconstruit dans « Nothing Revealed / Everything Denied », où Healy s’insurge contre une personne publique encouragée par ses paroles expressives, est la chanson qui est sûre d’avoir une foule de spectateurs.

L’âme rêveuse des Temptations, samplée, « Tonight (I Wish I Was Your Boy » » est un grand moment. Et l’ambiance sonore changeante de « Having No Head » est le titre de gloire du batteur/producteur George Daniel dans un album rempli d’une production brillante et chatoyante.

Des chansons comme « The Birthday Party » et « Roadkil » », qui reflètent une vie accessible, la célébrité, sont les deux faces d’une même pièce, l’une s’orientant davantage vers le rock, l’autre vers l’électronique décontractée.  

Et puis il y a les moments d’émotion brute comme la ballade au piano « Don’t Worry » » un duo entre le père, Tim Healy, et le fils, et « Guys », plus proche, qui offre une appréciation réfléchie du voyage que Healy et ses compagnons ont fait. 

L’enchaînement de l’album permet de séparer les compositions ayant le même esprit, l’expérience s’apparente à l’ouverture de plusieurs onglets sur votre navigateur alors que vous passez constamment d’un trou de lapin à l’autre. C’est un peu déstabilisant par moments, mais on a l’impression que c’est voulu.

Peut-être que les 1975 proposent les différents styles et humeurs de Notes comme un album à déconstruire et à reconstruire selon les penchants de chacun de leurs publics. Vous voulez créer une collection d’ambiance et d’électronique à la dérive ? Découpez-le de cette façon et voilà. Vous voulez composer avec des rockers ? Prenez ce lot ici. Vous voulez vous prélasser dans l’amertume de l’âme contre des arrangements dénudés ? Prenez ceci, ceci et cela. 

En fait, dans un monde où le shuffle pourrait être le défaut, cet album pourrait bien révéler encore plus ses dons de génie à chaque nouvelle incarnation séquencée.

Pour l’instant, c’est un album qui interpellera certains auditeurs et en récompensera d’autres. Il sera aimé et détesté en quantité égale mais la seule chose qui est sûre, est qu’il ne faudra pas l’ignorer.

***1/2

Retirement Party: « Runaway Dog »

Lorsqu’un chien s’enfuit, il revient généralement. Mais parfois, il ne revient pas, et la possibilité d’une telle issue peut être paralysante. L’incertitude exacerbe la peur de la perte.

C’est la métaphore qui donne le ton à Runaway Dog, l’album très énergique de Retirement Party. Somewhat Literate, qui fait suite au premier album du trio de Chicago en 2018, passe la plupart du temps à réfléchir à des choses qui ont disparu – la famille, les amis, les passions – mais c’est loin d’être une affaire solennelle. L’album sort des enceintes avec une power-pop en plein essor et optimiste, et le groupe fait bien plus de bruit que ce que l’on pourrait attendre d’un trio.

Poussé par le rythme tonitruant du bassiste Eddy Rodriguez, « Runaway Dog »- » s’anime avec une énergie palpable, en commençant par l’analogie du chanteur-guitariste Avery Springer qui tente de retrouver sa créativité. « Compensation » développe cette analogie avec un grand air accrocheur sur les pièges et les écueils de la navigation dans le monde de la musique tout en essayant de rester fidèle à soi-même. Dans ces deux chansons, le groupe est au sommet de son art. Elles ne sont pas nécessairement représentatives de Runaway Dog dans son ensemble, mais elles sont une excellente vitrine de ce que Retirement Party fait de mieux.

Par rapport aux albums similaires sur le plan sonore et thématique sortis la même année par Worriers, Diet Cig et Ratboys, Retirement Party se démarque par un son d’une ampleur bouleversante. C’est un son qui se pulvérise de façon désinvolte et charmante. Le morceau de milieu d’album « I Wonder If They Remember You » se détache sur tous les fronts, avec la guitare de Springer qui siffle, la batterie de James Ringness qui s’écrase et clique et la basse de Rodriguez qui s’envole de manière titanesque.

