Purity Ring: « WOMB »

Cela fait cinq ans qu’une autre éternité s’est écoulée, et honnêtement avec ce WOMB, c’est comme si Purity Ring n’était jamais parti. Pour tous ceux qui ont déjà entendu un disque de ce groupe, vous savez à quoi vous attendre ici. Bien qu’il y ait quelques signes d’expérimentation et de sortie de leur zone de confort dans l’album, Megan James et Corin Roddick choisissent de fournir quelque chose de stable dans un monde de plus en plus imprévisible, et il est difficile de leur reprocher cela.

Avec « rubyinsides », le son caverneux et dévorant du tandem revient en force, comme une continuation sans faille du ton de leur précédent album. Sa sonorité déformée et vulnérable est parfaitement mariée avec son refrain central : « Si je pouvais, je te laisserais voir à travers moi » (If I could, I would let you see through me ). « pink lightning » est cristallin, imbibé de néon et iridescent, ce qui déplace la hauteur de la voix vers le bas pour une introduction de mauvais augure. Pendant ces quelques secondes, nous entendons la voix de James à son plus haut degré de distorsion, ce qui n’est remarquable qu’au vu de la clarté totale de sa piste vocale qui est donnée ailleurs dans la discographie du groupe.

« peaceful » » présente un refrain simple, propre et mûr pour le remix. La voix de James prend ici un ténor particulièrement doux et pur, avec un falsetto ondulant et doux dans sa livraison du mot « light » . « I like the devil » apporte, de son côté, un sous-courant de basse légèrement sinistre, très Nine Inch Nails, et une note d’inspiration également criblée par lThe Grimes de l’époque actuelle sur Miss Anthropocene. Ils sont cependant moins efficaces dans leur utilisation ici – l’instrumentation superposée au sommet étant en contradiction avec la basse. On ne s’y retrouve jamais vraiment, mais c’est peut-être le but – il est bon de les voir expérimenter dans un album par ailleurs sûr.

« femia » est du Purity Ring vintage, bien que sous une forme plus lo-fi, avec un paysage sonore hivernal, où chaque mot chanté est perçu comme un souffle teinté de condensation. « sinew » ; suit une ligne très similaire, avant que le clic de la boîte à rythmes n’accélère le rythme de « vehemence ». Le rythme s’accélère encore avec « silkspun », qui – pour reprendre Grimes – est une réimagination tout à fait réussie de l’époque des Vision, jusqu’au fond ondulé à la tonalité plus aiguë de la voix de James.

« almanac » est un titre d’ouverture modèle, et pourrait constituer un premier spectacle particulièrement puissant lorsque Purity Ring pourra enfin tourner pour WOMB. En effett, lorsqu’il apparaît sur l’album, on a l’impression de trébucher – ce qui n’est pas nécessairement un problème, mais c’est un choix étrange quand on écoute l’album à plusieurs reprises. Enfin, nous arrivons à « stardew », un « single » intéressant mais potentiellement trompeur. Le titre est remarquable, non pas en lui-même, mais parce qu’il a été choisi comme « single » principal du disque. Il laisse entendre que l’album sera plus ambitieux qu’il ne l’est en réalité – donc pour ceux d’entre vous qui viennent à WOMB en s’attendant à des expérimentations, les résultats sont mitigés.

WOMB est un album qui se renforce au fil des morceaux, mais qui n’atteint jamais les sommets des efforts précédents de Purity Ring. Ce qui lui manque en cohérence, il le compense par une expérimentation timide qui donne un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler le quatrième album de Purity Ring, et de ce qu’ils ont fait exactement au cours des cinq dernières années. C’est une demi-mesure, mais néanmoins satisfaisante.

***1/2

Matchess: « Somnaphoria »

Somnaphoria est un disque assez incroyable, réalisé par Whitney Johnson une musicienne de Chicago enregistrant sous le nom de Matchess c’est un opus qui conviendra à merveille à ceux qui apprécient l’electro-pop quand il se pare d’habits de ce que l’on nomme le « modern classic ».

Foin d’étiquettes pourtant car c’est album fait montre d’influences touts aussi disparates les unes que les autres : il contient une esthétique cherchant la béatitude ambient, mais aussi la nostalgie et, dans ses influences, on pourra discerner Suicide, Steve Reich, Leslie Winer et Van Dyke Parks.

Soniquement le résultat est fait de tonalités synthétiques qui semblent interprétées sous l’eau, de percussions programmées de la façon la plus minimale qui soit, d’arrangements à cordes luxuriants et de vocaux passés au processeur.

