Myrkur: « Folkesange »

La dernière création de Myrkur, Folkesange, célèbre toujours les tropes pour lesquels elle est connue, mais elle prend une direction beaucoup plus folklorique. Cet album est particulièrement passionnant car Myrkur, alias Amalie Bruun, s’est plongée de plein fouet dans le folk, reprenant des chansons classiques, écrivant les siennes dans le style de ces vieilles chansons et utilisant une instrumentation classique pour construire un son.

« Fager som en Ros » est l’un des morceaux les plus marquants de l’album et il met en scène la tagelharpa, un instrument traditionnel à archet. Il innove avec son son sauvage, presque lyrique, et transporte l’auditeur dans le passé. Elle affirme, en outre, qu’il est important pour elle, avec ce disque, de créer un morceau cohérent qui canalise un son classique.

« Ramund » est une chanson traditionnelle danoise des années 1600. Le titre utilise le nyckelharpa, un autre instrument à cordes traditionnel scandinave. Une simple étude de cet album permettra d’ouvre à l’auditeur de nouveaux horizons.

Dans l’ensemble, il est clair que Folkesange s’efforce d’être plus qu’un album-phare de black folk ou une collection de ballades puissantes inspirées de la pop. Bien qu’il touche encore à ces éléments, c’est un disque important parce qu’il s’enfonce profondément dans la tradition de la musique folk, comme beaucoup de disques de black metal ont tendance à le faire. En creusant dans les sons célébrés autrefois, il constitue le complément parfait d’une ouverture densifiée en temps de cantonnement.

***1/2

Hilary Woods: « Birthmarks »

Donnez à un artiste la possibilité de s’éloigner de la musique pendant une décennie, et il y a de fortes chances qu’il revienne avec une vision ou une esthétique totalement différente. Lorsque la chanteuse et compositrice irlandaise Hilary Woods a abandonné le son post-britpop de son ancien groupe JJ72, elle a choisi de poursuivre ses études d’art et est devenue mère de famille. Et pendant 11 ans, c’est à peu près tout. Deux albums de rock, quelques tournées mondiales et de grands festivals, et c’était suffisant pour que Woods se retire de la nécessité de sentir les rouages de l’industrie dans laquelle elle était. Lorsqu’elle a finalement sorti sa première nouvelle musique en plus de 10 ans avec Night et ensuite son premier album solo Colt, Woods a émergé à nouveau, une artiste redéfinie par une esthétique sombre et obsédante, et une maturité nuancée qui ne vient qu’en découvrant quel genre d’artiste elle était vraiment.

Depuis lors, elle n’a fait que gagner en intérêt en tant qu’auteure-compositrice et architecte du son. Dans son deuxième album, Birthmarks, Woods tire la musique folk, rare mais magnifique, de ses débuts vers un endroit encore plus dur et périlleux, comme si elle utilisait le pouvoir mystique de la chanson pour invoquer des esprits cachés. Les premiers sons de « Tongues of Wild Boar » sont des crépitements de « white noise », comme ceux d’un bois qui brûle ou même le groove d’un disque, pour ensuite faire irruption dans une masse malveillante de bruit et de statique fournie par Lasse Marhaug, collaborateur de Woods, un artiste de bruit norvégien. De doux instruments acoustiques se mêlent magnifiquement à la sombre masse ambiante au centre de la chanson, tandis que Woods se lance dans un voyage de l’âme après un passage amoureux qui «  préserve les restes d’un feu autrefois dévorant » (Pickle preserve the remains of a once all-consuming fire .

Le terrain menaçant que Woods parcourt sur Birthmarks est principalement un terrain interne. Elle était enceinte pendant l’écriture de l’album, et elle relaie cette expérience de manière terrifiante sur « Orange Tree », en chantant « I am afraid/It’s growing inside of me ». Mais cela pourrait tout aussi bien être interprété comme un sentiment ou un désir au lieu d’une vie humaine, et tout au long de l’album, elle dépeint des émotions avec des images qui font froid dans le dos. Sur « Through the Dark, Love », elle chante l’âme qui ceint son cœur, « sa tête est rasée, son fruit a disparu » (its head is shorn, its fruit is gone), et sur « There Is No Moon », elle chante « J’ai enterré vivant ces sentiments » ( I buried alive these feelings). Il ne s’agit pas d’une simple suppression ou d’une simple retenue, il s’agit d’un meurtre.