Sous ce chaos contrôlé se cachent de sobres réflexions sur la perte. Avec « Old Age », Springer réfléchit à la mort de deux personnes dans sa vie, et à la façon dont elles lui ont donné une nouvelle perspective sur la condition humaine : « J’en ai perdu et c’était plus qu’une simple perte de poids / Pour une seconde en accord avec tout le monde autour de vous. » (Lost some and it was more than just shedding weight / For a second in tune with everyone around you.) Pendant ce temps, le « Ebb », très joyeux, et l’emo façon Promise Ring qu’est « Fire Blanket » traitent tous deux des retombées d’une amitié qui n’a pas duré. Au lieu de s’appesantir sur la perte, le groupe va de l’avant et se laisse guider par un plus grand sens de l’empathie, de la compassion et de l’appréciation. « Je me suis laissé aller à la complaisance, mais je suis mieux maintenant » ( Messed around with complacence but I’m better off now) chante Springer dans l’aberration réservée « Better Off Now ».

Runaway Dog est bruyant, amusant et attentionné. Il n’a peut-être pas la force d’un auteur-compositeur pour faire crier la foule à chaque ligne du dernier rang, mais le groupe devrait satisfaire ce public en faisant sauter le toit d’un côté ou de l’autre. Retirement Party n’a pas encore atteint son plein potentiel, mais son son son gigantesque, son dynamisme et ses promesses lumineuses devraient suffire à séduire les fans aujourd’hui et dans les années à venir.

***1/2

Liar, Flower: « Geiger Counter »

Liar Flower, le nouvel album de Geiger Counter – le dernier projet de KatieJane Garside (Daisy Chainsaw, QueenAdreena, Lalleshwari) et Chris Whittingham – est une collection de compositions qui mêlent des voix douces comme le miel à des paysages sonores instrumentaux rêveurs et magnifiquement produits.

Le morceau d’ouverture « I Am Sundress (She Of Infinite Flowers) » est d’une beauté obsédante qui laisse place à la concoction rock hypnotique de « My Brain Is Lit Like An Airport ». Le paysage sonore en colère se transforme ensuite en « 9N-AFE » psychédélique et déconstruit. Ses sonorités robotisées et décalées en font un titre à part entière.

Le style rock de « Mud Stars », juxtaposé à la mélodie de « Broken Light », vous enchantera par sa variété alors que le morceau suivant, « Even The Darkest Cloud », résonnera à vos oreiles en utilisant des guitares lacérées et des rythmes endiablés avec des voix brutes, ce qui met Geiger Counter dans un état de désarroi total, et en fait essentiellement une cacophonie de musicalité mal assortie.

En comparaison, le morceau suivant, « Blood Berries », est une berceuse lente avec une touche de pressentiment. Les brillantes compétences de production des deux musiciens sont fièrement mises en valeur sur le morceau post-punk « Little Brown Shoes ». La fin du disque sera comme un soleil après une tempête, alors que les instrumentaux commencent à s’éloigner des teintes de morosité, de luxure et de dégoût qui sont restées au premier plan pendant la plus grande partie du disque.

Le sensuel et séduisant « Baby Teeth » se fondra, lui, parfaitement dans le country ‘Hole In My Hand’, tandis que les légères touches du titre « Geiger Counter » offrent une mélodie simple, mais mémorable. Le dernier morceau, » »Doors Locked, Oven’s Off », est le parfait rapprochement entre les sonorités sombres de l’album et ses coins aérés, terminant le disque avec les instruments les plus puissants jusqu’à présent.

Une combinaison déroutante de violence bruyante et de caresses douces qui tient les auditeurs en haleine tout au long de l’album. Geiger Counter est aussi méditatif que cauchemardesque, aussi mystérieux que omniscient. Le disque grandit avec chaque écoute et à la fin, s’imprègnera jusqu’à ce qu’on soit prête à le rejouer.

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Snog: « Lullabies for the Lithium Age »

2020 devrait être l’année où l’album du Snog de David Thrussell devrait briller. La critique et l’examen de la conspiration qui ont été l’objet du projet australien pendant près de 30 ans sont d’une actualité brûlante à l’ère qui est la nôtre ; en effet, de nombreux vieux morceaux de Snog comme « Corporate Slave », « Empires » et « The Last Days of Rome » résonnent toujous autant aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, sinon plus. Alors pourquoi le nouvel album de Thrussell, Lullabies for the Lithium Age, se sent-il si déphasé par rapport au monde qui nous entoure ?