Le climat versera alors soit dans le cinématographique soit dans l’intimiste et pourrait ainsi faire la bande-son idéale d’un documentaire de style National Geographic. Toujours est-il que c’est un 2° opus fluide et confiant qui nous mettra en attente de ce qui doit constituer une trilogie.

Róisín Murphy: « Hairless Toys »

Róisín Murphy est une pop star qui appartient au cinéma d’art et d’essai. Son troisième album solo marque un départ encore plus poussé des « singles » pour clubs qu’elle a sorti régulièrement depuis 2007 avec Overpowered et son hommage coloré au New York du temps où la disco y régnait en maître.

L’ex Moloko nous présente ici un disque qui cherche l’inpsiration en creusant encore plus loin dans l’histoire de la « dance ». Sur Hairless Toys, elle fusionne de la « deep house » délicate à la combustion lente avec une vibe plus pop et glitter. Retenue de la musique voit les textes se pencher parfois vers des histoires typiquement romantiques où Murphy reste attentive à éviter le prévisible.

Elle cherche, au contraire d’autres formes lui permettant d’exprimer l’amour en lui apportant une grandeur cérébrale tout en nous captivant par une mélodie simple et directe. « Unputdownable » célèbrera les joies de la lecture et « Exploitation » réfléchira sur les tension entre art et commerce.

Il est évident que ces compositions vont vers des directions moins futiles et elle seront toutes à méditer.

***1/2

Turn To Crime: « Actions »

Turn To Crime est un groupe indie-techno basé à Detroit dont le premier album, Can’t Love, avait suscité un tel intérêt que leur follow-up, Actions, était attendu avec curiosité. Tout comme le précédent, celui-ci mêle beats electronica et lo-fi à des riffs inspirés par la pop.

Les vocaux de leur leader, Derek Stanton, sont chargés d’échos et ils sont accompagnés de percussions énormes pendant qu’une guitare aux tonalités 70’s et 80’s et un synthé vrombissant enveloppent le tout.

Le groupe se montre influencé par les rockers des années 70 (Lou Reed, David Bowie) et chaque plage du disque est d’ailleurs chargée de nous le rappeler au cas où et le « single » « Prince of Slackers », amalgamera tous ces éléments apparemment contradictoire en un exercice rappelant le Raw Power des Stooges.

Au final, Turn To Crime parviennent à conjuguer beats electro minimalistes, pop music et fabriquer un son qui leur est unique et les rend difficile à appréhender et classifier. Actions nous embraque en une odyssée inconnue mais dans laquelle on peut trouver satisfaction et mystère.

**1/2

Passion Pit: « Kindred »

Ça ne peut pas être une coïncidence si ce nouvel album de Passion Pit sort alors que l’été s’annonce. Le projet dirigé par Michael Angelakos est connu comme étant pourvoyeur de hits pop ensoleillés mais trompeurs dans le mesure où ses vocaux et ses rythmiques dissimulent des thèmes sombres.

Kindred est donc une suite à Gossamer qui, en 2012, abordait les poblèmes du chanteur avec dépression et la drogue.

« Who Life Story » est un titre très accrocheur mais il sonne comme une continuation de Gossamer ; il n’est que d’entendre Angelakos chanter à sa femme : « I’m sorry, darling, how could you forgive me when our life’s some story out for them to buy ? » pour comprendre qu’il est dans la contrition.

Comme la plupart des morceaux de l’album, celui-ci s’ajuste au prototype musical auquel nous de Passion Pit : vocaux en falsetto au -dessus d’une cacophonie de claviers et de boîtes à rythmes perçantes.

Le changement lyrique va propulser l’album vers une nouvelle direction. Elle sera dure à avaler pour les festivaliers c’est sans doute pour cela que demeurent les riffs sucrés.

**1/2

Röyksopp: « The Inevitable End « 

Il est particulièrement difficile d’avoir une expérience objective de ce cinquième et final album de Röyksopp tant on ne peut se dissocier du contexte doux amer dont ce bien nommé The Inevitable End dans lequel il a été conçu.

Ça n’est pas pour autant une sombre affaire à laquelle on a à faire face ; le disque cultive en effet un mix infectieux de pompe et de mélancolie qui fait de ce chant du cygne du duo norvégien un saut victoieux bien que vécu au ralenti plutôt qu’une célébration qui aurait été funéraire. The Inevitable End ne fait pas mystère de son humeur changeante comme un titre semblable à « Rong » en témoigne. C’est un morceau assez fascinant, chargé de formulations explicites et ponctué par un arc de cercle qui irait du « yacht rock » à la signature pour laquelle ils sont connus, l’electro-house.

