Agnes Manner: « Fantasia Famish »

19 décembre 2020

De temps en temps, un album arrive qui vous arrête dans votre élan etv ous nourrit de ce qui est un véritable festin émotionnel. Fantasia Famish est le premier opus d’Agnes Manners de Matthew Gravolin (anciennement connu sous le nom de Hellion), et c’est exactement ce qu’il fait. Honnêtement, il est supéfiant voire même intimidant de vouloir commencer à le décrire.

« Evergreen » ouvre le bal et il est plein de positivité et de luminosité. Gravolin dit que la chanson parle de « s’abandonner à l’amour et le laisser vous changer » et qu’elle s’est terminée par une « sensation d’Americana » et c’est tout à fait juste. Cette chanson sonne comme un jour de printemps avec une guitare chaude, un piano, des gazouillis d’oiseaux et une ligne de basse funky de CJ James. CJ Gilpin, de Dream State, se joint à Gravolin pour « As Long As You’re Mine », une autre magnifique chanson d’amour. Cette chanson a un rythme de batterie électrique funky, des cordes et un saxophone sexy. Elle a un air frais du dimanche après-midi jusqu’à ce que Gilpin la rejoigne. Sa voix est, bien sûr, fantastique et elle ajoute une excellente touche à cette chanson douce et froide.

Après les premières chansons d’amour, l’album et l’ambiance prennent un autre tournant avec « Sincerity in Retrograde ». Nous entrons dans une épopée sauvage façon Sergeant Pepper, de près de six minutes, qui est une analyse critique de la société moderne. Cette composition est, à cet égard, un vrai tour de manège avec pléthore de changements de tempo, de mulltiplicité d’instrumentationetde textesau registre on ne peut pus poignant. Ainsi, une de ces lignes en est « Nous saignons de l’argent sur la merde des bourgeois, ce droit blanc du milieu supérieur est une lutte qui dépasse nos rêves les plus fous » (We’re bleeding cash on boujee shit, this white upper-middle entitlement is a struggle beyond our wildest dreams ). Il y a une partie plus heavy, une valse et une piste de rire ; inutile de dire que la chanson forme un tout!

Même si, au préalable, chanson semblait un peu complaisante, il sapparait en fait que Gravolin s’en veut aussi et commente son malheur dans la vie ; à la limite nous avons ici de l’ironie complaisante. Parler de sa capacité à écrire et à jouer de la musique ne suffit pas d’être heureux et permet ainsi de vociférer : « détends-toi, espèce de connard morbide, ou rien ne sera assez bon » (lighten up you morbid fuck, or nothings going to be good enough), manière de s’inclure soi-mêe dans la critique de la société. 

« Brilliant Blue » déarre sur la déclaration qu’on ne veut pas être dans le « boys club » et se manifeste surtout par un cachet triste et tranquille avec quelques éruptions sonores. La mort soudaine du père de Gravolin l’a, en effet, inspirée à mettre au monde un son Agnes Manners, et la chanson parle de cette mort. La deuxième moitié du titre évoquera ensuite le sentiment de culpabilité de ne pas avoir été présent au moment de sa mort et de ne pas avoir répondu à ses appels.

« Lime Light » est un doux enregistrement live qui présente Gravolin et sa guitare acoustique, mais ensuite « Spiced Plum and Cherry » arriverapour faire changer la situation. Nous passons d’une beallade acoustique à des accords mineurs inquiétants. Ce titre est alors une autre aventure ; elle a un côté tango, un orchestre, une chorale, puis se transforme en guitares électriques et en batterie. C’est une chanson différente mais géniale et elle pourrait sonner comme quelque chose que vous trouveriez sur un album de The Used. Accompagné de quelques invités, « Sydney » présentera l’incroyable familiarité que le chant de John Floreani, le leader de Trophy Eyes peut susciter. Il commence par une superbe phrase, « A la santé du saint patron du rhum et de la cocaïne » (Here’s to the patron saint of rum and jumped cocaine) et la seule critique qu’on pourrait éméttre est qu’elle est trop courte ; à à peine deux minutes on serait en droit d’en réclamer plus.

