David Lynch & Angelo Badalamenti: « Thought Gang »

En 1991 apparaît sur nos petits écrans une série qui va révolutionner l’ensemble de la production télévisuelle. Twin Peaks, avec son cortège de personnages plus déjantés les uns que les autres, son scénario labyrinthique et dérangé, ses images iconiques et sa musique culte, a marqué son époque et a consacré ses créateurs, Mark Frost et David Lynch. Angelo Badalamenti a composé des symphonies modernes et marquantes, au même titre qu’un Ennio Morricone à l’époque des grands westerns, pour cette série, et immanquablement, une collaboration musicale est née avec David Lynch. En 1992, Thought Gang est créé et douze titres naissent des sessions qui s’étalent sur un an. Pour le film Twin Peaks: Fire Walk With Me, Lynch utilise deux morceaux: « The Black Dog Runs At Night » et le cinglé « A Real Indication ». Mais le meilleur morceau de la bande originale, dans l’acceptation de traumatisant, c’est « The Pink Room » composé par Lynch. Fascinant, hypnotique, comme la scène que le titre accompagne, il pose les jalons de ce que représente la musique du cinéaste pour moi. On retrouvera d’ailleurs par moments ces ambiances sur l’album BlueBob en 2001. Mention spéciale également au mystérieux « Sycamore Trees » par Badalamenti.

Thought Gang sort finalement 25 ans plus tard. Même si Lynch a exploité trois titres dans la saison 3 fraîchement diffusée de Twin Peaks, on n’y retrouvea pas l’ambiance des premières saisons. En effet, l’album est un patchwork free-jazz, avec beaucoup d’ambiances à bases de synthés et, on peut le déplorer, très peu de guitares. Il faut donc faire abstraction des souvenirs des albums Twin Peaks pour se concentrer sur Thought Gang, qui parfois peut être déstabilisant .Ici, par contre, on sentira avant tout l’influence de Badalamenti.

C’est donc à un album multiforme et libre que l’on a affaire, c’est le moins que l’on puisse dire à l’écoute de ces titres qui ne dorlotent pas l’auditeur. De la musique « moderne » comme la qualifie Lynch.

Deux titres sont, à cet égard, exemplaires : « Franck 2000 » culminant à 16 minutes inquiétantes et à tendance ambient, ainsi que « Summer Night Noise », axé sur des expérimentations sonores plutôt dignes de l’art contemporain. En dehors de ces deux morceaux, on retrouve des titres plus « classiques », si tant est que l’on puisse utiliser ce terme concernant leurs auteurs. Ainsi, « One Dog Bark » possède un groove au son typiquement Lynch, plutôt réjouissant. La voix de Lynch se fait entendre sur « Jack Paints It Red », un titre cinglé comme il semble en avoir le secret. En plus des atmosphères que dégagent les morceaux, la voix inquiétante d’Angelo Badalamenti rajoute un côté cinématographique décalé et quasi effrayant. C’est le cas sur « Logic And Common Sense » qui se rapproche de l’univers Twin Peaks avec ce son bien connu de batterie, saupoudré de sax et de claviers insensés, mais c’est surtout sur « Woodcutters From Fiery Ships » que cela se ressent.

Les expérimentations de « A Meaningless Conversation » nous font même nous demander si tout ce petit monde était sain d’esprit. Retrouver « A Real Indication », c’est un peu comme renouer avec un ami que l’on avait perdu de vue. Son histoire racontée par Badalamenti est un fascinant voyage dans une sorte de folie contrôlée autant narrative que musicale. Sans conteste le meilleur moment de l’album. « The Black Dog Runs At Night » est également une vieille connaissance qui laissait une impression d’inquiétante étrangeté, inconfortable mais en même temps attirante, tout comme le sont les films de Lynch.

l faut donc se trouver dans de bonnes conditions afin d’apprécier à sa juste valeur Thought Gang. Ce n’est pas un pous à passer en fond sonore, certes, mais une fois immergé dans cet univers, la curiosité fait que l’on a envie de l’écouter jusqu’au bout. Et on se dit que si Lynch et Badalamenti avaient continué à se fréquenter musicalement de cette sorte, on aurait eu droit à des moments musicaux purement géniaux et complètements cinglés à la fois. Si vous en avez marre de votre réalité, plongez dans Thought Gang, vous vous direz que finalement, la vôtre n’est pas si mal ! Mais vous aurez fait un voyage d’où vous ne reviendrez pas indemnes.

Talk Normal: « Sunshine »

Pour l’auditeur lambda, Talk Normal peut sembler vivre ou représenter un monde à part. Il est vrai qu’il aurait été difficile, pour ce duo expérimental féminin de Brooklyn, de réaliser, voilà 3 ans, un disque aussi aventureux et dénué de compromis que un Sugarland qui mêlait stridences de guitares en « free form », percussions pour qui le terme « expressionniste » serait un euphémisme, et vocaux où alterneraient accalmies impassibles mais provisoires se muant ensuite en vocaux déclamatoires de suppliciées au bord de la rupture.

Déclarer que ce disque était galvanisant reste d’une actualité mordante et on était curieux de voir quelle transition allait ménager Sunshine.

Ce nouvel opus dégage d’abord plus de mélodies, signe que le groupe est peut-être plus à l’aise avec lui-même, sa musique et se montre plus capable de se situer par rapport à la « no wave scene » de New York. On trouvera donc ici quelques gestes mineurs vers une pop compréhensible moins envahissante, avec une production qui, si elle privilégie les nombreuses strates, le fait de manière plus subtile et moins pesante. On pourrait dire que c’est comme si Sarah Register et Andrya Ambro s’employaient à chanter de façon harmonieuse plutôt que d’essayer de greffer des vocaux mélodieux sur une dynamique faite de dureté et d’abrasion.

Ainsi , la chanson titre, pourtant très impactante, est abordée, le duo chante en harmonie en contraste énorme avec les guitares incendiaires de Register et les percussions galopantes de Ambro. Sur tout le disque d’ailleurs Talk Normal semble embrasser la joliesse mélodieuse de la même façon qu’il manie la sévérité dissonante. Sur « Hot Water Burn » les chorus pris à deux permettent essor du morceau dans la mesure où, rythmant son développement, ils lui donnent une substance narrative qui met à bas la complexité de son architecture.

« XO » et « Bad Date » englobent free jazz, post punk et new wave avec des rythmiques alourdies épousant un sax et des vocaux dont l’envergure semble illimitée. On pourrait alors citer Laurie Anderson ou Kristin Hersh dont on pourrait presque dire qu’elles sont réunies, elles aussi, en duo sur « Hurricane », tout cela pour conclure que si Sunshine a pour vocation de véhiculer lumière et chaleur, il le fait en y mêlant constamment déflagration et incandescence.

Éectro ou hardcore, électro et hardcore, la frontière est ténue (« Lone General » qui voit Wire frayer avec Ministry ) ; et il ne manquerai alors qu’une dose de primitivisme animal pour que la messe soit dite. «  Baby Your Heart’s Too Big » len sera la plus belle manifestation avec son « outro » qui clôturera Sunshine d’une façon si anti-conformiste qu’elle ne peut qu’être la marque d’un nihilisme revendiqué.