Le problème tient au moins en partie au ton général et à la ténorité du disque. Le modèle des examens jagréables mais sardoniques et profondément cyniques de la politique et de l’auto-sabotage sans fin de l’humanité a été une partie dominante du modus operandi de Snog depuis le disque Buy Me… I’ll Change Your Life en 97, et pourtant, en écoutant Lullabies, il est incroyablement difficile de se connecter au message de Thrussell. C’est peut-être dû au fait que tout ce qui est sur le disque est très downtempo : à l’exception de l’électro plodante de « Spätzle Machine », tout est musicalement très détendu et relax. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, même si l’effet des arrangements minimaux des chompositions avec des lignes de basse électro doucement réverbées, des leads et pads respirants et des chuchotements de Thrussell sur presque tous les morceaux est, en quelque sorte, endormi (comme le suggère le titre du LP pour ce que ça vaut). Il y a quelques bons moments – plus près « Death is Only a Dream » est légitimement l’une des plus belles chansons que Snog ait jamais publiées – mais en pratique, il est difficile de se souvenir de « The Sweet, Sweet, Treacle (Of Surrender) », « Saving Seeds » ou « Ball and Chain ».

Mais ce qui semble plus important, c’est l’absence de vie de l’album sur le plan des textes. Il serait insensé d’attendre d’un disque qui a probablement été achevé des mois et des mois avant que Covid-19 n’exacerbe les systèmes fondamentalement brisés de l’idéologie qui nous gouverne pour aborder les luttes exactes du moment. Cela dit, on pourrait penser que les guerres de la culture de la dernière décennie ont fourni plus de carburant créatif qu’il n’y paraît ici. Thrussell est quelqu’un qui s’est ouvertement engagé avec le sentiment anticapitaliste et les sortes de théories classiques de conspiration qui alimentent des entités comme Q Anon, incroyablement pertinentes pour tout type de commentaire sur l’état des choses en 2020. Et pourtant, les berceuses nous proposent des réécritures de « Corporate Slave » comme « Cog » et des odes déroutantes à des personnages comme Lee Harvey Oswald. Il n’y a rien de particulièrement incisif ici, et les sentiments exprimés sont fondamentalement identiques aux thèmes et idées que Snog régurgite depuis toujours. Le fait que de nombreuses opinions de David Thrussell soient devenues partie intégrante du discours dominant ne rend pas sa nième itération plus engageante musicalement.

On pourrait faire un méta-examen de Lullabies for the Lithium Age qui lui donne une certaine force poignante ; le troubadour des gens mis à terre par les exigences de la production, une fois que les invectives enflammées ont été xéroxées en un cynisme sûr et facilement ignoré. Aussi poétique que cela puisse être, cela ne rend pas le disque plus intéressant à écouter. Ce qui aurait pu être une justification de Thrussell en tant que prophète du présent finit le plus souvent par se sentir comme une répétition apprise et récitée par cœur.

***1/2

Thao & The Get Down Stay Down: « Temple »

Thao & The Get Down Stay Down ne sont pas du genre à se reposer sur leurs lauriers. Si A Man Alive en 2016, largement plébiscité, s’attarde sur la paternité absente, son suivi se déroule dans le cadre, sinon de la maternité pure, du moins de la féminité. C’est aussi, à bien des égards, une rupture sonore audacieuse par rapport à leur précédent succès indie. Alors que de nombreux groupes courageux ont dû faire face à la diminution des récompenses lié à un virage vers l’indé, Thao et compagnie semblent particulièrement peu préoccupés par la possibilité de déranger leur public avec Temple.

S’il y a une chose qui vous permet d’aborder une déclaration artistique avec abondanon, c’est le fait que vous avez failli ne pas y arriver du tout. Même si la purge émotionnelle de A Man Alive a été gratifiante pour les auditeurs, elle a laissé Thao largement exposé et entièrement épuisé. Elle s’est installée chez sa petite amie, les deux fantasmant sur une petite vie commune, voire sur l’ouverture d’un restaurant.

