Bastille: « Give Me The Future »

5 février 2022

Le futur. Au cours des dernières années, de plus en plus de membres du gratin de la pop ont réfléchi à la direction à prendre pour une société de plus en plus enfermée dans ses écrans, contrôlée par ses bulles et de plus en plus déconnectée du monde qui l’entoure. Pour la plupart d’entre eux, cela se résume à une simplification réductrice de type : l »es téléphones sont probablement mauvais » – mais la dystopie rampante ne se résume pas à un simple ronchonnement résigné. Parfois, quand le monde est en feu, la meilleure chose à faire est de danser dans les décombres.

Pour Bastille, cette dernière voie offre un terrain bien plus fertile. Alors que leurs pairs déplorent les échecs d’un tout nouveau monde, le quatrième album Give Me The Future embrasse les possibilités d’un univers sans limites. La possibilité d’être n’importe qui dans un paysage de rêve sans lien avec le quotidien fait de l’évasion la star du spectacle.

Prenez « No Bad Day »’ – un morceau qui promet l’espoir qu’il indique sur l’étiquette ; un monde sans les déceptions du monde réel. « Distorted Light Beam » se détourne du quotidien et rêve de quelque chose de meilleur, tandis que « Stay Awake » vogue sur les vagues en promettant que « les monstres et les geeks peuvent diriger le monde » (reaks and geeks can rule the world) . Embrassant tout le spectre de la pop, les influences sont larges et variées. Il y a la pop disco-samba de « Back To The Future », la bombance théâtrale new-yorkaise de « Club 57 » et les grosses accroches pop des années 80 de « Plug In… ». En termes musicaux, il ne manque qu’une rondelle de l’évier de cuisine, mais ce qui pourrait si facilement être décousu et confus se rassemble grâce à la force de son thème central. Alors que les chaînes sautent et que les distractions fusent de toutes parts, c’est le mouvement des sables numériques sous le pied qui lui permet de rester ancré.

Give Me The Future n’est pas un disque qui n’est pas conscient que tout ce qui l’entoure peut être brisé – il n’essaie même pas de s’en cacher. Au contraire, il essaie de trouver un chemin à travers les flammes – plus comme un mécanisme d’adaptation que comme une ignorance optimiste. Il ne juge pas où nous en sommes, il espère que les dés tomberont pour le mieux.

En vérité, Give Me The Future peut être résumé à la fois par sa pièce maîtresse et par son dernier morceau. Le titre « Future Holds », qui clôt l’album, joue la carte de l’optimisme en s’exclamant : « Qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Peu importe si je t’ai toi » (W. ho knows what the future holds? Doesn’t matter if I got you)C’est la contribution plus pessimiste de Riz Ahmed sur l’interlude parlé « Promises » qui se trouve au milieu du disque qui le dit le mieux : « Le monde brûle, mais on s’en fout » (The world’s burning, but fuck it).

***1/2


The Reds, Pinks & Purples: « Uncommon Weather »

10 janvier 2022

Le troisième album de Glenn Donaldson sous le nom de Reds, Pinks & Purples distille une pop mélancolique dans une pureté lucide. Des lignes de guitare enrobées de fuzz s’élèvent de statiques brouillards de sifflements et de bourdonnements. Les mélodies ondulantes se frayent un chemin prudemment vers le haut, puis retombent doucement dans la plus douce des résignations élégiaques. Il y a une grâce et un rayonnement dans ces chansons qui pourraient vous rappeler les meilleurs janglers lo-fi – The Bats, David Kilgour, Kelley Stoltz – et un humour sournois qui rappelle les Television Personalities.

Donaldson a commencé Reds, Pinks & Purples en 2019, après que la mort à vélo de Josh Alper ait mis fin à la magnifique clameur d’Art Museums. Jusqu’à présent, ses trois albums sont des artefacts faits à la main, par un seul homme, avec des couches étincelantes de guitares, un peu de claviers, le cliquetis sourd de tambours organiques et mécaniques et des mélodies nostalgiques aux bords doux, teintées de regrets en clé mineure.