CJ Gilpin va reviir pour d’autres voix sur « Forest Swing » ce qui introduit à nouveau un autre changement d’atmosphère. Gravolin commence la chanson avec des vers parlés, et le refrain se poursuit. Le clmat y semble positif et édifiant, mais il provoque de manière sous-jacente un sentiment de colère et de force. Ce procédé une chose que Gravolin amploie à merveille sur cet album ; les compositions semblent être une chose mais en sont en fait une autre, comme des paroles tristes avec de très beaux accords at il n‘y a rien de mieux que ce genre de juxtaposition pour nous séduire. « Forest Swing » vous donnera ainsi des frissons et des envies de vous an prendre à toutes complications ou aytres galères que la veir peut vous réserver.

« The Old Man And The Sea », une autre épopée de six minutes ; magnifique elle est, mais elle laissera sans doute un sentiment de lourdeur par la suite. Pas nécessairement dans un mauvais sens, mais juste dans un sens profond. On peut, pour certains, aimer se sentir triste à l’écoute d’une chenson et ce titre est idéal pour conjuguer en nous sensation de poids et de dépression.C’est une chanson nostalgique véhiculant ce sentiment de tristesse qui me rappelle des souvenirs. La fin de en est si indescriptible que le saeule solution sera de s’en rebdre compte en l’écoutant

Fantasia Famish est un opus énorme, tant de choses s’y passent en relativement peu de temps qu’il vous fera ressentir déluge d’émotions et vous mettra au défi de réfléchir. Il contient tout ce dont vous pourriez avoir besoin ! Dans le cadre de nos vulnérabilités, mention devra être faite au thème de la santé mentale et ce, même si ce n’est pas la meilleure représentation qui en est donnée sur ce disque. Ces chansons peuvent pourtant être un remède contre la dépression car, même si elles ne sont su’ émotionnelles, les coeurs engourdis et tristes sauront y ressentir le pathos et, ce faisant, idéalement, permettre à qui l’écoutera de s’en extirper.

****1/2


Lily McKown: « Backseat Driver »

19 août 2020

Le premier album de Lily McKown, Backseat Driver, et qui est produit par Joe Michelini, enchaîne les vignettes plaintives et aborde sans complexe le tragique. Les pistes font allusion à la pastorale mais la contournent, englobant une série de récits d’un réalisme impitoyable : du mari colérique à la femme qui danse en état d’ébriété dans le salon, la première étant le témoin inamovible de sa poésie, aux enfants qui se défoncent dans les toilettes de l’école. Combinant une prouesse narrative qui rappelle The Lumineers et un lyrisme mordant comparable à celui d’une ancienne Courtney Barnett, la marque de folk-rock de McKown intègre un mélange réfléchi de narration personnelle, de récit et de charge émotionnelle.

L’album commence avec un remarquable « Backseat Driver », peut-être la chanson la plus optimiste de la collection – ensoleillée et idyllique, accompagnée de rythmes acoustiques brillants et accrocheurs, d’un solide groove de caisse claire et de lignes de basse graduées. Elle est cinétique, veut passer à toute allure les feux oranges et elle est parfois enjouée, comme les camions de bonbons et de glaces que chante McKown. La chanson titre rappelle l’enfance et prépare les auditeurs aux récits plus complexes de l’âge adulte qui suivent. Dans le morceau suivant, « Circle of Misery », le ton léger et percutant est associé à des truismes plus sérieux : « La masculinité peut masquer un homme fragile » (Masculinity can mask a fragile man), et plus tard dans le disque, des déclarations comme « Je ne vois plus ma famille à moins que quelqu’un ne meure » ( Never see my family anymore unless someone dies) apparaissent brutalement, étouffées et jetées à l’improviste. Elles se lamentent mais conservent un air d’esprit, et elles étourdissent parfois avec leur poids, comme avec « J’ai un vieux gant de baseball / et une longue liste de raisons pour lesquelles je ne devrais pas exister » (I got an old baseball mitt / and a long list of reasons I shouldn’t exist..

