Mountain Man: « Magic Ship »

Parfois le moins apporte un plus ; c’est un peu le cas pour ces trois voix (Molly Sarlé, Amelia Meath et Alexandra Sauser-Monnig) et c’est précisément ce qui a fait le charme de leur premier album, Made The Harbour. Ce disque était captivant à écouter avec le son de ces doigts grattant les cordes des guitares acoustiques, les soupirs qui s’exhalaient et les splendides harmonies qui se heurtaient en réverbérations le long des murs du magasin de glaces qui les accueillaient et où elles enregistraient.

Plus que beaucoup, le trio avait capturé une humeur un hymne à la beauté vêtu d’habits où le dépouillement de rigueur accompagnait ce plaidoyer pour la nature, la musique folk des Appalaches et une simplicité depuis longtemps diaparue.

La vie avait dicté une ligne de conduite faite d’un rapide « follow-up » après rien mieux que huit années passées à peaufiner carrières et répertoires, et c’est exactement cela que cette même vie a permis de déverser dans Magic Ship et de faire de ce nouvel opus quelque chose de plus structuré et riche et de générer un agrément d’écoute aux innombrables textures.

Le disque a été conçu pendant une longue virée entre la Californie et le Dakota du Nord, entre cieux désertiques et panoramas sauvages et c’est ce paysage dénudé qui donne des chansons véhiculant un sentiment de tendresse, de vieilles amitiés se retrouvant et du temps juste passé à déguster son écoulement.

On perçoit affection discrète sur « Rang Tang Ring Toon », une rumination sur les joies triviales d’un repas pris sous les étoiles, ou « Boat » avec des harmonies délicieuses nous rappellent le flot d’une rivière sous un ciel gorgé de soleil ; des plaisirs simples et des contes narrés de la manière la plus décharnée qui soit.

Magic Ship est un album élégant et qui ne dément pas son épithète ; c’est un disque spécial, celui de trois musiciennes nées pour faire de la musique ensemble.

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Grouper: « Grid of Points »

Grouper, Way their Crept, WideCover the Windows and the WallsDragging a Deer Up a HillA I A: Dream Loss & Alien ObserverViolet ReplacementThe Man Who Died in His BoatRuins… et voici Grid of Points, un album court, mais hautement recommandable.

On applaudit doucement Liz Harris, trentenaire californienne, depuis le milieu de la précédente décennie. Sa prolificité en tant que Grouper (son pseudo comme artiste solo) avait ralenti depuis 2014, alors qu’elle avait lancé l’excellent Ruins.

On l’a connue pour divers projets solos intégrant électronique, instruments classiques ou instruments préparés. Cette fois, elle chante seule et s’accompagne au piano; mélodies évanescentes, voix diaphane, textes susurrés, harmonies tonales ou modales, mélodies consonantes…

Ajoutons à cette dimension piano-voix différents effets de réverbération, surimpressions mélodiques sous forme de canon, sons captés dans l’environnement de création.

Voilà autant de procédés de composition/réalisation qui mènent à ces formes dérivées de chansons « classiques » .

Répartie tout au long de sept plages l’expérience humaine ici évoquée est solitaire, introspective, exprimée avec la sensibilité féminine d’une artiste douée qui sait transformer ses humeurs et états psychologiques en un art à la fois familier et insolite.

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Iron & Wine: « Beast Epic »

Ce dernier album de Sam Beam sous le pseudo de Iron & Wine, Beast Epic, doit son nom à ces narrations allégoriques où les animaux ont adopté des caracéristiques et des émotions humaines, un peu comme ches Saucer ou le 1984 de George Orwell.

Le matériel, par contre, est nettement moins conceptuel et en dépit de son titre trompeur, est un effort minimaliste, le plus direct peut-être, de Beam depuis une bonne décennie.

Les tonalités y sont en effet très acoustiques et délicates, que ce soit pour les notes assourdies de « Claim Your Ghost » ou sur les douceâtres vagues soniques qui amplifient progressivement le volume du titre. Ici trouveront matière à satisfaction ceux qui avaient été désarçonnés par les velléités expérimentales de Kiss Each Other Clean ou Ghost on Ghost perçues comme inauthentiques.

L’approche restera dépouillée et véhicule un climat apaisant bein servi par la voix de miel de Bream et « Bitter Truth » sera un bel exemple de mélancolie («  Some call it talking blues / Some call it bitter truth / Some call it getting even in a song ») alors que et le « single » «  Call It Dreaming » véhiculera une chaleur à laquelle nous n’étions pas habitués auparavant.