Sur le plan lyrique, les chansons de Uncommon Weather font le deuil de deux grandes obsessions insatisfaisantes : la romantique et l’artistique. « J’espère ne plus jamais tomber amoureux » (I hope I never fall in love again), confie Donaldson dans la chanson du même nom, et quelques chansons plus loin, il observe : « Un coup de pied au visage qui est l’amour/ou un coup de poing dans la bouche » (a kick in the face that’s love/or a punch in the mouth). Plus tard encore, il promet de rencontrer une ex et son nouvel amour (une promesse à laquelle il ne semble pas vraiment tenir) en soupirant : « Je suis sûr que ce serait bien » ( I’m sure that would be nice). Pourtant, ces chansons sont à l’opposé de l’amertume, un haussement d’épaules et un « c’est comme ça » » les imprégnant de la moindre couleur de mélancolie.

Donaldson tire plus de mordant et d’énergie de ses frustrations professionnelles. « Biggest Fan » fait ainsi la satire des rabatteurs à la table de merchandising qui n’ont pas encore acheté de disque. « Mais avez-vous acheté les disques, pouvez-vous citer trois de leurs chansons ? » (But did you even buy the records, could you, name three songs by them ?), insiste-t-il, tout en douceur, avec un esprit vif mais pas méchant. La chanson la plus émouvante, la plus excitante sera « The Record Player and the Damage Done » avec ses voix qui s’entrecroisent et ses harmonies froissées ; un titre qui parle, assez symboliquement, de musique et non d’amour.

Les compositionss ont toutes une certaine beauté ébouriffée, comme si elles ne s’étaient qu’à moitié réveillées, les yeux encore marqués par le mascara de la nuit dernière, mais elles sont tout de même à couper le souffle. Uncommon Weather est sans aucun doute le meilleur des disques Red, Pinks & Purples jusqu’à présent, un album qui est presque parfait sans avoir l’air d’en faire trop.

****


Elbow: « Flying Dream 1 »

29 novembre 2021

Le chant mélodieux de Guy Garvey et ses histoires intelligentes et sentimentales nous transportent dans les méandres des bois, du piano et de la guitare, comme un guide dans des eaux nouvelles ou familières. Sur leur dernier album, Flying Dream 1, Elbow semblent vouloir abandonner le format habituel des chansons pour se consacrer au pur amour du son, vocal et instrumental. On retrouve toujours les sensibilités pop alternatives que l’on attend d’Elbow, et bien que la plupart des chansons reposent davantage sur le flux et le reflux que sur la force motrice qui fait de certaines de leurs chansons les bangers qu’elles sont, elles parviennent toujours à exciter et à émouvoir.

Comme on peut s’y attendre au vu du titre, le vol est un thème qui revient à plusieurs reprises sur le disque, notamment dans la première moitié. « Est-ce un oiseau ? /Est-ce un avion ? / Ou est-ce une belle âme de guerrier jetée à la mer / qui traverse le ciel pour rentrer chez elle ? » (Is it a bird? / Is it a plane? / Or is it a jettisoned beautiful warrior’s soul / blazing ‘cross the sky on its way back home?), chantent-ils sur la troisième chanson de l’album, un trois-quatre avec un rythme Casio intelligent et un piano qui tinte. À propos de l’amour, Garvey chante sur « Six Words », Seule la chute vous donne des ailes comme celles-ci » (Only falling gives you wings like these).

La seconde moitié de l’album semble être constituée de titres qui parlent principalement de sa femme et de l’amour de sa vie. Elle comprend des chansons comme « The Only Road », où il chante « Oh, je ne t’ai pas vu venir / Mais maintenant, je ne suis rien sans toi » (Oh, I didn’t see you coming / But now I’m nowt without you). Et la seule route que je connais maintenant / c’est toi et moi ensemble » (And the only road I know now / is you and I together) . Le morceau le plus radieux de l’album est probablement le dernier, « What Am I Without You » qui a déjà fait son entrée dans leur cycle de performances « live » pour un effet triomphant. Le morceau commence de manière éparse, comme une grande partie de l’album, mais se transforme en une émouvante jam de rhythm and blues. Une chanson qui sera sans aucun doute un élément essentiel du catalogue d’Elbow à partir de maintenant, tout comme leurs nombreux autres morceaux mémorables et entraînants.