Une autre élément phare de Backseat Driver sera « Virginia’s Lovers », avec un refrain en deux lignes empreint de sentimentalité, et le chant de McKown, « Ne descends pas à la baie de Chesapeake / Ce n’est qu’un club soda et des factures qui t’ouvrent la voie » (Don’t drive down to the Chesapeake Bay / It’s just club soda and down payments paving your way), au milieu de l’histoire des amoureux victimes d’un accident de voiture. Alors que les cordes de Molly Germer frémissent en arrière-plan, la voix de McKown serpente et s’étire, comme si chaque syllabe était une note instrumentale maintenue en suspension, prolongeant le temps et nous permettant ainsi de les savourer.

Dans la seconde moitié du disque, le lyrisme est mis en valeur et l’instrumentation est le plus souvent sous-estimée et dépouillée. Dans « Metal in the Outlet », la percussion bat régulièrement, manifestant une forme littéralement lourde et hypnotiquement métallique au morceau, tandis que « Fingerprint-Covered Mirror » présente des voix moins grinçantes et plus crues et tendres contre un rythme acoustique calme. Les lignes de guitare électrique plus sombres et plus fantomatiques qui caractérisent des morceaux comme « B-Team » sont absentes ; McKown démontre sa capacité à évoquer à travers des lignes mélodiques plus simples et des paroles nettes et honnêtes. « Ghost Town » en est peut-être le meilleur exemple : avec des chants de trappistes américains, une guitare rythmique électrique en staccato et un refrain captivant qui fait écho.

Les morceaux de Backseat Driver ont intimement liés les uns aux autres, avec des personnages qui peuvent apparaître sur plusieurs pistes ; ou peut-être que la dynamique de la famille et du bar, souvent répétée, est destinée à se reproduire dans diverses vies. En ce sens, McKown aborde un sujet plus large : le sombre anonymat de la vie, qui est à la fois singulier et commun : les histoires de professeurs désabusés qui restent debout toute la nuit, de traumatismes intergénérationnels et de pauvreté, le souvenir d’une grand-mère tombant des escaliers, d’ « amis endommagés » ( damaged friends) Backseat Driver a mal, et il reconnaît les racines de ses douleurs – le morceau de clôture « Flowers in Texas » résume le mieux ce sentiment, puisqu’il affirme que « Vous méritez de creuser votre propre tombe / et de pisser sur l’État / sur votre plaque d’immatriculation / et d’être quand même accueilli chez vous » (.You deserve to dig your own grave / and to piss on the state / on your license plate / and still be welcomed back home). En fait, elle considère peut-être cette réflexion comme une nécessité. Elle marque la contemplation comme un chemin et une reconnaissance de la terre promise comme étant profondément ancrée dans la tradition populaire elle-même – elle met un miroir sur la vie des autres, et donc sur la nôtre.

***1/2


The Crooked Fiddle Band: « Another Subtle Atom Bomb « 

14 décembre 2019

The Crooked Fiddle Band donne, comme son nom l’indique, dans une une approche vraiment décalée et désordonnée des instruments à cordes, injectant à sa musique un sens de la sauvagerie auquel il est difficile de résister. Autour de ces cordes insouciantes sont construites une série d’influences qui vont du noise rock au métal, en passant par le folk et le pop. Leur dernier album, intitulé à juste titre Another Subtle Atom Bomb, utilise ce mélange de styles pour s’attaquer aux changements climatiques, présentant une vision de l’avenir à la fois colérique et sombre. Décrire la musique du groupe est très difficile, il n’est que d’écuter « Kings of the Mud » pour en convenir.

