Midas Fall: « Levitation »

Lorsque l’on démarre l’écoute du nouvel album des Écossaises de Midas Fall, on ressent une rapide impression de déjà-vu, une fausse piste inscrivant la démarche artistique du duo dans la mouvance électro-dark actuelle ; comme si les musiciennes avaient vendu leur âme au diable de la facilité. Puis: « Levitation », les distorsions s’invitent au sabbat, profondes, intenses, prenantes : la dichotomie de Evaporate est une constante et inexorable progression vers le vide abyssal de la solitude et de l’inspiration qu’elle engendre. Une simple fissure où brûle un feu ardent qui, au contact de la glace, crée ce brouillard dense et mystérieux enveloppant un disque attirant, dangereux presque, mais foncièrement intime et conscient de sa valeur sensorielle.

On se demande souvent, pendant ce périple contemplatif et onirique, comment les compositrices sont parvenues, à elles seules, à maîtriser un tel talent instrumental et artistique. Quand le piano caresse la violence inhérente à la piste éponyme, c’est une toute autre histoire qui nous est contée.

De même, les cordes de « Soveraine » inscrivent la composition dans une forme méta-celtique, conservant avant tout l’humanité d’un genre retrouvant toute sa verve imaginaire. Midas Fall dérive, frôle les montagnes enneigées de l’isolement et les appels à l’aide d’une possible rédemption. « Glue » se développe et progresse dans la complainte indicible d’une souffrance éternelle, avant que « Sword to the Shield » ne tende les fils satinés d’un poème infini. Sur ce quatrième long-format, Midas Fall paraît libre, tout en craignant cette même liberté mais en l’embrassant à bras-le-corps, quoi qu’il puisse arriver (« Awake » et « In Sunny Landscapes », éveils vers un monde inconnu mais valant la peine d’être admiré).

La nouvelle de la participation de Midas Fall prend la suite d’un mouvement gothique essoufflé et rejette ainsi ses visages les plus usés ; Evaporate transporte l’indicible vers la lumière, l’étrangeté vers des sources de plaisirs infinis. D’une beauté froide et hypnotique, cette course vers une vie certes troublée mais constamment fascinante nous hante, nous fait frissonner. Et murmure à nos oreilles pour mieux communiquer.

***1/2

PVRIS: « All We Know Of Heaven, All We Need Of Hell »

Cela fait quatre ans que ce combo gothique n’avait pas sorti d’albums ; All We Know Of Heaven, All We Need Of Hell, devrait satisfaire ceux qui se montraient impatients. Le registre est toujours aussi cru en matière de textes et la vocaliste Lyndsey Gunnulfsen toujours aussi expressive et puissante.

Les rythmiques demeurent, par contraste, sombres et profonds contrepoint idéal à des temps priss à pas de course. Les compositions sont exécutées comme il se doit (« What’s Wrong » ou « Walk Alone ») et le disque marie à merveille ce mélange de sensations que sont la douleur et le plaisir.

All We Know Of Heaven, All We Need Of Hell nous permet d’entrevoir une certaine lumière au travers des ténèbres, grâce à des mélodies accrocheuses et ces harmonies pop qui allègent la toile de fond.

***

Mazzy Star: « Seasons Of Your Day »

Hope Sandoval promenait un air narcoleptique, chantait d’une voix somnolente et arborait un comportement d’inaccessible jeune femme. Sous la direction du guitariste David Roback et d’un line-up informel, Mazzy Star sortit trois albums entre 90 et 96. Le groupe précédent de Roback, Rain Parade, avait inspiré un grand nombre de groupes de la région de Los Angeles avec leur propre version, plus tamisée, des textures psychédéliques du mouvement Paisley Underground.

À l’époque, Sandoval était une ado fan du groupe et elle rejoignit l’ensemble qui lui succéda, Opal. Ainsi naquit l’énigmatique Mazzy Star, partenariat musical et romantique qui dura jusqu’à ce que la connexion ne s’effiloche tout comme leur lassitude à n’être perçus que comme les compositeurs du «  hit  » ‘Fade Into You  ».

Il faut évoquer cela pour comprendre ce retour intervenant 17 ans après leur séparation. Enregistrées depuis les mid1990s à Londres, en Californie et en Norvège, les dix plages qui composent Seasons Of Your Days s’insinuent en vous de la même manière qu’ils le faisaient avec Opal et Rain Parade même si une première écoute semble les rendre vaporeux et évanescents.

Une fois qu’on s’en est bien emparé, l’atmosphère autour de la voix de Sandoval émerge, tout comme le style méticuleux de Roback à la co-production. On sent les longues années passées à assembler l’album et à lui donner des échos de «  adult oriented classic rock  ». On entend ici, en effet, moins de ces remous psychédéliques et beaucoup plus de ce genre mené par l’acoustique rappelant «  Wild Horses  », «  Going To California  » ou «  Wish You Were Here  », réminiscence sans doute de ces années où il vivait au début des 70’s près de Pacific Palisades et de son climat engageant.

C’était une époque où aucun teenager californien ne pouvait évhapper aux Beach Boys et c’est ce qui paraît invoqué dans le titre d’ouverture, «  In The Kingdom  » avec son intro à l’orgue, la guiatre bluesy de Roback et la voix de Sandoval se consumant lentement comme s’il était question d’un interminable été. Les percussions jazzy sont doucement balayées, un peu comme les vagues de l’océan conduisant à des riffs de guitares de plus en plus acérés. Cette structure démontre comment Mazzy Star exerce le contrôle de sa musique, doucement, et il est aussi une indication prometteuse du travail sous-jacent qui a permis d’unifier Seasons Of Your Days.