Pour les fans d’Elbow, cet album est un régal, avec sa subtilité, sa romance et sa bonne humeur typique. C’est un album d’une beauté époustouflante, avec la voix caractéristique de Garvey au premier plan et l’instrumentation talentueuse du groupe. C’est en quelque sorte leur disque pandémique, mais comme le titre le suggère, il s’agit davantage du rêve plein d’espoir de l’amour, que de la réalité de la stagnation ou de la mort que nous avons vécue à des degrés divers ces deux dernières années. Il semble que Garvey soit heureux de la vie qu’il mène, et sa gratitude se traduit par une affirmation cosmique de tout l’amour que nous pouvons ressentir ou espérer dans nos vies. Pendant un certain temps, les avions sont restés au sol, mais Garvey ose toujours rêver de voler.

***


Lala Lala: « I Want the Door to Open »

9 octobre 2021

Le troisième album de Lillie West sous le pseudonyme de Lala Lala est une réflexion sur le soi, et toutes les distorsions qui font de nous ce que nous sommes. I Want The Door To Open est , en effet, à la fois introspectif et existentiel, atmosphérique et surréaliste – une destination éloignée de la focalisation sur la guitare de l’acclamé The Lamb en 2018.

Les morceaux combinent des rêveries électroniques et une élégance lunatique pour peindre une image de West au centre d’un voyage de découverte de soi. Kate Bush est là, oui, mais aussi des contemporains comme Snail Mail et Caroline Rose.

Le point central de l’album est le morceau « Diver », un miroir synthétique de la réalité de West. Ici, le thème du moi déformé entre en collision avec la recherche sisyphienne de quelque chose de plus grand. « Je ne peux pas la regarder directement, ton visage déformé dans la fenêtre », chante West, « nageant vers ma nouvelle vie, entraînée par le ressac » (I can’t look directly at it, your face distorted in the window, swimming out towards my new life, dragged back by the undertow). Puis West s’appelle carrément Sisyphe, le roi grec qui, pour avoir trompé la mort deux fois, était obligé de faire rouler un rocher en haut d’une colline – pour qu’il continue à dégringoler.

C’est dans ce fil conducteur que l’on peut trouver le battement de cœur de l’album. Nos recherches individuelles de la vérité, semble suggérer West, sont futiles. Et si quelque chose se produit, cette recherche d’une « vérité » inaccessible ou définitive est ce qui fait que la vie en vaut la peine.

West a décrit ce sentiment et la façon dont il a influencé l’éthique et la production de l’album : « Je veux une liberté totale, une possibilité totale, une acceptation totale. Je veux tomber amoureuse du rock » (I want total freedom, total possibility, total acceptance. I want to fall in love with the rock).

Et dans cet abandon libérateur de la définition de soi, West trouve la beauté. « Je me souviens de mon nom, c’est toujours le même, une autre Lillie » (I remember my name, it’s always the same, another Lillie), chante-t-elle sur un « Bliss Now ! » aux teintes psychédéliques. Les titres « Prove It » et « Castle Life » tourneront, eux, autour de cette recherche, tandis que plus tard dans l’album, West s’est clairement trouvée et utilise cette recherche pour informer les autres aspects de sa vie.

Les apparitions de la poétesse Kara Jackson (« Straight & Narrow ») et de Ben Gibbard de Death Cab for Cutie (« Plates ») contribuent à compléter un album qui, en surface, est une collection indie pop agréable et hypnotique, mais qui, si on l’examine un peu plus en profondeur, révèle l’effort concerté d’une artiste talentueuse et réfléchie qui essaie de trouver le sens profond de son art (et de sa vie).

****


Dot Allison: « Heart-Shaped Scars »

4 août 2021

Les lecteurs d’un certain âge classeront instantanément Dot Allison aux côtés de Beth Orton comme le premier pourvoyeur de trip-hop folktronica post-club du tournant du siècle, avec ses rythmes crépusculaires et ses échantillons de vinyle craquants, sous des vocaux vaporeux pour apaiser et adoucir l’arrivée du dimanche matin. Vingt ans après son passage dans l’air du temps, et douze ans après son dernier album, Allison revient avec un disque tout aussi crépusculaire et rêveur que ses précédentes sorties, mais cette fois-ci, l’électronique a été remplacée par une guitare acoustique clairsemée, des arrangements de cordes sombres rappelant le travail de Robert Kirby pour Nick Drake, et des contre-mélodies de piano arachnéennes, gothiques et délicates, comme si elles avaient été choisies sur un montant poussiéreux dans le grenier d’une maison abandonnée des North Yorkshire Moors.