On peut pourtant dire sans risque de se tromper qu’il n’y a pas autant de choses qui sonnent de cette manière. Dès son entame, ce morceau est plein d’octane, des cordes qui grattent d’autres cordes jusqu’à la voix enragée de chez enragée. Le titre va se tisser entre des accords percutants, des percussions profondes et une grande énergie pour les ponts ou chorus plus folkloriques, et ce, avec une allure et une facilité déconcertantes. Ce n’est probablement pas un accident ; le but est que le titre, et en fait, l’album, vous laisse à bout de souffle et déséquilibré. C’est pourquoi le morceau suivant, « Song of the Sandgrinder », n’a rien à voir avec cela, adoptant une approche plus contemplative et méditative des éléments qui composent The Crooked Fiddle Band.

Il y a beaucoup d’autres éléments qui vous attendent sous la surface du disque, éléments dans lesquelles vous pouvez vous plonger. C’est l’un des albums les plus intransigeants l’on a pu entendre depuis longtemps ; il a sa propre saveur et son propre thème et il va vous taper sur la tête, et sur les nerfs, avec jusqu’à ce que vous voyez le monde comme le groupe. Cela ne fait pas de mal que la musique elle-même soit excellente, mettant en valeur le style complexe et progressif de la composition qui a brillé sur d’autres albums de la discographie du groupe. Mais sur Another Subtle Atom Bomb, comme jamais auparavant, les Australiens de The Crooked Fiddle Band propulsent ces compositions vers de nouveaux sommets d’expression et d’énergie, servant une dose chaude de riffs, d’accords et de progressions d’où toute convention est bannie.

****


Half Moon Run: « A Blemish In The Great Light »

5 novembre 2019

Cela faisait quatre longues années que l’on était sans nouvelles de Half Moon Run ainsi que de leur sublime second album Sun Leads Me On. Il faut dire que le quatuor indie folk-rock canadien a réussi à imposer sa patte musicale indélébile et c’est avec joie qu’on les retrouve en pleine forme avec leur successeur intitulé A Blemish In The Great Light.

Le dernier album de Half Moon Run se concluait sur un « Trust » des plus pop pouvant présager un virage de cette lignée. Mais c’est mal connaître le quatuor mené par Devon Portielje tant ils semblent rester sur leurs bases. Une fois de plus, les Canadiens effectuent le grand écart entre indie folk céleste et rock mélancolique aux arrangements de haute volée sur des morceaux tels que « Then Again » qui ouvre le bal mais également les attendrissants « Flesh and Blood » et « Black Diamond » montrant qu’ils ne comptent jamais trahir leurs origines.

Avec une écriture plus pointue et authentique et des compositions possédant une touche de psychédélisme, Half Moon Run assure un parfait équilibre. A Blemish In The Great Light ira confronter des moments légers et aériens (« Favorite Boy », « Yani’s Song ») et d’autres plus rock et électriques mais avec une touche d’émotion (« Jello On My Mind »).

Il arrive également que le quatuor montréalais sorte des sentiers battus notamment sur la pièce maîtresse de 7 minutes nommée « Razorblade » où l’interprétation de Devon Portelje sait alterner douceur et rage sur des moments aussi bien vaporeux qu’électriques. Une montagne russe musicale comme on en fait plus qui viendra s’adoucir avec l’intermède instrumentale au piano nommée « Undercurrents ».

Une fois de plus, Half Moon Run prouve qu’il reste une des valeurs sûres en matière d’indie folk-rock montréalais. Avec A Blemish In The Great Light, ils continuent à élargir leur palette musicale afin de toucher un plus grand auditoire de façon efficace.

