Vera Sola: « Shades »

Poétesse, multi instrumentaliste et chanteuse… on découvre l’univers mystérieux et la « vision sauvage » de cette new-yorkaise habitée. Shades est une première œuvre, un premier essai. Et donc pour nous l’occasion de faire connaissance avec une auteure que l’on découvre totalement. La sphère visuelle et musicale de l’artiste Sola est difficile à cerner et teintée d’un voile de mystère. L’Américaine baigne dans un étrange halo. Vera Sola est son nom de scène. Aykroyd est son patronyme mais l’univers intérieur de Vera Sola semble introspectif et insaisissable. Vera a beaucoup patienté avant de se jeter dans le grand bain, elle a d’abord abondamment tourné avec le songwriter et chanteur américain Elvis Perkins. Sa palette artistique est étendue – actrice, poétesse (elle a étudié la poésie et la littérature (russe avant tout), elle maîtrise le chant, joue de la basse, de l’harmonium et du piano.

Sola aurait pu, dans un autre monde, cotôyer le tout Hollywood car Shades ressemble à s’y méprendre à la bande originale d’un nouveau film noir et mystique réalisé et mise en scène par le maître du haut château David Lynch. Tout y concourt, de la pochette, très Eraserhead avec le spectre inquiétant et difforme de la chanteuse tapi dans le recoin d’une cuisine délabrée jusqu’au climat sonore bien noir et obsédant développé tout au long de cet opus. Ce premier LP abrite un univers chimérique. Les compositions de Sola que l’on qualifiera de folk gothique atmosphérique et western peuvent passer dans l’instant de la lumière à l’ombre, quelques accords angéliques se transforment bien vite en mélopées hallucinatoires, le ressenti  est accentué par le timbre de voix puissant de Sola. L’enregistrement supervisé par l’ingénieur du son David Beeman s’est pourtant déroulé dans le cosy Native Sound Studio de St. Louis, situé dans le Missouri, état du Midwest des États-Unis bien loin des grandes métropoles. De 40 ébauches de chansons Sola n’en sélectionnera que quinze. L’unité de ses compositions au final s’avère remarquable.

La compositrice-auteure et interprète Vera Sola a tout contrôlé sur un Shades qui est comme son ombre ; l’enregistrement et la production (point de musiciens non plus à priori), c’est un fait notable à porter à son crédit. Chaque composition est un récit sépulcral et noir que l’on imagine prendre racine dans l’Amérique profonde et sauvage, toutes ces chansons pourraient illustrer à merveille quelques légendes et mythes. La production, cinématographique, sied parfaitement aux performances vocales habitées de Sola. Quelques gris-gris musicaux (marteaux, chaînes, mâchoire d’âne, sabots de chèvre, coups de feu, bris de verre, os) ont été ajoutés et mixés aux compositions. La basse bien présente tient le rôle de métronome. Chacune des dix mélodies auraient une singulière histoire à raconter, on s’en tiendra pourtant aujourd’hui à la musique.

L’angélique et mélancolique « Virgil’s Flowers » ouvre ce bal intimiste et expressif. On passe ensuite par différents états : western et flamenco (« The Colony »), lynchien (« Small Minds »), magnétique et angoissant (« Circles ») – ce titre nous évoque fortement Siouxsie Sioux et ses Creatures -, épuré (« For ») où l’atmosphère est bien ténébreuse et le chant de Sola plus sombre que jamais ou doux et apaisé (« Black Rhino Enterprises »). Les climats musicaux sont tous très chargés en émotion. « Loving, Loving » est peut-être le titre le plus intimiste de tous, un sobre constat sur un amour éteint, les chaines sont brisées le chagrin se propage alors inexorablement. « The Cage » lui n’est entravé par aucun barreau, cette ballade noire et rock est dominée par le chant prenant de l’américaine. La fin du voyage sera aussi habitée que précédemment : le minimal « De Mothlight » est joué en trompe l’œil, la tension est palpable mais le tempo ne s’emballe jamais – on y croit pourtant à chaque seconde – puis tout prend fin sur « New Nights », une composition qui finit par imploser (le rythme et la performance vocale sont alors à leur apogée) malgré un accompagnement minimal au piano.
Les ombres, les fantômes, les esprits porteurs de messages c’est tout l’univers nocturne de Shades. C’est aussi comme le déclare la new-yorkaise l’empreinte laissée par une personne qui n’est plus physiquement à l’endroit où vous êtes mais qui vous obsède ou vous hante. Sur Shades l’esprit est plus que là !

