Mariana Semkina: « Sleepwalking »

Mariana Semkina s’éloigne du son duo, le très acclamé iamthemorning, pour faire flotter son drapeau en solo avec un décor typiquement éthéré de somnambulisme.  Bien sûr, ce n’est pas la première sortie de iamthemorning ; le claviériste Gleb Kolyadin a déjà utilisé la voie du solo comme exutoire pour son jeu remarquable. Pour être juste, il ne faut pas non plus y voir quelque chose d’inédit. En effet, il n’y a pas de concessions aux licornes ; Dieu nous en préserve,-et il est réconfortant de savoir que nous sommes en terrain raisonnablement familier avec une pochette au goût préraphaélite.

Elle a parlé du somnambulisme comme étant « un accomplissement personnel important parce que cela signifie que j’ai réussi à surmonter beaucoup de doutes et d’insécurités ». Cette fragilité que nous connaissons depuis iamthemorning se retrouve dans les chansons qui voient Grigoriy Losenkov fournir l’essentiel du support musical. Son piano, ses touches et ses talents généraux d’arrangeur sont le fondement de l’album, tandis que Mariana jette sa poussière magique par-dessus. Non sans un soupçon des comparaisons avec Tori Amos ou Kate Bush avec lesquelles elle semble destinée à souffrir.

Parmi les musiciens invités, Nick Beggs et Craig Blundell sont de la partie sur « Turn Back Time » et « Skin », offrant un groove profond sur le premier, qui est aussi fort et audacieux qu’un morceau de musique que vous attendez de cette combinaison, tandis que le second s’appuie sur un motif percussif et rampantr, comme on peut en trouver sur le travail solo de Beggs.

Cependant, la piste la plus marquante est peut-être celle où Jordan Rudess de Dream Theater apporte une touche classique et habile à « Still Life ». Il est intéressant d’entendre le contraste entre son accompagnement et celui de Gleb Kolyadin, plus familier, qui n’a que rarement eu l’occasion de s’exprimer dans l’éclat de l’œuvre de Dream Theater.

Une guitare douce et des cordes profondes caractérisent « Ars Longa Vita Brevis », » Lost At Sea » et « Invisible » et elles offrent un contraste avec la délicatesse des paroles. Ce dernier gronde lentement, le sentiment d’un maelström imminent se construisant jusqu’à ce que la menace de la tempête passe. Ce n’est pas toujours le cas lorsqu’elle chante « I will teach you how to be alone » et trouve du réconfort dans la solitude, mais l’injection massive de bravade lui donne une confiance inattendue, reflétée par les cordes écrasantes de « Mermaid Song ».

Elle donne à ses visions une nouvelle direction, sans l’étiquette « Chamber prog ». Le somnambulisme permet à Mariana Semkina de flirter avec de nouveaux domaines tout en conservant le charme qui fait sa carte de visite du mélodrame gothique. N’ayant jamais peur d’exposer son âme, ses espoirs et ses craintes, ses nouvelles chansons sublimes touchent et ouvrent une nouvelle voie.

***1/2

Chelsea Wolfe : »Birth of Violence »

La grande prêtresse est de retour pour le plus grand plaisir des disciples de rock gothique. D’album en album, l’auteure-compositrice-interprète a échafaudé son oeuvre avec une rigueur et une patience qui l’honore. Aujourd’hui, Chelsea Wolfe est devenue une référence vénérée de ce genre musical.

Après avoir intensément tourné au cours des dernières années, l’artiste ressentait un urgent besoin de renouer avec ses racines traditionalistes.

Après l’électro-folk tribal Pain Is Beauty – et deux disques assez lourds aux accents doom (Abyss et Hiss Spun) Wolfe lance aujourd’hui un nouvel album intitulé Birth of Violence; une référence à cette ambiance de guerre civile en gestation qui prévaut chez nos voisins du sud…

Enregistré dans son studio maison avec l’aide de son fidèle comparse, Ben Chisholm, Wolfe se fait accompagner dans ce périple apaisé par Jess Gowrie (batterie) et Ezra Buchla (violoncelle). Et c’est Chisolm qui s’occupe de bonifier les chansons de la dame avec de magnifiques claviers aériens et quelques rythmes électros. Ces contributions sonores sont mixées à l’arrière-plan afin de laisser toute la place à la guitare acoustique de Wolfe et à sa voix, superbement désespérée.