La sexualité de Thao n’est pas une chose qu’elle a toujours voulue comme une affaire publique. Au-delà d’une lassitude compréhensible à l’idée que les gens déballent sa vie personnelle dans des revues, une autre réalité, tout à fait plus personnelle et culturelle, la ronge.

Lors d’un voyage au Vietnam en 2017, accompagnée de sa mère, Thao a été confrontée à une myriade de situations étranges. Elle a été emmenée en tournée par rien de moins que l’ambassade des États-Unis pour représenter une culture vietnamienne-américaine en musique, une proposition certainement épineuse. De plus, elle n’en était qu’au début de sa relation, et n’était sortie ni avec ses fans ni avec sa famille élargie dans le pays. Profitant de l’accueil chaleureux de son public et de sa famille dans le pays, elle ne pouvait s’empêcher de se demander si elle aurait reçu la même bonne nouvelle si on avait tout su à son sujet.

C’est cette expérience qui a commencé à l’éloigner de la musique – elle n’était pas sûre de pouvoir exprimer ce qui devait être dit à travers un disque de rock – et l’a finalement repoussée, quand elle a réalisé, malgré tout, qu’elle devait essayer.

Cette dualité plane sur chaque note de Temple, sa joie simultanée de découvrir sa patrie et sa fatigue craintive face au manque d’acceptation d’une identité queer dans ce même lieu.

Cet album est donc le plus que Thao se soit jamais permis d’exposer sur disque, ne permettant plus aux médias d’interpréter ses paroles à sa place, et Temple déborde de clarté. Il est donc logique qu’il s’agisse de la première œuvre autoproduite du groupe.

Il est intéressant de noter que la musique de Temple est souvent ressentie comme une défense qui entoure l’honnêteté émotionnelle de Thao, que ce soit à dessein ou par hasard. Pendant qu’elle abat les murs qui mènent à elle, les guitares déchiquetées et la batterie régulière dressent une sorte de bouclier autour de l’étalage franc. Si A Man Alive compense souvent ce ton meurtri, voire tragique, par certaines des œuvres les plus accrocheuses du groupe à ce jour, on pourrait même presque décrire Temple comme du desert-rock.

C’est en partie grâce à l’influence qu’il tire du rock vietnamien des années 60 et 70 – certainement une période culturelle de la musique qui a longtemps demandé une exploration plus approfondie de la part des auditeurs du monde entier – avec Thao permettant à la musique et à la voix de la génération de sa mère une plateforme mondiale longtemps attendue.

Cela dit, Thao & the Get Down Stay Down découvrent parfois certains de leurs moments les plus inspirés en reprenant leur formule sur Temple. L’avant-dernier titre « I’ve Got Something » offre l’une des expériences les plus transcendantes de l’album grâce à un riff lointain et discret et à la puissance pure de la voix plaintive de Thao.

Le titre de l’album n’est pas une erreur : un temple, après tout, est un point de convergence, un lieu de rassemblement clé dans toute société, un lieu dans lequel beaucoup mettent non seulement leurs espoirs et leurs croyances, mais aussi une partie de leur être. C’est un lieu dans lequel nous cherchons la compréhension, l’appartenance. Inversement, ces mêmes espaces conduisent souvent à des jugements, à une notion prosaïque de normes. Dans son temple, Thao semble se sentir à la fois piégée et chez elle à tour de rôle.

Plus que jamais, elle a l’impression que l’être humain véritable qu’est Thao se trouve sur le Temple, lui offrant toutes ses pensées, plutôt que de laisser un autre lui prendre ses mots. Cependant, pour l’auditeur plus occasionnel, les barbes musicales et la nature grossière et délibérée de la musique peuvent s’avérer être un peu une barrière. Cependant, compte tenu de la vulnérabilité inhérente aux paroles, c’est peut-être la couverture dont le groupe avait besoin. Le jour où cette nouvelle intimité se liera pleinement aux meilleurs penchants musicaux de The Get Down sera vraiment puissant.