Des titres comme « Song in Stone » et « Right For Sky » accentueront encore l’esprit désillusionné d’un album qui, si elle n’est pas la meilleure de ses productions, se situe largement au niveau de sonThe Shepherd’s Dog en 2007.

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C.K. Flach « Empty Mansions »

Ce musicien d’Albany dans l’état de New York a fait depuis longtemps partie du circuit indie-folk avec son groupe précédent, The Kindness. Son premier album solo ne va pas s’éloigner du style alt-folk dans lequel il se situe mais Flach va ici s’aventurer dans un univers conceptuel dont les thèmes principaux seront la fragmentation et la confusion dans lesquelles l’époque actuelle nous plonge.

Cette notion lui permet sans doute dde nous faire partager de longs moments d’expérimentation puisque nous vivons dans une ère marquée par l’incertitude et le tumulte.

Empty Mansions va essayer d’y trouver un sens tout au long des neuf titres, souvent parlés, qui abordent des thèmes comme l’amour, le racisme, la dissociation et le salut. Le disque trouve sa consistance grâce à un travail très complexe et un art de la composition assez raffiné. Les morceaux les plus frappants sont le « single » « Boxcar Dreaming » « road song » nostalgique frappé d’allégories empruntes de lassitude ainsi que « Calamty », une ballade mélancolique pleine de rêveries.

L’ensemble sonne hérité de ces climats fin 60’s tels qu’on les trouvait à Laurel Canyon avec, parfois, un peu trop de complaisance comme sur « Firmament ». Reste un album dont on salue une ambition et une exécution en tous points réussies.

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Conor Oberst: « Salutations »

Quand Conor Oberst sortit Ruminations l’année précédente, on loua un disque enregistré en 48 heures avec, pour toute instrumentation une voix, un piano, une guitare et un harmonica. L’album était censé représenter un effort nu et décharné mais, dans sa forme définitive, abouti comme si la travail avait été minutieux et peaufiné.

Le résultat en était un opus respirant la sincérité et la frugalité mais, alors que les fées critiques semblaient s’être penchées sur son berceau, le chanteur décida d’aller de l’avant et d’enregistrer avec un groupe au complet.

Salutations peut, à cet égard être considéré comme le pendant de ce qui l’a précédé, garni qu’il est de plages plus étoffées qu’auparavant ce qui pose la problématique de savoir si ses compositions sont aussi fortes qu’auparavant ou si elle ne sont qu’une dilution du produit fini.

La réponse n’est pas d’une seule pièce ; le titre d’ouverture, « Too Late to Fixate » , est indubitablement novateur, sans doute un des meilleurs morceaux de l’artiste avec sa combinaison de piano bondissant et d’harmonica, une chanson qui atteint sans doute la quintessence de qui est Oberst.

La perception générale pourrait  alors être que l’artiste prend sciemment, voire cyniquement, l’option d’opérer une volte-face pour profiter de son succès précédent. Le résultat se situe à mi-chemin de ces interrogations ; Salutations est le véritable opus d’un auteur compositeur plutôt qu’une resucée ayant sa source dans le cerveau d’un « label manager » . C’est un album qui est ce qu’il s’était promis d’être,riche,nuancé et fièrement enraciné dans des mélodies judicieusement enregistrées en mode majeur.

***1/2

Thao & the Get Down Stay Down: « A Man Alive »

Thao & the Get Down Stay Down sont de retour avec un A Man Alive plutôt brillant dans la mesure où, pour ce collectif de musiciens excentriques réuni autour de la chanteuse Thao Nguyen, l’éclectisme musical, les rythmes fracturés et l’indie folk ravageur jouent avec un schéma difficile à atteindre, le mix de la tension et de l’émotion.

Les structures des compositions sont tout sauf orthodoxes, le rendu favorise alors l’imprévisible ; basse à la pulsation frénétique (« Astonished Man »), vocaux en distorsions furieuses (« Nobody Dies ») et une guitare funk en staccato omniprésente.

Ce qui donnera pourtant cohésion au milieu de toutes ces variations est l’élément confessionnel qui va étayer la plupart des textes. « Guts » lui fait révéler ses tripes, « Fool Forever » est un aveu de vulnérabilité dans lequel Thao nous invite en son plus profond (« Meticulous Bird »).