Cela ne sut que sembler approprié, étant donné la terrifiante quantité de sons que l’on peut entendre sur Birthmarks. En travaillant avec Marhaug, Woods a transformé son folk gothique et fantomatique en quelque chose de plus grand et de plus lourd, influencé autant par le bruit et la musique industrielle que par la darkwave ou le néofolk. Ces chansons sont souvent plus lourdes sur le plan instrumental que sur le plan lyrique ; le drone de la vague noire sur « Mud and Stones » incorporeun saxophone menaçant, tandis que les cordes s’écrasent contre des bruits sourds explosifs et déformés dans « The Mouth », et que « Cleansing Ritual » exploite le chaos apocalyptique pour en faire le moment le plus cacophonique de l’album. Parfois, ces moments ressemblent moins à des chansons qu’à des expériences viscérales et primitives.

Hilary Woods a expliqué que la création de cet album a été en grande partie un exercice de découverte de soi et une sorte de renaissance spirituelle et artistique. Et, à en juger par le genre de territoire sonore périlleux qu’elle a tracé et les passages parfois contraignants de Birthmarks, cet exercice n’a sans doute pas été facile ni confortable. La recherche de l’âme l’est rarement. Son évolution vers cette version de son moi créatif – quelqu’un d’intrépide, de clairvoyant et plus que désireux de verser un peu de sang – a rendu la longue période de découverte de soi, généralement calme, d’autant plus intéressante.

****

Gamecrude: « Enclave 1 »

Entre « enclave » et « esclave » il n’y a que quelques lettres de différence, tout comme avac « entrave » dans univers à la H.P. Lovecraft qu semble accompgner Valentin Laborde alias Camecrude, et se font amarades de longues insomnies en dss nuits peuplées d’ombres menaçantes le temps s’est arrêté.

Sur Enclave I tout est, en effet, déviance et étrangeté, dégoulinures sombres et projections de miasmes aux confins du fétide, titres vampiriques et voraces habités de folie démoniaques et de souffrance profonde.

Camecrude propose à l’auditeur de passer de l’autre coté de la folie, celle où la perspective d’une certaine normalité prend des airs de déséquilibre et de perte des notions jusqu‘à présent élémentaires et les grandes ailes angéliques de la Beauté grouillent autour de corps fébriles et malades aux allures d’ectoplasmes.

Enclave I est le miroir grossissant d’une réalité déformée par la démence naturelle d’une société au bord de la rupture, remplie de vices cachés et inavoués, poussant lentement mais surement l’humanité à sa perte. Intense et envoûtant.

***1/2

Weyes Blood: « Titanic Rising »

Weyes Blood a été révélé au grand public avec son second album The Innocents en 2014 sur lequel il était difficile de résister tant son folk gothique était enchanteur et touchant grâce aux vocaux de sa vocaliste, Natalie Mering.

Et au fil des années, sa popularité ne cessera de croître avec son successeur Front Row Sea To Earth en 201 et son nouvel album Titanic Rising va s’employer à capitaliser sur ce retentissement

Pour continuer dans son ascension, l’ex-membre de Jackie O Motherfucker troque sa folk gothique lyrique dans laquelle elle excellait sans équivoque pour des influences plus baroques tout en restant coincé dans des décennies antérieures sans tomber dans le passéisme. Au final, ce relifting musical lui va comme un gant et on reste charmé par son interprétation dramatique sur des morceaux rétro d’envergure comme les introductives « A Lot’s Gonna Change » suivie d’ »Andromeda ».

Sur Titanic Rising qu’elle a co-produit aux côtés de Jonathan Rado, Weyes Blood a choisi d’explorer ses années d’ado rebelle issue d’une famille religieuse et d’y jeter un regard détaché avec des titres aussi bien enlevé que « Everyday » qu’orchestrés comme sur la beauté désarmante de « Something To Believe » ou, celle, atmosphérique et aquatique de « Movies ». On plonge dans ses souvenirs d’enfance avec sa voix jouant toujours avec la dramaturgie et gérant toujours aussi bien les octaves tant elle imagine un monde qui s’effondre tel un Titanic sur « Mirror Forever » et « Wild Time » rappelant ses premiers albums.

