Suede: « The Blue Hour »

Près de trois décades depuis la version embryonnaire de Suede. Le groupe a changé mais la voix reste toujours identique et, si Bernard Butler est depuis longtemps parti, la guitare opère toujours sur le même registre : le combo a franchi l’âge de la quarantaine mais son inspiration basée sur l’érotisme est toujours là. Elle a par contre été remplacée, se demander par quoi est, alors justifié ; d’autant que le réponse n’est pas se la plus haute clarté.

The Blue Hour est le troisième opus d’un triptyque entamé en 2013. Il représente la dernière lumière du jour avant que les ténèbres ne s’emparent du combo.

« At One » est le titre d’ouverture et il nous introduit dans un mode où il est question d’opéra. Brett Anderson y est Jean Valjean dans le Paris révolutionnaire, « Wastelands » est du Suede plus classique, avec le style distinct de Ricard Oakes à la guitare.

Les chansons sont liées les unes avec les autres avc comme tout concept le thème que rien n’est jamais abouti. La narration est, le plus souvent, parlée avec des élements qui reviennent de façon récurrente, « dead birds » ou « Sonny ».

Le dique est censé avoir été écrit en adoptant le point de vue du fils de Anderson mais ‘est Anderson qui semble y assurer le rôle principal.

Ainsi les effets vocaux théâtraux, ainsi la sensation flagrante que Marc Almond est aux commandes, ainsi, enfin, cette perception que nous sommes présentas à la bande sonore d’un film qui serait une histoire d’horreur mythique. On comprendra alors la vidéo qui accompagne le « single » « Life Is Golden » perclus d’images .qui pourraient être tirées de la catastrophe de Tchernobyl. Le constat sera post apocalyptique et, comme pour l’illustrer, la voix de Anderson semble défier celle de Bowie. Suede se doit d’être déplaisant selon son leader. Il l’est indubitablement mais il se montre également édifiant ; c’est une réjouissance qu’on ne pourra pas nier au groupe et cela le rend toujours aussi intéressant.

***1/2

White Denim: « Performance »

White Denim est un de ces combos dont on peut dire qu’il est fermement enraciné dans la chose rock. Ce Performance qui est ici leur septième album ne dérogera pas à la règle mais il s’efforce ici de maintenir une certaine élasticité ; celle-ci se retrouve dans l’approche glam cummé au psyche rock que le groupe a toujours véhiculée.

Le discours est simple, résumé par des intéressés dont la confiance en eux n’est pas ébréchée par l’adjonction de deux nouveaux membres : « to make ineresting up-tempo rock & roll ».

On glanera une affection très marquée pour T.Rex dans les vocaux effrontés de James Petrulli, les rythmiques bondissantes et une propension irraisonnée à jouer avec les résonnantes majeures que sont certains groupes des « seventies ».

Toutefois, jamais n’aura-t-on la sensation que les quatre texans s’agrippent à la figure de Marc Bolan. Ils parviennent à se distancier d’un tel parallèle « Moves On » tout comme l’« opener » « Magazin » emploient un niveau raisonnable de tonalités ébouriffantes et psychédéliques.

Le combo parvient, pourtant, à ne pas aller trop loin ; la guitare oscille pas plus qu’il ne le faut, le groove reste insolent mais dans les limites du genre et les lignes de basse insistent avec pertinence qu’il ne s’agit ici que de passer de bons moments sans chercher la petite bête.

« Good News » couronnera le tout et clôturera Performance sur une note où les textures sci-fi montreront que White Denim a plus d’un tour dans son sac et que, bref, Performance est une véritable performance entre contrôle et de laisser-aller.

***1/2

Suede: « Bloodsports »

Après une disette de 11 ans, nos progéniteurs de la Britpop (tendance «  glam  » et pompeuse) sont de retour avec ce qu’in aurait pu appréhender comme prenant la forme d’un néant musical. Il est au crédit de Suede de voir qu’ils ne se réunissent pas sous de faux prétextes et que, avec Bloodsports, ils remettent en jeu leur crédibilité.

Le morceau d’ouverture, « Barriers » met en évidence qu’ils sont de retour sans la moindre parcelle de détérioration. Ed Buller, leur producteur initial est de retour et il donne tout de suite à l’ensemble un vernis « vintage » qu’on aurait pu craindre ne jamais voir revenir. Les vocaux de Brett Anderson sont, délibérément et avec effronterie, mis en avant par le mixage et les tonalités de guitares ont conservé ce côté crade si enthousiasmant qu’elles avaient quand Suede était à son apogée.