***1/2


Justin Rutledge: « Passages »

2 juin 2019

Bel exemple de ce qu’on pourrait appeler le syndrome Jim Cuddy. C’est-à-dire : une voix trop jolie et lisse pour le bien des chansons. C’est bien pourquoi on aime mieux Cuddy au sein de Blue Rodeo, où le rugueux Greg Keelor permet une saine tension dans la proposition. Jason Rutledge, lui, tout fortiche auteur-compositeur soit-il, est tout seul à se mirer dans ses mélodies.

Oui, c’est agréable, bien fait, et le propos ne manque ni de nuances ni de substance (mentionnons « One Winter’s Day », histoire de santé mentale, brillamment écrite), mais à la fin, on a l’impression d’être chez John Denver, alors qu’on est plutôt voisin de feu Gord Downie (la présence du guitariste de Tragically Hip, Rob Baker, en appose l’estampille). Ce huitième album témoigne à la fois de l’indéniable valeur du gars et de la difficulté inhérente à se distinguer. Imaginez un singer-songwriter lénifiant sans le trémolo : ce serait beau, pertinent, mais il manquerait quelque chose. Drôle de défaut que la beauté, quand même.

**1/2


Petaluna: « This Wild Life »

16 février 2019

Les longues tournées n’ont pas l’air de fatiguer Kevin Jordan (chant et un peu de guitare) et Anthony Del Grosso (guitare et un peu de chant) qui délivrent un troisième album avec une précision métronomique. Si le rythme est élevé, le duo ne perd pas en qualité cherchant (et trouvant) toujours la petite mélodie catchy à placer sur leurs guitares acoustiques. Les ex-pop punks n’ont rien perdu de la maîtrise du tempo même si Anthony ne joue plus de sa batterie en live.

Les morceaux bénéficient donc d’une excellente dynamique et c’est finalement quand les Californiens en rajoutent qu’ils se perdent un peu comme sur ce « Never believe » où les arrangements et les chœurs font perdre le côté spontané de l’ambiance développée jusque-là.This Wild Life est bien plus agréable quand ils jouent avec le dénuement et le strict minimum (une guitare -deux à la limite- une voix) comme sur « Catie Rae » ou « Westside », c’est là qu’ils touchent et se démarquent. Petaluna, un petit bled au Nord de San Francisco, est bien tranquille et ensoleillé faisant de This Wild Life un opus acoustique plus doux que Forest Pooky, moins produit que du Frank Turner et moins folk qu’une Erica Freas tout aussi attachant.

***1/2


Better Oblivion Community Center: « Better Oblivion Community Center »

30 janvier 2019

Deux choses peuvent se produire lorsqu’on combine les forces de deux artistes de renom : leurs qualités peuvent se dédoubler, sans qu’il n’en résulte de plus-value; ou la chimie opère pour un résultat supérieur à la somme de leurs talents respectifs. Le projet indie folk de Conor Oberst et de Phoebe Bridgers, qui répond au nom de Better Oblivion Community Center, entre sans contredit dans la deuxième catégorie.

Une telle collaboration ne sort pas de nulle part. En fait, Conor Oberst (Bright Eyes, Desparecidos) est un de ceux qui avaient chanté les louanges de Phoebe Bridgers avant même la sortie du premier album de la chanteuse, Stranger in the Alps, en 2017 et il figurait d’ailleurs dans le premier disque de Bridgers, sur la chanson « Would You Rather ».

Mais leur connexion s’avère encore plus profonde. Depuis les débuts de son groupe Bright Eyes au milieu des années 90, Conor Oberst s’est imposé comme une des voix les plus importantes du renouveau folk-rock aux États-Unis. Son album Ruminations, paru en 2016 en formule solo, témoignait d’un dépouillement presque jamais vu dans sa carrière, minimalisme duquel émergeait une solitude qui magnifiait sa musique.

À 24 ans, Phoebe Bridgers apparaît comme une recrue dans le milieu indie folk par rapport à Oberst, mais son parcours sans faute jusqu’ici (elle fait également partie du super-groupe boygenius) nous oblige déjà à la considérer comme l’une des meilleures songwriters de sa génération. Elle partage avec Oberst un don pour exprimer la mélancolie et la vulnérabilité.