Se clôturant sur une instrumentale orchestrale des plus alarmantes nommée « Nearer To Thee », Weyes Blood met la barre encore plus haute avec un Titanic Rising qui est notable pour ses arrangements symphoniques basiques mais sophistiquées. Ajoutez cela à une interprétation des plus somptueuses et des influences virevoltant entre pop baroque des années 1970, Chicago et Alan Parsons Project, vous obtiendrez une oeuvre taillée sur mesure et d’où il est tout simplement impossible, pour notre propre bien-être, de remonter à la surface.

***1/2

Vera Sola: « Shades »

Poétesse, multi instrumentaliste et chanteuse… on découvre l’univers mystérieux et la « vision sauvage » de cette new-yorkaise habitée. Shades est une première œuvre, un premier essai. Et donc pour nous l’occasion de faire connaissance avec une auteure que l’on découvre totalement. La sphère visuelle et musicale de l’artiste Sola est difficile à cerner et teintée d’un voile de mystère. L’Américaine baigne dans un étrange halo. Vera Sola est son nom de scène. Aykroyd est son patronyme mais l’univers intérieur de Vera Sola semble introspectif et insaisissable. Vera a beaucoup patienté avant de se jeter dans le grand bain, elle a d’abord abondamment tourné avec le songwriter et chanteur américain Elvis Perkins. Sa palette artistique est étendue – actrice, poétesse (elle a étudié la poésie et la littérature (russe avant tout), elle maîtrise le chant, joue de la basse, de l’harmonium et du piano.

Sola aurait pu, dans un autre monde, cotôyer le tout Hollywood car Shades ressemble à s’y méprendre à la bande originale d’un nouveau film noir et mystique réalisé et mise en scène par le maître du haut château David Lynch. Tout y concourt, de la pochette, très Eraserhead avec le spectre inquiétant et difforme de la chanteuse tapi dans le recoin d’une cuisine délabrée jusqu’au climat sonore bien noir et obsédant développé tout au long de cet opus. Ce premier LP abrite un univers chimérique. Les compositions de Sola que l’on qualifiera de folk gothique atmosphérique et western peuvent passer dans l’instant de la lumière à l’ombre, quelques accords angéliques se transforment bien vite en mélopées hallucinatoires, le ressenti  est accentué par le timbre de voix puissant de Sola. L’enregistrement supervisé par l’ingénieur du son David Beeman s’est pourtant déroulé dans le cosy Native Sound Studio de St. Louis, situé dans le Missouri, état du Midwest des États-Unis bien loin des grandes métropoles. De 40 ébauches de chansons Sola n’en sélectionnera que quinze. L’unité de ses compositions au final s’avère remarquable.

La compositrice-auteure et interprète Vera Sola a tout contrôlé sur un Shades qui est comme son ombre ; l’enregistrement et la production (point de musiciens non plus à priori), c’est un fait notable à porter à son crédit. Chaque composition est un récit sépulcral et noir que l’on imagine prendre racine dans l’Amérique profonde et sauvage, toutes ces chansons pourraient illustrer à merveille quelques légendes et mythes. La production, cinématographique, sied parfaitement aux performances vocales habitées de Sola. Quelques gris-gris musicaux (marteaux, chaînes, mâchoire d’âne, sabots de chèvre, coups de feu, bris de verre, os) ont été ajoutés et mixés aux compositions. La basse bien présente tient le rôle de métronome. Chacune des dix mélodies auraient une singulière histoire à raconter, on s’en tiendra pourtant aujourd’hui à la musique.

L’angélique et mélancolique « Virgil’s Flowers » ouvre ce bal intimiste et expressif. On passe ensuite par différents états : western et flamenco (« The Colony »), lynchien (« Small Minds »), magnétique et angoissant (« Circles ») – ce titre nous évoque fortement Siouxsie Sioux et ses Creatures -, épuré (« For ») où l’atmosphère est bien ténébreuse et le chant de Sola plus sombre que jamais ou doux et apaisé (« Black Rhino Enterprises »). Les climats musicaux sont tous très chargés en émotion. « Loving, Loving » est peut-être le titre le plus intimiste de tous, un sobre constat sur un amour éteint, les chaines sont brisées le chagrin se propage alors inexorablement. « The Cage » lui n’est entravé par aucun barreau, cette ballade noire et rock est dominée par le chant prenant de l’américaine. La fin du voyage sera aussi habitée que précédemment : le minimal « De Mothlight » est joué en trompe l’œil, la tension est palpable mais le tempo ne s’emballe jamais – on y croit pourtant à chaque seconde – puis tout prend fin sur « New Nights », une composition qui finit par imploser (le rythme et la performance vocale sont alors à leur apogée) malgré un accompagnement minimal au piano.
Les ombres, les fantômes, les esprits porteurs de messages c’est tout l’univers nocturne de Shades. C’est aussi comme le déclare la new-yorkaise l’empreinte laissée par une personne qui n’est plus physiquement à l’endroit où vous êtes mais qui vous obsède ou vous hante. Sur Shades l’esprit est plus que là !