La voix d’Allison, familière, respirante et fragile, est toujours là, et l’effet de cette voix sur une instrumentation aussi éthérée est d’évoquer un sentiment de langueur nostalgique mêlé à des moments de mélancolie et d’effroi de conteur sorcier, ce qui en fait un album d’une clarté satisfaisante, sûr de s’étendre dans son propre monde sonore : plusieurs des morceaux débordent sur une sixième minute sans jamais vraiment faire quoi que ce soit, mais l’atmosphère magnifiquement endormie de l’album est telle que rien ne semble surjoué. Il y a des moments de divergence stylistique – un refrain gentiment hymnique (mais heureusement pas grandiloquent) sur le funèbre « Ghost Orchid » se rapproche doucement du territoire de la ballade de Coldplay, les strums de « Constellation » l’orientent vers le pop, et le résolument trip-hop « Love Died In Our Arms », avec sa riche orchestration pleine de propulsion et de groove, ressemble au point culminant d’un tout autre album de Dot Allison – mais dans l’ensemble, le retour d’Allison est gracieusement sobre, intime et intrigant, idéal pour la dérive après les heures de travail, même si les jours de clubbing sont passés.

***1/2


Drug Store Romeos: « The World within our Bedrooms »

4 août 2021

Ces chouchous de l’indie que sont Drug Store Romeos sortent leur premier album The world within our Bedrooms et il s’agit d’une collection stellaire de pop psychédélique merveilleusement conçue, avec une touche de groove et de stoner rock.

L’album débute avec « Building Song « , qui plonge immédiatement l’auditeur dans la pop synthétisée qui a fait la réputation de Drug Store Romeos. Les guitares et la batterie se complètent tout au long de l’introduction du morceau, avant que le chant shoegaze et space-age n’entre en scène, emmenant le morceau vers un endroit vraiment lointain.

Ce charme de dream-pop psychédélique est la base sur laquelle l’album va s’enraciner, en particulier avec des morceaux tels que «  Elevator »  » et « What’s On Your Mind », tous deux remarquables. Ce dernier titre illustre particulièrement bien la nature unique et merveilleuse du son de Romeo, la ligne de basse le poussant vers une merveille psychédélique. Dans ce morceau, le rythme et l’intensité s’accélèrent, avec une batterie qui pousse plus fort que sur n’importe quel autre morceau de l’album.

Cela ne veut pas dire que e LP ne présente pas une large tapisserie de sons : loin de là. Par moments, l’album dérive vers un son électronique étrange et intéressant. « Walking Talking Marathon » ainsi que « No Placing » montrent à quel point Drug Store Romeos est capable de plier les genres à sa volonté et de créer des chansons brillantes avec un large éventail de sonorités. « No Placing » », en particulier, mettra en valeur ces sonorités électro de manière experte, avec des accroches de guitare serrées et nettes qui font place à des sons de synthé lisse et doux.

Lorsque le disque atteint son point culminant, son ton change radicalement en s’éloignant de la dream pop vive et optimiste pour se transformer en un album plus lent et plus mélancolique. Des morceaux comme « Circle of Life » et « Adult Glamour » abandonnent la sensibilité pop et ressemblent davantage à des berceuses. C’est un changement de rythme rafraîchissant pour l’album, qui montre un côté plus mature et plus profond du groupe. 

The world within our Bedrooms est un excellent « debut album » ; léger et aérien avec des moments plus lourds et introspectifs, il fait montre de ce tour de force que Drug Store Romeos semble voué à installer À cet égard, c’est ‘une des meilleures tranches d’indie-pop que vous êtes susceptible d’entendre cette année ainsi qu’un un accompagnement parfait pour l’été.

****


Marina: « Ancient Dreams In A Modern Land »

13 juin 2021

L’artiste anciennement connue sous le nom de Marina and the Diamonds a ébloui nombre de personnes depuis qu’elle a fait irruption sur la scène dans une explosion de couleurs il y a plus de dix ans. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle devienne une figure influente de l’industrie musicale, et l’on peut dire que la pop alternative ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans Electra Heart. Après avoir éduqué une génération sur la façon d’être des briseurs de cœur, Ancient Dreams in a Modern Land la voit s’attaquer à tout, du patriarcat au changement climatique, avec une langue acérée et une musique pop victorieuse. Avec la même attitude pince-sans-rire dont elle est toujours armée, ce nouvel album prouve que Marina ne se rate jamais.