****1/2

Philary: « I Complain »

Philary est le projet solo d’Alex Molini (Pile, Jackal Onasis, Stove), qui, ici, cultive un savant mélange de lourdeur et d’harmonie avec ce I Complain. Molini mélange des riffs boueux et graves avec des lignes vocales accrocheuses et mélodiques (avec l’aide de Becca Ryskalczyk de Bethlehem Steel) ; c’est une combinaison gagnante, et pourtant elle est interprétée d’une manière fringante que l’on entend rarement dans un tel registre. Les morceaux sont denses, avec des moments de légèreté entremêlés. Chaque chanson est juste assez longue pour articuler une idée, pour attirer notre attention, mais elle est suffisamment succincte pour maintenir l’élan de l’album, un élan qui est apparent dès le premier morceau et qui ne se démentira pas. 

Le disque commence par « The Unclearness is Very Clear », une ode à l’incertitude à laquelle les artistes sont constamment confrontés. Pourtant, malgré lambivalence des paroles, les riffs du morceau le font avancer dans ce qui semble être un acte de détermination et de défi. Ce schéma se répète tout au long du disque ; des thèmes impliquant le changement et l’anxiété persistent dans les paroles et sont avalés par la densité des riffs qui les entourent, aidés par les lignes vocales chargées d’émotion.

Malgré la nature de ces thèmes, il est difficile de lire l’acceptation d’une défaite dans l’écriture des chansons de Molini. Au contraire, les morceaux sont comme un aconsentement et une tentative de donner un sens aux manières étranges, dures, humoristiques et imprévisibles dont la vie nous touche. Le dernier morceau, « Yay, Let’s All Go », semble plus optimiste que tous les autres, il ne ressemble pas nécessairement à une fin. Lorsqu’on coute l’album plusieurs fois de suite on arrive parfois à la troisième ou quatrième piste avant de réaliser qu’elle est terminée et qu’elle a recommencé. Cela se fait tout seul et rappelle que ces sentiments – qu’ils soient de peur ou d’espoir – sont cycliques. 

I Complain est frais et passionnant, même maintenant, quelques mois après sa sortie. Outre son contenu émotionnel, c’est un disque monstrueux et très amusant à écouter. Malgré sa lourdeur inhérente, il suscite toujours beaucoup de joie. C’est un disque à écouter quand on a besoin d’un remontant et, à cet égard il pourrait bien véhiculer le son cathartique idéal dont nous aurons envie lorsque lnous pourrons, à nouveau, profiter de la musique en direct ensemble.

***1/2

E: « Complications »

E, le projet de collaboration entre Thalia Zedek, Gavin McCarthy et Jason Sanford, est peut-être la forme la plus pure de collaboration musicale, chaque membre apportant une contribution égale à leur intrigante et fougueuse – mais parfois légèrement sinistre – marque de musique mélodique post-hardcore à la guitare.

Tous trois ont fait leur temps dans la scène rock indépendante, avec Thalia dans Come and Live Skull, Gavin in Karate et Jason Sanford dans son affaire de sculpture sonore en cours, Neptune. Le fait que Gavin et Thalia jouent également ensemble dans son groupe actuel et que E joue depuis 2013 explique en partie la symbiose musicale qui se produit ici, la facilité avec laquelle ils se faufilent entre eux, faisant un cadre parfait pour quiconque chante.

Complications est un plaisir à écouter, chaque morceau gardant son propre caractère. Le morceau d’ouverture, « Caught », avec ses percussions tonitruantes et ses guitares sauvages, présente leur étalage de manière ciblée, leur héritage commun se manifestant dans la puissance du mouvement de la vibration du tempo. Le chant de Thalia est tout à fait maîtrisé et elle exhorte « Don’t go quietly without a fight » avec un soupçon de désir là où de douces harmoniques brillent derrière les riffs les plus rudes. C’est une grande ouverture et l’énergie continue, et par endroits, cela rappelle le genre de puissance effrontée de No Means No. Il y a un rappel de ce groupe dans le chant sur « Acid Mantle », mais il y a aussi une sorte de jeu de guitare post-Television, avec juste un clin d’œil au jazz dans sa structure.

