Built to Spill: « Untethered Moon « 

Avec déjà sept albums au compteur, Built to Spill connaissent leurs atouts et ils n’ont aucun désir de remettre en cause une démarche (un croisement entre Neil Young et The Pavement) qui leur va on ne peut mieux.

Écouter Untethered Moon fait par conséquent penser à Perfect From Now sans doute également parce que le titre de ce nouvel opus rappellera « Randy Described Eternity » qui figurer sur ce dernier.

On retrouvera également les mêmes questions philosophiques à la sauce « stoner » sur ce que procurer le sentiment d’éternité avec cette même imagerie holistique ce qui, avec les 20 ans d’écart entre les deux albums, s’intègre parfaitement à cette approche sans âge que le groupe a en termes musicaux.

Rien n’a changé car rien ne se devait de l’être et il est certain que le groupe demeure dépourvu d’un arc narratif. Mais il n’y a rien de préjudiciable à ce qu’on retrouve les mêmes voix, les mêmes structures dépourvues d’expérimentation, les mêmes solos de guitares qui marque leur indifférence au fait que ceux-ci ont été déclarés démodés ou qu’ils devraient utiliser de nouvelles structures ou signatures musicales. On a toujours besoin d’un groupe qui vit encore l’esprit grunge des 90’s et Buit to Spill est celui-là.

Il y a, à cet égard, quelque chose de zen dans leurs textes, par exemple sur « Horizon to Cliff » où l’on peut lire : « High above the things that really matter/There’s no surprise/Nothing’s what it seems out on the rise. » C’est un message symptomatique de cette esthétique presque figée auquel l’abrupt fade out sur lequel il se termine met en valeur les loops sans fin formant une métaphore sonique appropriée à un disque qui, comme le cosmos, semble détaché (untethered) de certaines lois physiques.

***1/2

FF: « Lord »

FF est un de ces groupes intangibles de la scène de Seattle dont le premier album, Lord, a enfin pu voir le jour sans qu’ils aient éprouvé la nécessité de se manifester sur Internet.

C’est un disque court, 7 plages dont la première moitié tourne comme une pluie nuageuse en colère ; des morceaux qui vous consument lentement pris sur un mode mineur et des rifs dissonants. Ils capturent à merveille cette sensation d’isolation qu’on peut éprouver dans le nord-ouest des USA, ces mois sombres et humides et ces endroits auxquels on accède au pas de course en évitant les mares d’eau.

La bassiste Claire Nelson fournit des backing vocals éthérés et obscurs, Harley Thompson apporte sa guitare en plein fuzz au titre d’ouverture, « Dead Head », crescendo morose et phrasé qui rappelle le timbre morceaux des punks tout en parvenant à flotter au-dessus du mix.

Le travail du batteur, Michael Abeyta, est à l’unisson, infatigable et violent surtout quand il s’agit de frapper les cymbales. »Dusted » en est la représentation la plus agressive avec un rythme en 4/4 sans que les vocaux plus légers de Nelson n’apparaissent en soutien. Le chorus mettra la surmultiplié ; un bel exemple de composition de bretteur sans complexes.

Quand arrive « In A Day » les buages se dissipent. Nelson s’empare des vocaux et sa voix douce et céleste flotte au-dessus d’une instrumentation détrempée. Les harmonies à deux voix de « Past Year » véhiculent optimisme et même élévation en particulier la dernière séquence du morceau.

Le titre final, un « Come To Pass » judicieusement nommé, apportera une touche charmante sur le mode majeur en un hymne qui se voudra facteur d’apaisement et dissipation du poids et de l’angoisse générés au début.

***

Mudhoney: « Vanishing Point »

Ce neuvième album de Mudhoney se nomme Vanishing Point et le morceau d’ouverture, « Slipping Away ». Ce pourrait être mauvais signe mais, plutôt que d’aborder sa propre disparition, le groupe demeure toujours présent dans l’univers « grunge » disparaissant puis apparaissant alors qu’on ne l’attend plus.