****1/2

Amigo The Devil: « Everything Is Fine »

Définissant lui-même sa musique comme « murderfolk », Amigo The Devil fait partie de ces artistes qui ont décidé de dévoyer l’americana pour lui faire revêtir de sombres couleurs. Car Amigo The Devil parle dans ses chansons de crimes, de trahisons, de bassesses diverses, bref du côté obscur de la force. Alors comme souvent, notre narrateur / acteur principal a quelques influences metal qui ressortent ça et là. On se situe donc dans un univers à la fois folk, americana et rock plus ou moins dur.

Cela aboutit à un album pas forcément très équilibré, mais très plaisant à écouter et découvrir. Un album où, bien sûr, les amateurs du genre retrouveront des thèmes et des mélodies qui en rappelleront d’autres, mais dont l’origine et la finalité diffèrent.

Le point commun entre ces titres ? Une ambiance southern gothic des plus réussies. L’ensemble étant assez disparate, chacun y trouvera son compte ce qui est plutôt une bonne chose. A n’en pas douter, faire connaissance avec ce nouvel album de Amigo The Devil est une bénédiction pour ceux qui lui prêteront attention.

***1/2

Aldous Harding: « Party »

Il y a quelque chose de délicieusement tordu de voir Aldous Harding nommer son deuxième album Party quand on sait que le chanteuse néo-zélandaise oeuvre dans un segment qui privilégie l’intensité émotionnelle du « gothic folk ». Ce nouvel opus va encore plus loin dans cet univers ; il est, en effet, une affaire étrange, sombre et presque primitive qui voit le producteur John Parrish utiliser tous les moyens propices pour que se fassent jour les nécessités soniques les plus dépouillées possible et pour que le voix hantée de Harding nous habite jusqu’à ce qu’on puisse y trouver trace de PJ Harvey.

Les titres les plus calmes sont ainsi garnis de fibres où affleurent des échos de ce que Parrish nous avait offert sur le Let England Shake de cette dernière et va jusqu’à emprunter son saxophoniste.

En outre, si on considère le registre vocal de Harding, en particulier les fréquences les plus basses, les comparaisons avec Harvey sont inévitables. S’ajoute à cela un spectre plus varié qui rappellera Joanna Newsom, Linda Perhacs et même Joan Armatrading ; par exemple sur le jazzy « I’m So Sorry ». Souvent, d’ailleurs, toutes ces voix différentes semble se mettre à l’unisson (la ballade amoureuse funèbre menée au piano qu’est « Imagining My Man » et qui met en scène un univers mêlant à la fois England de Mick Harvey et The Boatman’s Call de Nick Cave).

On y appréciera, à cet égard, sa diction dentelée et brisée, passant de la sourdine à la lamentation haut-perchée tout comme ces textes idiosyncratiques véhicules parfaits à la granuleuse vocifération et aux ruminations ténébreuses qui ponctuent ainsi le titre.

En revanche, l’instrumentation est, par moments, si minimaliste que la tension ne s’exprimera pas par le trop plein d’émotions mais par leur sevrage. La deuxième partie de Party se fait alors plus étale, au risque même d’engendrer la monotonie. Les compositions sont, pour la plupart, étayées par des arpèges à la guitare avant que, comme une antienne, elles se construisent progressivement entourées de sous couches instrumentales et expérimentales comme ces saugrenus bêlements d’instruments à vent ou ces interventions de Mike Hadreas (Perfume Genius.

Ce présupposé s’avère, à long terme, trop léger pour assurer une véritable dynamique à l’album. Reste, par contre la maîtrise impressionnante générée par la voix de Harding. Celle-ci alternant intimité et isolation nous ballade entre ces deux composantes où l’on se sent, tour à tour, invité puis exclu ; c’est sur ce sentiment composite que l’on se sent gratifié et, ensuite, brinquebalé. Voilà une approche qui est tout sauf facile pour l’auditeur ; peut-être est-ce le tribut à payer pour profiter autant de la délicatesse folk et des pendants, plus âpres, du « gothic ».

****1/2