« Contagion Model » de Gavin est un modèle où les choses prennent une tournure curieuse, avec plus qu’un peu de prescience compte tenu de la situation actuelle de pandémie. Les lignes de basse des morceaux proviennent d’une invention de Jason Sanford qui réagit apparemment aux coups de pied et déclenche quelques notes en réponse, et par-dessus les voix viralees où, Thalia Zedek répand un magnifique hurlement sauvage au milieu des solos de guitare fêlés. Le point culminant est « Sunrise » avec son beau rythme mené par les cymbales et son jeu de guitare incisif qui rappelle tout ce qu’on pourrait aimer dans la musique américaine des années 90 et 90 à la guitare, la voix de Zebdek pleine d’émotion, certaines sélections d’accords qui vous font fondre le cœur.

Ailleurs, « Miasma » dépouillé de Jason Sanford pourrait venir tout droit de la salle d’opération, tant son efficacité est discrète, et le partage vocal sur « Dead Drop » entre Thalia Zedek, Gavin McCarthy est somptueux, simplement parce qu’ils sont tous deux des chanteurs uniques qui cherchent une façon d’interagir. Le break de guitare qui apparaît ici se présente comme une scie à ruban mal fixée, et le feedback brûlant qui accompagne McCarthy sur le plutôt émouvant sur un « Like A Leaf » qui fait dresser les cheveux sur la tête. Ce sont également les variations apportées par trois auteurs qui font de cet album un plaisir à jouer. On se délectera également de la sculpture abstraite des parties de guitare sur « Apiaries Near Me », plus proche, ou les diverses références médicales qui abondent. Complications est un album qui mérite une écoute répétée ; les interactions musicales et la gamme de textures utilisées est tout simplement magnifique et vivement recommandé.

***1/2

The Dears: « Lovers Rock »

Il y a eut rois ans de silence mais le groupe de rock indépendant canadien The Dears revient en force avec son huitième album studio, Lovers Rock. Ici, le combo tente d’expérimenter encore plus loin avecu n son rock qui leur est cher et qui leur réussit en grande partie grâce à sa fluidité, ses paroles intéressantes et une production des plus percutante. 

« Heart of an Animal » démarre le disque de façon éclatante donnant parfaitement le ton aux autres morceaux qui suivront. Jeff Luciani continue à jouer de la batterie tout au long de la chanson, accompagné d’une mélodie de guitare silencieuse mais puissante et régulière, qui se prolonge presque sans effort sur « I Know What You’re Thinking And It’s Awful ». 

De nombreux fans de Dears s’accordent à dire que tous les albums qu’ils ont produits ont un son vraiment fantastique avec des mélodies et une instrumentation qui s’unissent sur chaque morceau pour créer un disque qui donne envie d’être écouté et réécouté. Cela a été particulièrement évident sur leur album Times Infinity Volume One, sorti en 2015, alors qu’ils expérimentaient des morceaux plus mélancoliques tout en conservant le plaisir et la joie des disques précédents. 

Le morceau qui se rapproche le plus de ce climat à la mélancolie est « Instant Nightmare », qui présente assez bien des textes comme « This is an instant nightmare, and it’s like we’ll never wake up » sans que cela les fasst paraître ringards en raison de l’excellent chant du chanteur Murray A. Lightburn, dont la voix apaisante véhicule à merveille cette sensibilité hypnotique qui lui est si propre.

Malheureusement, il y a ici un certain nombre de compositions qui ressemblent trop à certains de à leurs efforts précédents, à savoir « Play Dead » et « Stille Lost »» qui semblent recycler des instrumentaux de Times Infinity Volume One. The Dears a conçu un nouvel album qui confirme son expérience, mais il lui manque tout de même un petit ferment de créativité imaginative.

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Long Neck: « World’s Strongest Dog »

Dans les moments difficiles, il peut être facile de sentir que l’on a perdu l’emprise sur son propre destin. Il est certain que nous sommes influencés et souvent accablés par un million de forces sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle et ignorer complètement ce fait serait irresponsable et dangereux. Mais il y a quelque chose de significatif à dire « tout ça m’emmerde », même si ce n’est que pour un moment fugace. C’est un peu ce que l’on ressent en écoutant World’s Strongest Dog de Long Neck, même si cen’est pas une fuite irréaliste de tous vos problèmes ; juste un moment de lucidité pour prendre le pouvoir sur votre propre vie. 