« Slipping Away », prouve précisement que le combo a l’intetntion de rester là où il a toujours été et de nous concocter son habituel mélange de psychédélisme violent et de blues-punk. Le morceau crie et crisse comme du Blue Cheer, groupe dont on savait à quel point il pouvait nous liquéfier le cerveau, « I Don’t Remember You » rappelera la houleuse période de Superfuzz et, les embardées ricanantes de « The Only Son Of The Widow From Nain », l’interaction de guitares entre le feedback du chanteur Mark Arm et les riffs abrasifs de Steve Turner passent à la scie un morceau dont les riffs n’en demandait pas tant.

On voit bien que Mudhoney essaie de recréer les échos d’une gloire passée. Si certains sont présents (la référence à Hendrix sur « Douchebags On Parade »), la plus grande partie du disque tombe dans l’indolence. L’éthique « slacker » pouvait avoir un sens dans les années 90 quand elle était signe de volonté subversive. Mais le nihilisme creux de « What To Do With The Neutral » et le punk badin de« Chardonnay » soulignent plutôt le fait que cette attitude est dépassée. Vanishing Point poursuit ce qui a été le modus operandi du groupe depuis des années. Sur » I Like It Small » Arm s’écrie : « Je ne suis pas dans un trip grandiose / Les petites gorgées me conviennent très bien » ; on ne saurait être plus explicite…

★★½☆☆

JEFF The Brotherhood « Hypnotic Nights »

JEFF The Brotherhood est effectivement une fratrie, Jake et Jamin Orall, composée donc de deux éléments dont aucun d’entre eux, facétie oblige, ne se prénomme Jeff . Hypnotic Nights est leur septième album, le premier pour une « major ». Cela ne va pas pour autant changer la nature de leur répertoire (un mélange de power pop, de heavy rock et de garage (on pense à Weezer) même si, passage chez Warner Bros aidant, ils ont pu bénéficier de moyens plus conséquents. On retrouvera donc aux manettes et à la guitare le de plus en plus demandé Dan Auerbach des Black Keys.

Sur ce plan-là, le son va devenir plus ramassé et constant, s’éloignant peu à peu des tonalités psychédéliques que le groupe affectionnait auparavant. Leur disque précédent, We are The Champions sic!) avait développé un style fait de décontraction et d’une certaine impression de laisser aller (le « slacker rock ») ; si celui-ci perdure, par exemple sur les morceaux d’ouverture « Country Life » et « Sixpack », Auerbach va s’efforcer d’arrondir un peu les angles.

Hypnotic Nights va donc se révéler plus « réfléchi » dans la mesure où les riffs saturés qui ornaient les compositions « power pop » précédentes et leur prodiguaient versatilité sont remplacés par une approche plus monocorde, comme si, un bon ombre d’années plus tard, le duo embrassait la cause « grunge ».

Cette méthode a ses avantages et ses inconvénients. Les bonnes nouvelles seront que, à l’instar de We Are The Champions, « Hypnotic Mind » délivre un solo de guitare incandescent et propre à réjouir ses fans précédents, que « Staring at the Wall » rappelle ces hymnes à une adolescence frustrée auxquels Jay Reatard nous a habitués et que « Mystic Portal II » s’envole sous un flot de cithares.

À la décharge du groupe, et peut-être qu’Auerbach aurait du imposer sa patte, le disque souffre d’un manque de cohérence évident. La dynamique est présente mais les frères Orall auraient certainement bénéficié de voir leurs compositions être plus canalisées. On s’interroge ainsi sur le choix d’une reprise de Black Sabbath, « Changes », empesée dans des synthés pour clore le disque. Il semblerait que, conscients du côté répétitif et pesant de compositions parfois balourdes, JEFF The Brotherhood ait, artificiellement, opté pour cette dérivation. Ne reste plus qu’à espérer que celle-ci ne se transforme pas, par la suite, en dérive…