Malgré ce retour au folk, la noirceur demeure omniprésente dans les chansons de Wolfe. L’introductive « The Mother Road » est un hommage à la mythique Route 66 ,une route rurale déclassée en 1985 où quelques voyageurs / vagabonds auraient vécu une certaine « transfiguration ». Pour sa part, « Little Grave » est une chanson où l’artiste adopte la perspective d’un enfant sur le point d’être assassiné lors d’une tuerie de masse; ces massacres qui se multiplient depuis quelques années aux États-Unis.

En replongeant dans ce folk un brin fantomatique, Wolfe se rapproche de l’univers musical de Marissa Nadler une autre grosse pointure goth), au point où il devient plus ardu de la distinguer de sa consoeur. Ce Birth of Violence est un disque majestueux et contemplatif à la fois, elle qui nous avait habitués récemment à des sonorités plus abrasives.

Cette création demande un effort d’écoute de tous les instants afin de bien saisir les superbes arrangements de Chisholm. En plus des pièces mentionnées précédemment, on vous invite à prêter l’oreille à l’immédiate « Deranged for Rock & Roll « qui détone quelque peu par rapport au penchant vaporeux de l’album. « Be All Things » et « Erde » sont les chansons où vous pourrez apprécier l’interprétation sentie de Wolfe. Un seul bémol : la conclusive « The Storm « dans laquelle on peut entendre… un orage; un effet sonore utilisé de façon excessive dans le rock.

Un peu moins percutant que les précédents efforts, Birth of Violence nous permet d’apprécier Chelsea Wolfe dans un enrobage plus épuré. Cette purification ne change rien au constat que nous avions déjà fait : elle est l’une des meilleures chanteuses interprètes des USA, tous genres confondus.

****

Gemma Ray: « Psychogeology »

Gemma Ray est une chanteuse originaire de l’Essex au Royaume-Uni mais  elle vit depuis plusieurs années à Berlin où se trouve son propre studio. Très prolifique, elle sort aujourd’hui son 8ème album en 10 ans, une disque marqué par ses voyages et une atmosphère Folk gothique, aux touches rétro, particulièrement captivante.

Il y a quelque chose qui rappelle Ennio Morricone dans ses chansons, comme « Death Tapes » qui serait un morceau parfait pour un western. Le résultat est un enivrant voyage aux arrangements d’orgue et de cuivres qui confèrent à Psychogeology  une touche particulièrement épique.

***

Evening Hymns: « Spectral Dusk »

Spectral Dusk est le deuxième album de Evening Hymns,pseudonyme sous lequel Jonas Bonnetta, membre d’un collectif de musiciens canadiens, enregistre accompagné d’un groupe informel.

Ce disque est un hommage au père du chanteur, décédé en 2011, et, de toute évidence, son écoute n’est pas aisée. Chaque composition traite de sa relation avec la figure paternelle et fait partie d’un processus cathartique qu’il est toujours malaisé d’appréhender.

Il est un point sur lequel on peut néanmoins s’appuyer, c’est que le sujet est abordé pas simplement comme un travail de deuil mais aussi comme une célébration du passage de la vie et une ode à l’espoir.

Les titres sont flottants et donnent une impression d’espace et de flou qui laisse les choses dans le sous-entendu, donnant à l’ensemble une tonalité harmonieuse et sereine.

Enregistré dans une cabane isolée, Bonneta et son groupe ont pu créer ainsi une atmosphère propre à véhiculer chaleur et intimité naturelles, donnant à Spectral Dusk un brillant bénéfique.

S’ouvrant sur des bruits champêtres, « Intro » va glisser peu à peu dans un « Arrows » qui, sur un rythme palpitant comme un cœur, va nous amener vers des vocaux dénudés et de accords de piano rudimentaires. Ce dépouillement laisse ainsi amplement le temps de s’y immerger avant que l’intervention du groupe procure un contraste salutaire.

Le même procédé acoustique se retrouvera sur un « You and Jake » rappelant le « Who by the Fire » de Leonard Cohen pour évoquer chagrin et perte alors que les délicats arpèges de guitare sur « Cabin in the Burn » introduiront la description d’un passé ponctuée par des percussions appuyées et une note de guitare répétée pour véhiculer intensité et émotions.

« Spectral Dusk » résumera alors l’album à la perfection avec ce bruit de glaçon dans un verre ; les musiciens se retrouvent autour d’une boisson revigorante comme pour célébrer la fin d’un travail Spectral Dusk est en effet un disque accompli et réconfortant, et ceci pas simplement pour ses auteurs.

★★★★☆