A Man Alive est un album porteur de vivacité dans son exploration de l’intime ; à cer égard il justifie son titre et montre que facétie n’est pas toujours synonyme de légèreté.

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Sur bien des plans Dawes est le groupe parfait. Il ne font jamais de fausses notes ni ne se plantent rythmiquement et ils semblent produire sans aucun effort des morceaux qui sonnent comme si ils avaient toujours existé sans qu’aucun élément ne paraisse pas à sa place.

Les membres de Dawes sont des « songwiters » au sens le plus traditionnel et le plus pur, un genre qui n’a que très peu d’égal. On comprend alors pourquoi ils collaborent avec des gens de la trempe de Robbie Robertson, John Fogerty et surtout Jackson Browne à qui, à tort ou à raison, on les compare souvent.

Ils sont également un groupe parfait dans la mesure où, doublés d’être des accompagnateurs hors pair en studio, ils disposent de leurs propres compositions et nous renvoient à une ère où tous les interprètes de l’époque sacralisaient leurs chansons au point de les faire produire de la manière la plus précise possible.

Leur quatrième opus, All Your Favorite Bands, a été conçu pendant une année très chargée pour eux ; accompagner Conor Oberst et la participation de leur leader, Taylor Goldsmith, l’enregistrement du projet de T-Bone Burnett, New Basement Tapes ; c’est pourtant leur album le plus abouti et le plus habité.

En effet, Dawes est un des rares combos si confortables dans ce qu’ils font qu’on ne souhaite pas réellement qu’ils changent de registre. Les harmonies que Goldsmith fait résonner de sa guitare au début de « Things Happen » nous font penser que quelque chose de différent est en train de se produire mais, quand nous arrivons au chorus, les harmonies multi-parties sonnent distinctement comme du Dawes. On assiste néanmoins à une évolution dans le bon sens, elle est plus brute et sonne plus « live » que tout ce qu’ils ont pu faire précédemment. All Your Favorite Bands voit le groupe délivrer ici ses compositions les plus tristes et les plus moroses ; la tonalité plus chaude y est constamment présente tout comme l’habileté de Goldsmith à transformer des phrases toutes simples en titres, thèmes et textes. Cette faculté a toujours existé chez eux, simplement cette fois elle est plus profonde et épiasse et semble atteindre des étendues inédites jusqu’à présent.

Bien que Dawes a toujours été un combo aux compositions redoutablement façonnées et qu’il est capable de riffs indiscutables, Your Your Favorite Bands le voit parfaitement assembler ces deux éléments. « Waiting For Your Call » se situe à l’intersection parfaite de ces deux capacités, c’est un e plaidoirie emplie d’un chagrin qui nous consume lentement ponctués d’accroches de guitares blues-soul dans lesquelles on pourrait retrouver la patte de Elvis Costello, un nouvel ami de Goldsmith alors qu’un extraordinaire solo d’orgue s’élève et nous offre une des premières instances (avec le solo de guitare de « I Can’t Think About It Now ») où Goldsmith se lâche véritablement.

La chanson titre nous fera revivre une vieille flamme amoureuse sur un accompagnement de piano en mode gospel et des accords de six cordes grattés avec brusquerie pour évoquer une nostalgie du temps jadis mais la morceau central de l’album est clairement un « Now That It’s Too Late, Maria », un titre qui excède 9 minutes délivré sur un tempo qui semble ramper et une voix qui a toutes les caractéristiques de cette lassitude que seule la peine de coeur peut causer.

C’est un composition dont le point de vue est rétrospectif pourtant et qui se place à un moment où l’éclaircie est faite, la pages tournée et que vous êtes conscient du fait que la relation était vouée à l’échec. Son climat est par conséquent nuancé et comme équilibré entre passé et présent avec des inflexions qui rappelleront le Dylan de Blonde on Blonde, des harmonies façon Eagles et un solo de guitare empli de deuil d’une confondante beauté.

Même quand Dawes oparvient ainsi à faire évoluer leur son, ils parviennent encore à conserver leurs petites idiosyncrasies. « Somewhere Along the Way » met en exergue ce moment où les choses ont pris une bifurcation contraire à laquelle on s’attendait et où les rêves ne peuvent que se dissiper et où la guitare virevoltante accompagne un énorme chorus avant de nous délivrer un autre de ces merveilleux solos. Sur le même mode, « Right On Time » est probablement la chanson la plus classique du groupe : grosses guitares électriques, riffs craquants et pourtant subtils, hamonies multi partes et un chorus monstrueux ; c’est un titre qui prend la mesure de combien Dawes est capable de cultiver sa retenue instrumentale. Ici comme ailleurs, le groupe sait l’espace qui lui est fourni et n’intervient quan quand ça l’est absolument nécessaire.