Le disque est basé sur un concept un peu flou autour d’un centre de bien-être fictif (d’où le titre Better Oblivion Community Center). Le duo a poussé l’idée aussi loin que possible en allant dans la production de fausses brochures faisant la promotion de l’établissement ou en plus de créer une fausse ligne téléphonique.

Une telle mise en scèneun peu superflue mais elle est compensée par la force d’un’album où tout s’appuie et réside dans la qualité de l’écriture. La première chanson « Didn’t Know What I Was In For » évoque d’ailleurs vaguement le concept, avec le récit d’une fille embauchée pour l’été au centre, et qui se donne l’illusion de répandre le bien autour d’elle.

La magnifique « Dylan Thomas » évoque, quant à elle, l’imaginaire familier de Bridgers, où les fantômes rôdent, tandis que « Forest Lawn » montre sa fascination pour la mort.

Musicalement, les chansons voguent entre le folk intimiste que les fans de Bridgers adorent (la nostalgique « Chesapeake) » et le folk un peu plus rugueux typique d’Oberst (la rythmée « Sleepwalkin’ »; le country rock de « My City) ».

Mais c’est dans la beauté des harmonies vocales que Better Oblivion Community Center frappe dans le mille. Le mix ne se contente pas d’additionner les voix, il es marie selon leurs forces et leurs faiblesses. Parfois, c’est celle de Bridgers qui est mise en avant, celle d’Oberst fournissant un contrepoint discret. Et d’autres fois, c’est l’inverse.

Les meilleurs moments de l’album sont sans doute ceux où ni la plume d’Oberst ni celle de Bridgers ne sont immédiatement reconnaissables. La lourde « Big Black Heart « (remplie de distorsion) et, à l’autre bout du spectre sonore, la ballade « Dominos » (portée par un puissant crescendo à la fin) apportent un autre éclairage à leur œuvre respective et démontrent la pertinence de ce très bel opus qu’est Better Oblivion Community Center.

****1/2


Jeff Tweedy: « WARM »

30 novembre 2018

Jeff Tweedy n’a plus besoin de présentation. Le leader de Wilco est aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants songwriters de sa génération. En plus d’être un musicien hautement compétent, le monsieur est un parolier doué qui a toujours su bien lire la société dans lequel il vit : les États-Unis d’Amérique, ce pays, pour employer un euphémisme, en net déclin intellectuel .

Avec Wilco, Tweedy a fait paraître d’excellents albums au cours des dernières années. Que ce soit The Whole Love (2011), Star Wars (2015) et Schmlico (2016), la créativité de la formation n’a jamais fait défaut, et ce, malgré les années qui s’accumulent au compteur. Wilco est l’un des rares groupes à demeurer pertinent après autant d’années de galère.

En mode solo, Tweedy, aujourd’hui âgé de 51 ans, avait lancé Together At Last (2017); une rétrospective du corpus chansonnier de l’artiste en format acoustique. Un disque correct, sans plus. En 2014, le père de famille a travaillé avec son fils Spencer à la batterie afin de nous offrir Sukierae. Et c’est aujourd’hui que le vétéran nous propose son premier véritable album solo intitulé judicieusement WARM). Des proches du créateur se sont joints à l‘enregistrement : fiston Spencer, Glenn Kotche (batteur de Wilco) et Tom Schick (coréalisateur des trois dernières productions du groupe).

Réalisé et enregistré par Tweedy dans son mythique studio situé à Chicago, ce WARM est une production qui fait du bien à l’âme. Tout au long de ces 11 chansons, le rockeur se positionne comme le miroir de notre conscience. Tweedy doute, se met dans la peau de ses compatriotes apeurés par l’ampleur du désastre « trumpien » en faisant preuve d’une admirable empathie. Chose immensément rare en ces jours narcissiques et ultras compétitifs.