Svein Berge et Torbjørn Brundtland assument avec vigueur cette approche bipolaire dont ressort également « Monument » le titre d’ouverture épique tiré du Do It Again réalisé avec Robyn. La reprise subit un lifting total et, d’une ballade existentielle, elle va se transformer en une compositions déchaînée pour dance-floors.

L’adrénaline sera contrée efficacement par une ode au soft rock, « Sordid Affair » où Ryan James de Man Without Country fera de son mieux pour émuler Hall & Oates. Il y a une part d’auto-indulgence dans ce type de démarche néanmoins et elle ne nous accroche pas toujours : « You Know I Have To Go » se déroule dans une langueur qui, ironiquement, semble interminable et « Thank You » sonne un peu trop exagéré pour atteindre le climat poignant auquel il aspire.

Là ou The Inevitable End excelle c’est quand il sait marquer la différence entre la colère qui bouillonne et le sentimantalisme mélancolique comme sur la sombre palpitation de « Skulls » et l’ondulation irrépressible de « Compulsion ».

Bien que l’album contienne des moments paraissant réalisés à la va-vite (l’adieu à se mordre les lèves que constitue le « closer » »Thank You »), les meilleurs passages peuvent se vanter de nous offrir une énergie farouche et renouvelée qui laisse pressentir que Berge et Brundtland ont encore beaucoup à nous proposer.

***1/2

Lydia Ainsworth: « Right From Real »

Étant donné son expérience dans la composition de musiques de films, il ne sera pas étonnant que cette productrice canadienne crée une musique si évocatrice et susceptible de vous couper le souffle. Ce qui sera par contre surprenant est que, pour un premier album, Right From Real, sonne aussi abouti comme s’il résultait d’une longue carrière dont il serait l’opus magnus.

L’exécution est ici sans défauts et d’une fluidité absolue pour une musique, l’électronique indie, dans laquelle il est aisé de se laisser dériver par toujours à bon escient. Le résultat est un disque qui sonne trop court tant il est varié, composé qu’il est d’influences classiuques, chorales, baltiques et autres musiques classées « world ». L’intéressant est que tout cela soit filtré par de effets sonores et électroniques contemporain et que l’osmose se fasse comme si naturelle, voire organique, elle était.

Ainsi on pourrait dire qu’un morceau comme « Malachite » met en exergue une sombre rythmique « dance » mais quand le son vous percute avec ses vocaux en échos et ses harmonies qui forment comme un choeur vous réalisez que vous n’êtes pas en face d’une composition indie-electro standard. Il en va de même avec « Monnstone » avec son electro-beat rappelant le Orchestral Manoeuvres in the Dark de la grande époque avant l’apparition soudaine de vocaux brisés et balbutiés en staccato débouchant ensuite sur un roucoulement de sérénade.

Chaque morceau est ainsi soigneusement façonné ce qui donne à l’ensemble une uniformité qui n’arien de monotone. Aucune plage ne s’en détachera vraiment et, en ce sens, il s’agit plus d’un disque d’ambiance dont le concept serait la travail sur le son dont la voix. Tout y est vraiment très beau et magnifique et combine à merveille instrumentation traditionnelle (violoncelle) et plus électronique.

« The Truth » sera peut-être un point d’orgue tant il démontre l’habileté d’Ainsworth à nourrir des atmosphères au moyen d’orchestrations aux richesses infinies et de contre voix éblouissantes ; on peut déjà la comparer à des artistes comme Peter Gabriel ou Kate Bush mais ça ne reflèterait qu’une partie d’un talent aussi idiosyncratique que le sien.Il faudra alors aller au-delà de l’apparente familiarité de ce qu’on écoute, pour percevoir des choses rarement ou même jamais entendues.

****

Marco Benevento: « Swift »

Marco Benevento n’est peut-être pas très connu du grand public mais pour le aficionados de jazz et de rock expérimental (en particulier ceux qui fréquentent la scène d’avant garde à New York), sa réputation a été en grandissant grâce à son approche qui consiste à tordre le cou aux frontières entre le jazz traditionnel, l’electronica et la « trance ». Même si sa musique ne s’inscrit dans aucun de ces genres, la tapisserie sonore qu’il crée parvient à incorporer des éléments de tous ces styles.

L’album se nomme Swift ; double référence à son producteur, Taylor Swift, mais aussi à la manière rapide et vive (« swift ») dont le disque est construit. Ce qui contribue à ce que le disque peut avoir de fédérateur se trouve dans les grooves, une pulsation infectieuse et régulière qui balaie ceux qui l’écoutent et qui va les laisser dans cet état de transe tout au long de son déroulement.