Alors que l’album passe progressivement d’un rythme rapide à des tempos plus lents, la première moitié de l’album est une bombe à haute énergie, avec les « singles » précédents, « Ancient Dreams in a Modern Land », « Man’s World » et « Purge The Poison » qui se disputent votre attention. L’effet est un showstopper audacieux qui arrive rapidement avant de s’installer dans l’ambiance plus décontractée de la seconde moitié. L’ouverture de la chanson titre vous ramène à la dance-pop enivrante de la fin des années 2000, avec un message beaucoup plus moderne : un appel à l’humanité pour lui dire que nous sommes en train de tout faire foirer. Marina n’a jamais caché les messages de sa musique, et avec des paroles qui vous giflent le visage pendant que vous dansez, elle n’est pas prête de s’arrêter.

« Venus Fly Trap » est un rappel frappant de The Family Jewels et d’Electra Heart ; la question centrale de « pourquoi faire tapisserie quand on peut être un piège à mouches de Vénus ? » (why be a wallflower when you can be a Venus fly trap?) renvoie au charisme teinté de sarcasme du personnage d’Electra Heart. Mais ici, Marina ne chante pas derrière un personnage ; même lorsqu’elle chante en tant que Mère Nature sur « Purge The Poison », on a l’impression qu’elle chante en tant qu’elle-même.

Alors que le début de Ancient Dreams in a Modern Land vous attire avec des tubes contagieux, les ballades au piano de la seconde moitié de l’album nécessitent quelques écoutes avant d’atteindre le cœur des paroles. « Highly Emotional People » » reprend les mêmes superbes paroles que celles de « To Be Human «  de Love + Fear. « New America »  » revient en force, démontant le mythe du rêve américain avec des cordes et des paroles cinglantes.

Il y a peu de stars comme Marina qui trouvent l’équilibre entre le fait d’être sans filtre dans leur politique tout en créant une musique pop de haut niveau et complexe. Elle est authentique avant tout – après tout, ce sont des sujets qu’elle chante depuis le tout début de sa carrière. La tentation est toujours grande de se détacher de ces messages politiques, mais au lieu d’inclure des morceaux politiques symboliques, Marina crée un récit cohérent en rendant ses commentaires, même les plus évidents, profondément personnels.

On a vraiment l’impression que Ancient Dreams in a Modern Land a quelque chose pour tout le monde. Marina nous a montré une grande variété de sons au fil des ans et il y a un peu de tout ici – de la pop-rock des années 2000, brillante et nostalgique, à des ballades au piano plus douces, en passant par un excellent travail de guitare et une écriture plus audacieuse que jamais. Ce qui rassemble tous ces éléments, c’est un sentiment résolu d’émancipation. Avec Ancient Dreams in a Modern Land, Marina pourrait facilement entrer amorcer l’été avec quelque chose qui pourrait être nominé au titre d’album de l’année.

****


Japanese Breakfast: « Jubilee »

5 juin 2021

Le troisième album studio de Japanese Breakfast, Jubilee, est un paradoxe : à la fois fort et délicat. Il satisfait comme une comédie shakespearienne ; il accueille les auditeurs avec une floraison comme l’aube, continue à vous briser le cœur, puis avec un soin méticuleux vous reconstitue. Plus grand et plus cinématographique que Psychopomp (2016) et Soft Sounds from Another Planet (2017) grâce à ses cordes et ses cuivres, cet album est une invitation de Michelle Zauner à faire fi de toute prudence et à se prélasser dans un bonheur non dissimulé. Danser, et même pleurer – parce que, semble dire l’album, l’acte de ressentir lui-même vous donnera de l’espoir quand rien d’autre ne le peut.   

Zauner décrit l’album comme un combat pour le bonheur, ce qui prend un sens particulier au vu des circonstances difficiles qui ont donné naissance aux deux premiers albums du groupe : La mère de Zauner est décédée des suites d’un cancer gastro-intestinal. Alors que Psychopomp et Soft Sounds avaient pour thèse un sentiment spécifique et urgent – le chagrin et son traitement -, cet album est guidé par un effort pour ressentir tout court. Chaque morceau est une tentative confinée de gaieté, une histoire succincte au service de cette plus grande mission d’émotion désinhibée – qui est finalement, espérons-le, la joie.   