Musicalement, l’artiste demeure dans ses pantoufles, offrant son folk rock habituel, juste assez inharmonieux et magnifiquement mélancolique, à des fans conquis d’avance. Ce n’est rien d’inventif, mais ça fonctionne toujours parce que Tweedy est un chansonnier immensément talentueux. S’ajoute à ce « don », une forte compétence à bien réaliser et produire sa musique. Tweedy met sa voix à l’avant-plan dans le mix afin d’accentuer la couleur « intimiste » qu’il veut donner à ses chansons.

Dans « The Red Brick », le bonhomme nous rappelle qu’il est encore capable de brasser la baraque en nous offrant des salves de guitares dissonantes et bien grasses. L’épuration sonore dans « How Hard it is for a Desert to Die » captive totalement l’attention. Les ascendants country dans « Warm (When The Sun Has Died) » sont superbes et la conclusive « How Will I Find You « provoque la chair de poule.

Bref, ce grand de la chanson US semble être incapable de rater son coup. Dans cette période où le marketing est élevé au rang d’art, où l’argent est devenu le nouveau « Dieu », Jeff Tweedy nous rappelle que l’empathie et la chaleur humaine sont essentielles. Ne serait-ce que pour se sentir humain encore un peu, si possible…

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7 juin 2015

Sur bien des plans Dawes est le groupe parfait. Il ne font jamais de fausses notes ni ne se plantent rythmiquement et ils semblent produire sans aucun effort des morceaux qui sonnent comme si ils avaient toujours existé sans qu’aucun élément ne paraisse pas à sa place.

Les membres de Dawes sont des « songwiters » au sens le plus traditionnel et le plus pur, un genre qui n’a que très peu d’égal. On comprend alors pourquoi ils collaborent avec des gens de la trempe de Robbie Robertson, John Fogerty et surtout Jackson Browne à qui, à tort ou à raison, on les compare souvent.

Ils sont également un groupe parfait dans la mesure où, doublés d’être des accompagnateurs hors pair en studio, ils disposent de leurs propres compositions et nous renvoient à une ère où tous les interprètes de l’époque sacralisaient leurs chansons au point de les faire produire de la manière la plus précise possible.

Leur quatrième opus, All Your Favorite Bands, a été conçu pendant une année très chargée pour eux ; accompagner Conor Oberst et la participation de leur leader, Taylor Goldsmith, l’enregistrement du projet de T-Bone Burnett, New Basement Tapes ; c’est pourtant leur album le plus abouti et le plus habité.

En effet, Dawes est un des rares combos si confortables dans ce qu’ils font qu’on ne souhaite pas réellement qu’ils changent de registre. Les harmonies que Goldsmith fait résonner de sa guitare au début de « Things Happen » nous font penser que quelque chose de différent est en train de se produire mais, quand nous arrivons au chorus, les harmonies multi-parties sonnent distinctement comme du Dawes. On assiste néanmoins à une évolution dans le bon sens, elle est plus brute et sonne plus « live » que tout ce qu’ils ont pu faire précédemment. All Your Favorite Bands voit le groupe délivrer ici ses compositions les plus tristes et les plus moroses ; la tonalité plus chaude y est constamment présente tout comme l’habileté de Goldsmith à transformer des phrases toutes simples en titres, thèmes et textes. Cette faculté a toujours existé chez eux, simplement cette fois elle est plus profonde et épiasse et semble atteindre des étendues inédites jusqu’à présent.

Bien que Dawes a toujours été un combo aux compositions redoutablement façonnées et qu’il est capable de riffs indiscutables, Your Your Favorite Bands le voit parfaitement assembler ces deux éléments. « Waiting For Your Call » se situe à l’intersection parfaite de ces deux capacités, c’est un e plaidoirie emplie d’un chagrin qui nous consume lentement ponctués d’accroches de guitares blues-soul dans lesquelles on pourrait retrouver la patte de Elvis Costello, un nouvel ami de Goldsmith alors qu’un extraordinaire solo d’orgue s’élève et nous offre une des premières instances (avec le solo de guitare de « I Can’t Think About It Now ») où Goldsmith se lâche véritablement.