Si nous étions dans les 70’s, Dawes seraient milliardaires, leurs compositions seraient la bonde-son d’un mode de vie, ils ne se trouveraient pas en situation de demander à collaborer avec des artistes du même tonneau. Et leurs chanson passeraient sans cesse à la radio. Mais des groupes comme eux n’existent plus aujourd’hui et, alors que la musique est devenue plus électronique et tripatouillée, il est rafraichissant de constater qu’il demeure encore des combos capables d’une telle cohésion et d’une telle cohérence dans leurs propos sans avoir besoin d’artifices de studio. La seul imperfection réside donc dans le fait qu’ils ont surgi au mauvais moment mais cela ne semble pas les affecter et, pour qui a les oreilles ouvertes, existe-t-il un moment qui soit inapproprié ?

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Shana Cleveland & The Sandcastles: « Oh Man, Cover the Ground « 

Shana Cleveland & The Sandcastles est le projet parallèle de la vocaliste et leader du groupe La Luz, un combo garage pop basé à Seattle.

Oh Man, Cover the Ground est un opus beaucoup moins énervé que ceux de La Luz aussi ceux qui s’attendent à un registre grungy en seront pour leurs frais., Si Cleveland éprouve le besoin de s’aérer c’est, en effet, pour montrer ses talents d’artistes et sa capacité d’élargir son répertoire

On a donc droit ici à un disque laid back et détendu, émouvant de par son climat acoustique bien éloigné de la zone de confort qui lui est habituelle.

Il n’est pas évident de délivrer un message qui soit rafraichissant mais elle y parvient très bien en nuançant le son pastoral de son album de zestes d’expérimentation et d’improvisations.

Shana Cleveland & The Sandcastles vont ainsi très profond dans l’intime et la véracité que ce soit dans ce que ces éléments peuvent avoir de rustique mais aussi d’éthéré et d’onirique et servis qu’ils sont par une voix qui est un somptueux instrument à elle toute seule.

***1/2

The Milk Carton Kids: « Monterey »

Monterey est décrit comme le troisième album du duo indie-folk The Milk Carton Kids mais, sachant qu’il a été écrit sur la route et enregistré dans des salles de concerts vides cette méthode atypique n’en fait pas un réel disque de studio.

En même temps le résultat est concluant car il permet de capturer des artistes là où ils sont le plus à l’aise dans un cadre intime et chaleureux. Joey Ryan et Kenneth Pattengale écrivent, chantent et jouent de la guitare acoustique et délivrent ici quelque chose qui va au-delà de cet alliage.

Les harmonies vocales sont enchanteresses, et le tout donne la sensation d’avoir été crée dans un univers fait de symbiose entre eux. On notera la facilité à prodiguer un son qui paraisse accompli même sur les titres courts (Sing Sparrow Sing ») et à nous entraîner vers des méditations philosophiques voire cosmiques comme sur la chanson titre.

Sur la durée de l’album, toutefois, la stricte adhérence à une seule esthétique devient quelque peu lassante même si la maîtrise exercée par The Milk Carton Kids n’est jamais prise en faute.

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Eaves: « What Green Feels Like »

Après avoir fait parler de lui grâce à quelques « singles », Eaves, un singer-songwriter basé à Leeds, sort son premier album, What Green Feels Like. Si vous aimez les voix habitées, les instruments qui forment une riche tapisserie, les arpèges de guitare folk vous serez à votre aise avec cet artiste qui établit un pont entre Nick Drake, Steve Buckley ou Bon Iver.

Joseph Lyons est capable d’amalgamer des éléments de folk classique à un son plus indie-rock ce qui donne la sensation que Eaves est un véritable groupe et non le pseudonyme d’un musicien.

Jeune encore, il semble avoir acquis suffisamment d’expérience pour faire preuve de sagacité et de mysticisme et offrir un opus aux arrangements délicats en harmonie avec ses vocaux.

Des titres comme « Pylons » ou « Timber » font montre d’un talent d’autant plus prometteur qu’ils semble le fruit de peu d’efforts. What Green Feels Like est ; à cet égard, engageant et même parfois captivant surtout si on l’écoute dans un cadre rupestre avec une tasse de thé.

***1/2