Soniquement, Bloodsports se situe à mi-chemin entre l’atmosphère sombre de Dog Man Star et l’album qui lui a succédé, le plus enlevé Coming Up. Le résultat en est une alternance entre des « rockers » déclamatoires comme le fuzzy » « Hit Me »ou l’addictif « It Statrs And Ends With You » et des morceaux plus taciturnes comme un splendide et mélodramatique « Sabotage » ou « For The Strangers ». Une nouveauté sera l’absence d’artifices dans lequel Anderson semble avoir décidé d’aller : « Always » est une ballade douloureuse et « What Are You Not Telling Me ? » le voit presque aller vers un climat très connoté « amour courtois ».

Il aura fallu attendre plus d’une décennie pour que Suede nous livre un album aussi dénué d’auto-indulgence ; qu’il parvienne à atteindre un tel degré de maturation avec succès montre qu’en matière de rock, la longévité et la distance peuvent être des atouts.

★★★★☆

David Bowie: « The Next Day »

Que de paradoxes chez David Bowie, le premier ayant été l’habileté (certains diront le défaut) à jongler avec son image, à multiplier les avatars et, la plupart du temps, à surprendre en apparaissant là où on ne l’attendait pas.

Depuis la tournée « Reality » en 2003-2004, il ne se faisait plus entendre au point que les rumeurs (sans doute exactes) sur son état de santé circulaient, que d’autres avaient évoqué un nouvel album en 2010 mais qu’on n’en avait plus entendu parler et qu’un groupe nommé Seetheart avait même enregistré un morceau intitulé « David Bowie Dead ? » .

Le vrai est enfin démêlé du faux avec The Next Day et on ne peut, une fois de plus, saluer comment, dans un environnement où tout se sait désormais quasi immédiatement, le secret d’un album sur lequel l’artiste travaillait avec Tony Visconti depuis trois ans (voir notre interview : https://rock-decibels.org/2012/10/14/tony-visconti-un-batisseur-dinspiration/) .

Cette décade écoulée, une éternité dans le domaine du rock, pose bien sûr le problème du « come back album », et, Bowie étant resté une icône voire un mythe, la gageure d’avoir à l’introduire auprès d’une génération qui n’a qu’une vague conscience de sa carrière.

Bowie s’est-il posé les choses avec, dans la tête, cette problématique ? Comme d’habitude il va envoyer des signes contradictoires : la pochette de « « Heroes » » couverte d’un carré blanc mais, en même temps, le retour de certains musiciens avec qui il avait l’habitude de travailler (Earl Slick, Tony Levin, Gerry Leonard, Gail Ann Dorsey), des allusions dans ses textes à certains personnages qui on jalonné ses métamorphoses mais aussi, a contrario, un disque nommé The Next Day.

L’album donc : on se doit de saluer le retour de Visconti, non seulement pour ses talents de producteur-arrangeur, mais aussi par le fait que jamais il n’aurait permis à ce que l’opus contienne un ou deux bouche-trous.

La chanson-titre d’ouverture ne perd d’ailleurs pas de temps à dresser un tableau de ce que sera l’album dans la mesure où la thématique du jour du Jugement dernier proclamée par Bowie va servir de toile de fond à une réflexion sur le temps qui passe et l’énergie que nous nous devons d’y puiser. Le chorus de guitare est incisif, le rythme heurté et martial ; il est suivi, ensuite par un « Dirty Boys » éléphantesque et dissonant et un « beat »à contre-temps rappelant « Fashion » et un saxo qui semble, une fois de plus dresser le poing d’une façon combative.

On retrouvera un «Bowie qui nous est familier avec « The Stars (Are Out Tonight), ballade rock à l’épique maîtrisé et à la voix chatoyante et la facilité habituelle qu’il a de jouer sur les diverses significations du mot « star », icône pop et spationaute. De ce point de vue le titre dépasse en subtilité ce sur quoi qu’un morceau comme « Fame » avait pu gloser en abordant le thème de la notoriété dans la mesure où il est un panorama plus vaste de la « personne » Bowie.

Fi de l’espace, c’est pourtant temps, donc la mort , inflexible, qui reviendra de façon lancinante dans un « Love Is Lost » aux synthés palpitants et robotiques, et où la voix proche de la panique du chanteur accentue encore l’atmosphère cryogénique qui empli la composition.