La chanson titre nous fera revivre une vieille flamme amoureuse sur un accompagnement de piano en mode gospel et des accords de six cordes grattés avec brusquerie pour évoquer une nostalgie du temps jadis mais la morceau central de l’album est clairement un « Now That It’s Too Late, Maria », un titre qui excède 9 minutes délivré sur un tempo qui semble ramper et une voix qui a toutes les caractéristiques de cette lassitude que seule la peine de coeur peut causer.

C’est un composition dont le point de vue est rétrospectif pourtant et qui se place à un moment où l’éclaircie est faite, la pages tournée et que vous êtes conscient du fait que la relation était vouée à l’échec. Son climat est par conséquent nuancé et comme équilibré entre passé et présent avec des inflexions qui rappelleront le Dylan de Blonde on Blonde, des harmonies façon Eagles et un solo de guitare empli de deuil d’une confondante beauté.

Même quand Dawes oparvient ainsi à faire évoluer leur son, ils parviennent encore à conserver leurs petites idiosyncrasies. « Somewhere Along the Way » met en exergue ce moment où les choses ont pris une bifurcation contraire à laquelle on s’attendait et où les rêves ne peuvent que se dissiper et où la guitare virevoltante accompagne un énorme chorus avant de nous délivrer un autre de ces merveilleux solos. Sur le même mode, « Right On Time » est probablement la chanson la plus classique du groupe : grosses guitares électriques, riffs craquants et pourtant subtils, hamonies multi partes et un chorus monstrueux ; c’est un titre qui prend la mesure de combien Dawes est capable de cultiver sa retenue instrumentale. Ici comme ailleurs, le groupe sait l’espace qui lui est fourni et n’intervient quan quand ça l’est absolument nécessaire.

Si nous étions dans les 70’s, Dawes seraient milliardaires, leurs compositions seraient la bonde-son d’un mode de vie, ils ne se trouveraient pas en situation de demander à collaborer avec des artistes du même tonneau. Et leurs chanson passeraient sans cesse à la radio. Mais des groupes comme eux n’existent plus aujourd’hui et, alors que la musique est devenue plus électronique et tripatouillée, il est rafraichissant de constater qu’il demeure encore des combos capables d’une telle cohésion et d’une telle cohérence dans leurs propos sans avoir besoin d’artifices de studio. La seul imperfection réside donc dans le fait qu’ils ont surgi au mauvais moment mais cela ne semble pas les affecter et, pour qui a les oreilles ouvertes, existe-t-il un moment qui soit inapproprié ?

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10,000 Maniacs: « Twice Told Tales »

6 mai 2015

IL est toujours difficile de continuer la musique après la mort d’un de ses membres ; ce fut le cas de 10,000 Maniacs à qui il fallut 13 ans pour sortir un nouvel album suite au décès de leur guitariste Rob Ruck.

Twice Told Tales est un départ notable de leur répertoire précédent ; c’est un disque de folk-rock réinventant le genre à l’image du Liege & Lief de Fairport Convention comprenant des adaptations de chansons traditionnelles de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Ça n’est pas la première fois que 10,000 Maniacs enregistrent des reprises et ils ont souvent fait allusion que ceci faisait partie de leurs projets. Ici, ils se sont immergés dans la tradition et en sont ressortis avec des choses comme « Dark-Eyes Salor » ou « She Moved Through The Fair » avec un flair pop indéniable.

Parvenant ainsi à transcender les genres, en particulier avec le chant a capella de Mary Ramsey sur « The Song Of Wandering Aengus » de WB Yeats, le groupe renoue ici avec crédibilité et verve.

***1/2