Le disque s’ouvre avec « Paprika », qui est tout en cornes et en fioritures dans ce qui est l’équivalent sonore d’un réveil du sommeil, frais et lumineux. « Slide Tackle » comporte un solo de saxophone qui ferait pâlir d’envie « Run Away With Me » de Carly Rae Jepsen. La première moitié de l’album est ludique de cette manière, même un titre comme « Kokomo, IN », qui chante la douce solitude de l’attente du retour de votre béguin en tant qu’adolescent. Mais à mi-chemin, le lyrisme tranchant de Zauner, dont la gravité pourrait facilement passer inaperçue dans le funk de « Be Sweet », devient difficile à ignorer. 

« Le monde se divise en deux, » chante Zauner sur « Posing in Bondage », ceux qui ont ressenti la douleur et ceux qui ne l’ont pas encore ressentie. Ces morceaux plus lourds, dont la sombréité est presque sournoise, ponctuent l’album – ils ont certes un rythme poppy et jovial, et vous pouvez toujours danser dessus lorsque vous êtes pompette, mais lorsque vous devenez ivre, vous risquez de pleurer. N‘hésitez pas à pleurer pourtant ; en effet tout cela est conforme à l’objectif qui fonde Jubilee : pleurer pour Zauner, c’est se rappeler que l’on est vivant, un soulagement qui peut mener à la joie. Zauner veut que vous soyez trempé de part en part par l’émotion. « L’enfer, c’est trouver quelqu’un à aimer et je ne peux pas t’avoir » (Hell is finding someone to love and I can’t have you), chante Zauner sur « In Hell ». C’est un refrain insistant qui pique férocement.

Le dernier morceau, « Posing for Cars », est la plus grande des finales car il illustre le mieux l’objectif de l’album, qui est de vous faire ressentir l’acuité de l’adolescence. Zauner chante un vide si vaste que cela fait mal d’y penser – mais sa voix, alors qu’elle chante l’incertitude du temps, semble consolante, comme si elle souriait. Les cordes, une guitare électrique au son doux, un piano majestueux et des cuivres jubilatoires créent une grandeur qui propulse les auditeurs vers le bonheur, validant tout ce qui peut vous passer par la tête. 

Jubilee n’a pas pour but de repousser la douleur, mais plutôt de valider ce que vous ressentez. Avec cet album, Zauner veut que vous sachiez que vous avez la capacité de trouver la joie dans n’importe quel désordre que la vie vous envoie. La voix de Zauner contient une sensualité qui descend le long de votre colonne vertébrale et s’infiltre dans vos pores, travaillant à travers vos viscères et vous faisant sentir vivant.

***1/2


Teenage Fanclub: « Endless Arcade »

15 mai 2021

On peut honnêtement affirmer que, depuis 31 ans que le premier « single » du groupe écossais, « Everything Flows », est tombé comme une bouffée d’air frais par une chaude journée d’été, il ne nous a amais été donné de rencontrer personne qui n’aime pas Teenage Fanclub. Bien que la composition et le son du groupe aient considérablement changé au fil du temps, ils sont restés les piliers de leur métier. Une sorte d’institution qui a émergé de l’époque faste de l’« indi », comme on l’appelle aujourd’hui. Pourtant, ils n’ont jamais été du genre à faire des compromis ou à tenter vaguement de s’intégrer à la scène du jour, quelle qu’elle soit (et ils en ont vu beaucoup aller et venir).

C’est donc tout à leur honneur que trois décennies plus tard, un nouveau Teenage Fanclub soit toujours aussi attendu par les fans qu’il l’était au début du groupe. Et c’est tant mieux, car leur dixième album marque le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire féconde du groupe. Cela tient principalement au fait qu’il s’agit du premier album de Teenage Fanclub sur lequel ne figure pas le membre fondateur Gerard Love (il a quitté TFC en 2018). C’est aussi leur premier album où le multi-instrumentiste et auteur-compositeur Euros Childs a joué un rôle actif dans le processus d’écriture du groupe, étant devenu un membre permanent pendant la période intermédiaire.