« California » va, lui, nous ramener vers les premières productions acoustiques de Led Zeppelin avec cette tension particulière que Roback parvient à créer dans les riffs montant et la phrasé assuré et presque déterminé de Sandoval parvenant à s’élver au-dessus du climat rêveur de la chanson. « I’ve Gotta Stop » évoquera par son rythme éreinté un titre comme les Rolling Stones avaient l’abitude d’en composer pour terminer leurs albums ; ici il opère une bienheureuse transition, presque un silence étouffé, au sein de Seasons Of The Year.

C’est ainsi qu’il faut considérer, ce disque ; une œuvre en progression. « Flyiing Low » aura une connotation western qui fera explorer au groupe un univers country rock inconnu de lui jusqu’à présent avec un somptueux chorus à la slide guitar et « Sparrow » fera preuve de la même veine élégante avec l’adjonction d’un clavier baroque.

Mazzy Star ça n’est pas qu’un duo. Les collaborateurs de Roback ont trop été mésestimés pour qu’on ne souligne pas leurs contributions subtiles et mesurées. Citons parmi eux William Cooper( décédé depuis) gère le violon sur « Seasons Of Your Days », Suki Ewers au claviers, Keith Mitchell à la batterie, Paul Mitchell (clavier également) sont discrètement présents tout comme Stephen MsCarthy (ex Long Ryders) qui joue de la pedal steel sur un « Lay Myself Down » jalonné par un harmonica et une tonalité blues aiguë et presque sexuelle.i .

Le meilleur sera pour la fin puisque le légendaire Bert Jansch, lui aussi décédé, apparaitra sur « Spoon » faisant vibrer sa guitare d’une façon qui nous est si familière.

Ce nouvel album réjouira les fans de Mazzy Star mais aussi ceux qui ont suivi Roback depuis 30 ans. Il faudra du temps pour le profane pour se laisser accrocher par son minimalisme et ses sous-entendus lyriques mais le phrasé langoureux de Sandoval exerce toujours son incitation charmeuse à pénétrer dans son univers perché entre élévation céleste et descente sous un linceul de gaze.

Girls Names: « The New Life »

Pour ce groupe de Belfast dont The New Life est le deuxième album, la vie semble être faite de tout ce qui peut l’obscurcir. On pourrait presque qualifier le combo de « gothique » vu l’atmosphère oppressive qui se dégage de ses compositions si ses influences musicales ne se situaient pas ailleurs, du côté du début des années 80 avec des ensembles comme The Smiths, Cure ou même REM. De ce point de vue, Girls Names parvientà faire un bien joli grand écart car ce disque demeure fondamentalement de la pop music.

Les morceaux d’ouverture, l’instrumental « Portrait » et « Pittura Infamante » mettent tout de suite dans l’ambiance avec un basse ronflante ; des percussions métronomiques et des guitares chargées de reverb. Le ton des vocaux est incantatoire et plein d’une imagerie dédiée à la nuit, le péché et la chair. Il faut n’y voir, au mieux qu’une accentuation de l’univers que le groupe instaure soniquement, au pire des stéréotypes sur l’envers des choses dont on peut aisément s’abstraire.

En effet, si problème il y a, c’est que justement Girls Names va maintenir ce modèle tout au long de l’album. Bien sûr les riffs sont balancés et accrocheurs, les mélodies de qualité, mais si on ne peut reprocher au combo de ne pas être consistant, on peut être très vite lassé par le monolithe que constitue The New Life.

Visiblement les musiciens ont choisi d’appuyer là où ils aiment, « Drawing Lines » est fascinant par son étrangeté, et « Hypnotic Rgression » ou « Occultation » sont des merveilles de « gloom pop ». On ne peut donc qu’applaudir cette volonté de se situer au-dehors des modes transitoires qu’adore la presse britannique. The New Life est un album crépusculaire et certainement magnifique. Espérons que la tension qui envahit les derniers titres de l’album saura trouver un exutoire musical vers, en l’occurrence, une nouvelle vie.

★★★½☆

Arbouretum: « Coming out of the Fog »

Il y a, chez Arbouretum, quelque chose qui a à voir avec le « classic rock » mais dont aurait ôté toute emphase extérieure. S’il fallait affiner cette catégorisation on obtiendrait une description assez étonnante qui serait celle d’un Black Sabbath qui se serait converti à l’Americana. Coming Out Of The Fog est leur cinquième album et il se distingue par une approche majestueuse et vibrante (« The Long Night » en est l’ouverture parfaite) dont tout l’album sera la déclinaison. Les arrangements sont plutôt enveloppants ce qui contraste avec le « drone » des guitares et la majeure partie du disque sera faite de compositions où la voix de Dave Heumann  impose une atmosphère visant à provoquer la léthargie (« All At Once », « The Turning Weather »).

Arbouretum fait donc une preuve d’une démarche particulière au travers de ses excursions dans l’univers gothique en empruntant à Cure (le solo de guitare très Robert Smith sur « Renouncer »), la rythmique plus rapide et tendue de « The Promise » et l’instrumental féroce qui termine l’album, « Easter Island ». Le titre le plus atypique demeurera « Oceans Don’t Sing » » qui voit le combo plonger de plain-pied dans un univers presque « country ».

Le problème de ce disque est que les alternances sont trop tranchées de morceau en morceau. Arbouretum s’emploie à nous livrer une expérience uniforme mais peine à opérer une transition. Il aurait fallu, au fond, un élément qui serve de fixateur, peut-être un son plus brouillé, peut-être une accentuation déclamatoire, toujours est-il que toute intéressante que soit la voie  qu’il emprunte, Coming Out Of The Fog peine à imposer le cérémonial qu’il revendique.

★★½☆☆