Prenez, pour preuve, « Campfire », le glorieux chant de combat personnel qui ouvre le disque : « Je veux construire mon propre feu / couper des pêches avec mon propre couteau » (I want to build my own fire/cut peaches with my own knife), chante l’auteur-compositeur Lily Mastrodimos avec un sourire puissant, s’associant aux guitares comme un vent incontrôlable qui souffle à travers les grands arbres. « Campfire » ouvre le disque en plantant un pieu dans le sol comme pour dire : c’est ma vie, je décide où elle va. 

« Cicada » suit la même et pure pulsion de « Campfire » avec un examen attentif de certaines des forces qui nous font douter de nous-mêmes. Chanson pop-rock effervescente, « Cicada » évoque l’auto-dévalorisation sous une forme humaine, une force qui « a enfoncé ses ongles dans le gras de moi » dug her nails into the bulk of me) et « s’est tordue le poignet pour insulter la blessure » ( wisted her wrist to insult the injury). Les paroles de Mastodimos illustrent une bataille déchirante entre votre force créatrice ; « Je veux écrire sur toutes les couleurs que j’ai vues » (I want to write about every color I’ve seen) et notre propre critique interne, mais la chanson est si optimiste et si contagieuse qu’elle sonne presque triomphante.

World’s Strongest Dog met à part les démons intérieurs comme un acte de bonne foi en soi, et en tant que tel, il aborde l’impulsion de se réaliser avec une patience sincère. C’est le but de l’aigu « Slowly, Slowly », qui fait contraster des versets enfiévrés avec un simple refrain d’un mot. « Ces choses horribles que je ressens la nuit/se figent pour se fossiliser » (These awful things I feel at night/settle in to fossilize), Mastrodimos chante comme si cela se passait en temps réel, tout le doute et la douleur étant presque trop accablants à supporter. Mais le « slowly » répété et allongé entre comme pour dissimuler la panique, insister pour ne pas être aussi dur avec soi-même.

Alors que Long Neck a commencé comme une entreprise solo de Mastrodimos, « Slowly, Slowly » brille dans les mains de toute la troupe du groupe. Une guitare ricanante glisse à travers le tout, et les percussions anxigènes de John Ambrosio donnent à la chanson une hâte délibérée pendant les sections les plus terribles. 

Mais des titres comme « Broken Ring » montrent que l’écriture de Mastrodimos brille toujours, même dans sa forme la plus simple. Rappelant « Matriarch » », l’une des autres grandes chansons acoustiques de Long Neck, « Broken Ring » rebondit et crépite avec trépidation devant quelque chose de nouveau. Plein de lignes sur la peur de la prochaine étape, c’est l’allusion à la jouissance du moment présent qui résonne le plus – « Je suis heureuse avec toi près de moi, double ombre sur le sol/Terrifiée de penser que je pourrais perdre ce que je viens de trouver » (I am happy with you near me, dual shadows on the ground/Terrified to think that I could lose what I just found..

Certaines de ces ruminations sur le fait de se remettre en question peuvent sembler, sur le papier, comme si elles prenaient le dessus, comme si elles gagnaient. Mais en réalité, il n’y a ni gagnant ni perdant dans cette bataille – il n’y a que des progrès lents et patients. Prenez « Bad Words », qui clôt l’album dans un mantra éclatant d’autodérision : « Peut-être que si je fais le ménage, quelqu’un m’aimera en retour » (maybe if I clean up my act/someone will love me back). Insister sur le fait que vous n’avez peut-être pas toute votre tête ne semble pas être la chose la plus motivante au monde, mais lorsque Mastrodimos hurle ces lignes dans les derniers moments de l’album, on a l’impression d’avoir un espoir sincère et total, comme si on envoyait un message qui dit « les choses vont s’améliorer parce que je vais les rendre meilleures ».

Long Neck, avec World’s Strongest Dog, a vraiment allumé son propre feu. Et il brûle aussi fort qu’on peut l’espérer ; il brûle tout seul.

***1/2