Formés dès le départ à l’art de la composition classique, les Teenage Fanclub ont toujours porté leur cœur sur leurs manches en arborant des patchs Byrds et Big Star sans jamais devenir des pastiches ou des copieurs. Leur héritage est aussi brillant que celui de leurs influences, et Endless Arcade représente un autre ajout sain à un catalogue inébranlable qui suinte la qualité depuis le début.

Écrit et enregistré tout au long de l’année 2019 et finalement terminé avant que la pandémie de COVID-19 ne vienne mettre un terme à la vie telle que nous la connaissons au début de l’année 2020, Endless Arcade est un disque qui montre que Norman Blake et Raymond McGinley sont deux des auteurs-compositeurs les plus doués (pour ne pas dire réguliers) de leur génération. Ce qui signifie que Endless Arcade ressemble à une sorte de journal intime. Riche en intégrité émotionnelle tout en évoquant le passé, Teenage Fanclub respire l’honnêteté par tous les pores. « Nous avons vécu le rêve mais nous n’avons jamais su » (We lived the dream but we never knew), suggère McGinley sur « In Our Dreams », et trois décennies plus tard, Teenage Fanclub est encore un combo dont la proposition demeure magique et visionnaire.

****


girl in red: « if i could make it go quiet »

5 mai 2021

« Ecoutez-vous girl in red ? » Au sein de la communauté lesbienne, cette question est devenue un code. Une sorte de phrase magique, signifiant l’appartenance – voire le désir. Mais If I could make it go quiet est plus qu’un simple symbole. En l’écoutant pour la énième fois d’affilée, on est frappé par les joyaux cachés des chansons que l’on n’a pas entendues les premières fois. Des vompositions comme « You Stupid Bitch » et « Serotonin » sont fortes, furieuses et captivantes, et elles dominent le reste de l’album. Pourtant, lorsque qu’on atteint la huitième piste, l’album a soudainement changé du tout au tout. Les oreilles se dressent alors et le coeure met à battre plus vite. On ne peut être alors que décontenancé par le fait que tout ce que l’on était en train de faire se soit briquement arrêté.

Il y a quelque chose de tellement désinhibé dans cet album. Les paroles parlent ouvertement de pensées intrusives, d’insécurité et de perte d’amour. Mais d’une certaine manière, la musique qui se cache derrière est encore plus vulnérable que le contenu. Contrastant de manière positive avec le morceau précédent, le piano discret du début de « Apartment 402 » constitue une introduction émotive et est en symbiose avec l’incertitude évidente de la chanson. Il y a une nostalgie dans le battement sourd de la basse et de la batterie qui est aussi évocatrice que les images qu’elle évoque. Les jours d’été, les clubs bondés et solitaires, et la grasse matinée flottent au premier plan de mon esprit. Il tire sur ma corde sensible.

Sa voix est pure et forte, presque aussi pure que le soleil de l’après-midi qui frappe les particules de poussière. Elle résonnera en nous d’une manière similaire à « Habits (Stay High) » de Tove Lo. Bien que les deux chansons soient distinctes, elles partagent une expression de nostalgie et d’angoisse si puissante que je voudrais presque pouvoir m’y identifier. La tristesse qui s’en dégage est dévorante et persiste longtemps après la fin des chansons. Encapsulés et piégés à jamais dans une sombre nostalgie.

Plus on écoute, plus on est amené à considérer cet album comme un concept. Il passe de la colère à la tristesse, reflétant l’évolution des émotions. Dans ce contexte, il semble que la fille en rouge mûrit et grandit de la perte d’une petite amie idéalisée. L’intensité avec laquelle j’ai vécu par procuration cette progression tout au long de l’album a été cathartique et agréable. C’est un album qui demande à être écouté dans tous les scénarios imaginables. Que ce soit en hurlant passionnément les paroles sous la douche, en dansant sur l’album lors d’une fête ou en l’écoutant en privé sous les couvertures pour garder le secret. Je veux les faire tous.

Complexe et sophistiqué, if i could make it go quiet est l’un des nouveaux albums les plus séduisants qui nous a été donnés d’entendre et à écouter en boucle depuis longtemps ; un disque à chérir et à apprendre par cœur,

****1/2