Les mélodies demeurent simples et les mélopées chantées qui les accompagnent – soit par Benevento lui-même ou en la compagnie d’une choeur massif – apportent une tonalité d’inclusion communautaire. Cela peut se traduire sur un « If I Get To See You At All », étincelle de brillance, le funk répétitif de « At The Show » ou l’hymne boursouflé qu’est « Eye To Eye », il y a un rebond constant et énergique.

Benevento a travaillé avec AC Newman, Aaron Freeman et Rich Robinson ainsi qu’à des disques hommages (This Is The Town: A Tribute To Harry Nilsson, Volume 1 et Bob Dylan In The 80s) il a donc toujours occupé le rôle de meneur de jeu. Celui-ci donne un peu le vertige et ses compositions semblent un peu encombrées par les effets sonores dont il se repaît.

Il parvient à compenser cela par son enthousiasme mais fait de Swift un album un peu nombriliste et ampoulé, une sorte de plaisir coupable pour des titres qui passeraient aisément inaperçus si ils ne se voulaient ludiques et punchy.

**1/2

Ned Collette & Wirewalker: « Networking in Purgatory »

Né à Melbourne mais résidant désormais à Berlin, Ned Collette est un artiste indépendant dont la famille avait des liens prononcés avec l’opéra. Collette a utilisé une grande variété de styles allant de la guirares avec loops à un groupe de rock plus conventionnel pour, peu à peu, s’orienter vers des arrangements plus complexes basés sur les synthés.

C’est cette approche que l’on retrouve sur Networking in Purgatory, un projet datant d’assez longtemps, et enregistré en partie en Allemgne et en partie à Melbourne.

Même si on peut lui trouver des ressemblances avec Damon Albarn, Collette est un camaléon quand il s’agit des vocaux : lisse et mélodieux par moments, grinçants à d’autres. L’ouverture, « At The Piano » se singularise par une cascades de claviers ampoulés et reste à la limite de ce précipice qui la ferait tomber dans la « muzak ».

La chanson titre est duveteuse et courte, utilisant des chuchotements « ambient » , des tonalités sifflées et des vocaux psalmodiés en cadence. L’effet est baroque mais aussi incertain tout comme le sera « Meltemi » un instrumental ludique mais dont on peine à appréhender la finalité.

Beaucoup d’étrangetés dans cet album donc qui ne doivent pas nous distraire de passages plus intéressants comme le psyche-pop rétro de de « Birds » avec ses accords aigus ou de « Accross The Frozen Bridge » avec sa longue introduction acoustique.

L’electronica est, bien évidemment, toujours présente avec « Echoes Toes », morceau dans lequel l’influence de Gorillaz est flagrante.

Networking in Purgatory est au bout du compte un disque de lo-fi indie elmectronica, qui ,e sait pas si il veut être Dylan ou Daft Punk. Une crise identitaire dont souffre aussi Damon Albarn par exemple.

**1/2

Tomas Barfod: « Love Me »

Tomas Barfod est un musicien danois de musique électronique indie qui, au départ, s’accompagnait de l’ensemble WhoMadeWho comme tremplin de lancement pour sa carrière. Après plusieurs disques, E.P.s et remixes, il a semblé naturel au producteur de sortir ce deuxième album, Lover Me.

Celui-ci suit la tradition synth pop ce ses précédents enregistrements avec, néanmoins, une évolution vers des structures plus définissables dans ses morceaux. On note un éloignement pafr raport à la techno dans ce qu’elle peut avoir de plus lissé et une approche vers des compositions plus tendres qu’on pourrait, parfois qualifier de « torch songs » (chansons mélodramatiques à la Billie Holiday).

Son choix de vocalistes, il est à l’origine batteur, est un adjuvant précieux pour atteindre un tel niveau de variété etsurtout de sensibilité. La participation de Luke Temple couronne avec éclat « Bell House », une ouverture somptueuse au piano répétitif et au crescendo progressif, et aussi la folk-singer indie Nina Kinert dont la voix gracieuse irradie quatre plages, en particulier le morceau d’anthologie que sera pour elle « Pulsing » où elle prend littéralement la vedette ou l’exquis et minimal « Aftermath ».

Ces nombreux collaborateurs poussent la musique de Love Me à un niveau qui dépasse le fait d’être simplement une collection de bonnes compositions et qui les fait entrer dans une registre supérieur, celui de l’étonnant. Tous ces invités parviennent à leur donner un vrai cœur, une peine que l’on y ressent mais qui le fait battre avec délicatesse une splendeur délicate.

Love Me est un des ces albums qui parvient à circonvenir les climats glacés de certaines productions électroniques et il ne peut que nous faire répondre positivement à l’injonction que constitue son titre.

***1/4