****1/2

Amigo The Devil: « Everything Is Fine »

Définissant lui-même sa musique comme « murderfolk », Amigo The Devil fait partie de ces artistes qui ont décidé de dévoyer l’americana pour lui faire revêtir de sombres couleurs. Car Amigo The Devil parle dans ses chansons de crimes, de trahisons, de bassesses diverses, bref du côté obscur de la force. Alors comme souvent, notre narrateur / acteur principal a quelques influences metal qui ressortent ça et là. On se situe donc dans un univers à la fois folk, americana et rock plus ou moins dur.

Cela aboutit à un album pas forcément très équilibré, mais très plaisant à écouter et découvrir. Un album où, bien sûr, les amateurs du genre retrouveront des thèmes et des mélodies qui en rappelleront d’autres, mais dont l’origine et la finalité diffèrent.

Le point commun entre ces titres ? Une ambiance southern gothic des plus réussies. L’ensemble étant assez disparate, chacun y trouvera son compte ce qui est plutôt une bonne chose. A n’en pas douter, faire connaissance avec ce nouvel album de Amigo The Devil est une bénédiction pour ceux qui lui prêteront attention.

***1/2

Aldous Harding: « Party »

Il y a quelque chose de délicieusement tordu de voir Aldous Harding nommer son deuxième album Party quand on sait que le chanteuse néo-zélandaise oeuvre dans un segment qui privilégie l’intensité émotionnelle du « gothic folk ». Ce nouvel opus va encore plus loin dans cet univers ; il est, en effet, une affaire étrange, sombre et presque primitive qui voit le producteur John Parrish utiliser tous les moyens propices pour que se fassent jour les nécessités soniques les plus dépouillées possible et pour que le voix hantée de Harding nous habite jusqu’à ce qu’on puisse y trouver trace de PJ Harvey.

Les titres les plus calmes sont ainsi garnis de fibres où affleurent des échos de ce que Parrish nous avait offert sur le Let England Shake de cette dernière et va jusqu’à emprunter son saxophoniste.

En outre, si on considère le registre vocal de Harding, en particulier les fréquences les plus basses, les comparaisons avec Harvey sont inévitables. S’ajoute à cela un spectre plus varié qui rappellera Joanna Newsom, Linda Perhacs et même Joan Armatrading ; par exemple sur le jazzy « I’m So Sorry ». Souvent, d’ailleurs, toutes ces voix différentes semble se mettre à l’unisson (la ballade amoureuse funèbre menée au piano qu’est « Imagining My Man » et qui met en scène un univers mêlant à la fois England de Mick Harvey et The Boatman’s Call de Nick Cave).

On y appréciera, à cet égard, sa diction dentelée et brisée, passant de la sourdine à la lamentation haut-perchée tout comme ces textes idiosyncratiques véhicules parfaits à la granuleuse vocifération et aux ruminations ténébreuses qui ponctuent ainsi le titre.

En revanche, l’instrumentation est, par moments, si minimaliste que la tension ne s’exprimera pas par le trop plein d’émotions mais par leur sevrage. La deuxième partie de Party se fait alors plus étale, au risque même d’engendrer la monotonie. Les compositions sont, pour la plupart, étayées par des arpèges à la guitare avant que, comme une antienne, elles se construisent progressivement entourées de sous couches instrumentales et expérimentales comme ces saugrenus bêlements d’instruments à vent ou ces interventions de Mike Hadreas (Perfume Genius.

Ce présupposé s’avère, à long terme, trop léger pour assurer une véritable dynamique à l’album. Reste, par contre la maîtrise impressionnante générée par la voix de Harding. Celle-ci alternant intimité et isolation nous ballade entre ces deux composantes où l’on se sent, tour à tour, invité puis exclu ; c’est sur ce sentiment composite que l’on se sent gratifié et, ensuite, brinquebalé. Voilà une approche qui est tout sauf facile pour l’auditeur ; peut-être est-ce le tribut à payer pour profiter autant de la délicatesse folk et des pendants, plus âpres, du « gothic ».

****1/2