« Where Are We Now » enchaînera alors, voix plaintive et perdue, sur la dissociation qui peut surgir de ce sentiment de ne pouvoir se situer (argutie chez notre caméléon) et « Valentine’s Day » plutôt qu’une célébration de la Saint Valentin, s’avérera sans doute une allusion à des meurtres commis lors de cette fête avec ce portrait d’un tueur homicide justifiant les meurtres de masse. La rythmique est plombée, la tonalité de la voix accusatrice mais aussi parfois même pleine d’empathie, paradoxe ironique chez quelqu’un qui a pu être accusé d’avoir des sympathies fascisantes.

Le disque conservera cet élan monumental et vertigineux même si l’humeur va radicalement changer par la suite. « If You Can See Me Now » est une titre disco spasmodique, contorsionné et accéléré de telle manière que Bowie est amené à aménager ses vocaux en bribes éclatées de syllabes et « I’d Rather Be High » résonne avec une emphase désespérée quand le phrasé du chanteur s’élève comme un plaidoyer au milieu d’un morceau traversé par des circonvolutions mélodiques et des arrangements « chill-out ».

Le même schéma sera repris sur « How Does The Grass Grow ? », voix tour à tour endormante, puis doo-wop et enfin sarcastique, reprenant (et là on est obligé de revenir sur une des fonds inhérents à The Next Day) le thème de la guerre et- de l’appétence au combat. L’intérêt de ce morceau est que, comme souvent, Bowie va multiplier les perspectives au lieu de se focaliser sur un point de vue (d’où les variations vocales) jusqu’à devenir un spectateur choqué par sa propre narration. Le crissement et l’élasticité de la musique qui l’accompagne, sans compter la magnificence étalée au milieu du morceau, servira alors à amplifier cette multiplicité et à lui donner corps.

Entre ces pôles, deux titres manqueront de panache, « Boss of Me » dont l’énergie est quelque peu tiède et « Dancing Out In Space » à l’élégance un peu vide, mais ils auront servi à assurer une transition entre les quatre premiers titres et les suivants. « Dancing Out In Space » fait supposer qu’on va renouer avec une séquelle de « Space Oddity » mais, étonnamment, Bowie va choisir de nous entraîner dans un environnement léger à la garniture ténue et presque indiscernable.

Les trois derniers morceaux seront, par contre, superbes et mémorables. Comme sur « Dirty Boys », l’artiste revisite avec « (You Will) Set The Worls On Fire » une période musicale dont il a fait partie. Au lieu d’évoquer la période « glam » il va pourtant s’attarder sur la scène folk des années 60, au moment où, de David Jones, il est devenu David Bowie. De manière intelligemment perverse, ce qui pourrait être le récit simple et rempli d’humilité d’une aspirante star du folk est dénaturé en titre rock instantané (le plus carré et le plus addictif du disque) grandiloquent et visant la jugulaire. « You Feel So Lonely You Could Die » est riche de références : Elvis et « Heartbreak Hotel » est la plus évidente tout comme sera criant la fin du morceau qui reprendra le rythme de batterie de « Five Years » qui ouvrait The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars. Le titre en soi véhiculera la même atmosphère de dissociation et d’étrangeté telle qu’on la retrouvait dans la thématique de l’extra-terrestre (autre clin d’oeil, à The Man Who Fell To Earth cette fois) mais ici tout le monde semble être devenu un « alien » ce qui accentue la morbidité de la composition merveilleusement épousée par la voix angoissée et presque implorante du chanteur.

Ce côté multidimensionnel atteindra son apothéose sur le morceau final, « Heat ».Il semble, être un résumé, la somme de toutes les parties qui ont constitué The Next Day. De façon symptomatique il entonne d’une voix glaciale et noire ce leitmotiv : « And I tell myself / I don’t know who I am. » Cette orientation éparpille ses diverses facettes au vent et aussi à l’oreille de celui qui écoutera le disque Visconti lui-même révélera avoir demandé à Bowie pourquoi les paroles en étaient si sombres et avoir eu comme réponse : « Il ne s’agit pas de moi. » Reste bien sûr à s’interroger sur le fait que l’artiste n’est jamais autant lui-même que quand il évoque un autre.

Pour quelqu’un qui a si souvent décrit l’Apocalypse et chanté la décadence, The Next Day est une résurrection détonante et vivifiante. Ayant fait face à la mort et s’étant vraisemblablement résigné à ne plus jamais tourner, Bowie se refuse à confectionner ce qui serait la rumination typique d’une rock star âgée sur la vie future mais donne, au contraire, au temps une cigarette. Qu’un artiste rock fête ses 66 ans de de cette manière est le plus beau cadeau qu’il puisse offrir, à lui-même bien sûr mais aussi à ses fans, qu’ils soient anciens ou nouveaux.