Elisapie Isaac: « The Ballad Of The Runaway Girl »

Les chanteuses folk venues du Nord ont quelque peu le vent en poupe, Elisapie Isaac est peu ou prou de cette lignée mais à un niveau plus septentrional puisqu’elle est née d’un mère inuit et d’un père terre-neuvien et vit désormais dans l’Arctique canadien.

The Ballad Of The Runaway Girl est son quatrième album et, à l’image de ses racines cosmopolites, il est enregistré alternativement en Anglais et en Langage inuit. Son univers est ici épuré mais savamment orchestré ; une musique un peu world et sans frontières où cohabitent blues, rock ,folk ainsi que climats hantés comme, par exemple, dans le refrain de « Don’t Make Me Blue »,.

Sans frontières mais aussi sans âge, il est avant tout ici question de prêter hommage à ses racines avec un adjuvant de taille, celui d’une voix vectrice d’émotions (« Una », ou la ballade « Rodeo (Yadi Yada) » dans un esprit très proche de Mazzy Star).

Les références à son indemnité sont, bien sûr, légions à l’exemple de « Qanniuguma » ou des humeurs contemplatives de « Darkness Bring the Light ».

Tradition et modernité se juxtaposent alors comme pour montrer que, toute « runaway girl » qu’elle puisse être, Elisapie Isaac se situe avec grâce ailleurs.

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Alela Diane: « Cusp »

Cela fait 10 ans que Alela Diane navigue dans uns sphère americana plutôt ténébreuse à l’image de son précédent opus de 2013, About Farewell marqué par une rupture amoureuse. Son nouvel album s’inscrit dans un contexte différent puisque la chanteuse attend un enfant et que Cusp  s’emploie à célébrer la vie au travers des yeux d’une future mère.

Le piano a supplanté la guitare et ajoute une nouvelle dimension à cette approche folk axée sur la délicatesse. La nouvelle vision du monde qui s’y associe demeure mélancolique, un « Albatros » qui évoque le délaissement, mais elle est teintée d’espoir quand il s’agit d’investir à la cellule familiale sur un « Never Easy » où il est question de sa relation avec sa mère.

On appréciera « Song For Sandy »,hommage à Sandy Denny, « Emigré » au titre suffisamment parlant ou « Ether & Wood » dont les choeurs sont assurés par Johanna et Klara Söderberg de First Aid Kit et qui réinvestit avec plus de force la notion de parentalité.

Cusp se montre tout autant intime qu’auparavant mais il est nuancé par une lueur plus optimiste. Qu’elle réside à l’intérieur de soi permet de dépasser la tristesse apparente et de donner coeur aux notions de résilience et de cicatrisation.

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Ray LaMontagne:  » Part of the Light »

L’éminence folk Ray LaMontagne, qui connaît un grand succès au Québec depuis un spectacle au Festival de jazz en 2005, a sorti son septième album, Part of the Light.

Une fois de plus, impossible de ne pas être remué à l’écoute de la voix inspirée et des poignantes mélodies du musicien né dans le New Hampshire et qui a des racines maternelles canadiennes-françaises.

Part of the Light porte bien son nom. L’album regorge de moments lumineux, presque religieux. Après avoir travaillé avec Dan Auerbach des Black Keys et Jim James de My Morning Jacket, LaMontagne a écrit, enregistré et réalisé les chansons de Part of the Light seul dans son studio, à la maison.

Cette intimité s’entend. Il y a une douceur dans le son, mais aussi beaucoup d’espace et de respiration. C’est beau à pleurer sur les ballades « It’s Always Been You » et « Goodbye Blue Sky ».

LaMontagne y va encore de sa subtile touche floydesque ici et là. Plus rock, « As Black as Blood Is Blue » marque la moitié de l’album. « Such a Simple Thing » sera, à son tour, un bijou à la pedal-steel.

Ray LaMontagne ne se réinvente pas et reste dans sa zone de confort, mais les 10 chansons de Part of the Light frisent la perfection.

* * * 1/2

Flo Morrissey: « Tomorrow Will Be Beautiful »

Ce « debut album » d’une jeune londonienne d’origine irlandaise est un joli petit travail d’orfèvre quand on considère l’inexpérience de Flo Morrissey. Il est vrai qu’elle a fait montre de talents précoces mais c’est la métamorphose entre son potentiel et la réalité exprimée ici qui est le plus frappant sur un Tomorrow Will Be Beautiful dont le titre est comme une promesse dont on se dit qu’elle pourrait être réalisable.

Sa voix ressemble déjà à celle de Karen Dalton, Lana Del Rey ou Evie Sands et elle sait l’utiliser judicieusement pour nous livrer des cartes postales teintées de sépia réminiscentes des belles heures de Laurel Canyon.

Pourtant, « If You Can’t Love All This Goes Away, » « Show Me » et « Pages of Gold » ont plus à voir avec des considérations sur son expérience adolescente que le désir de dépeindre un tableau nostalgique.

Si son répertoire lie Flo Morrissey à une expression héritée du folk des années 70, il y a, chez elle, un certain particularisme pour lui permettre de créer un sens d’identité authetoique et profond.

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Flo Morissey: « Tomorrow Will Be Beautiful »

Ce « debut album » d’une jeune londonienne d’origine irlandaise n’est pas des plus mauvais et il serait aisé de le recommander.

Flo Morissey a très vite pris conscience de son talent mais ce qui est frappant est le contraste entre ce qui était sous-jacent auparavant et ce qui semble émerger ici.

Sa voix rappellera celle de Karen Dalton Lana Del Rey en Evi Sands et ses compostions sont comme des cartes postales tentées de sépia datant de la période où Laural Canyon faisait la pluie et le beau temps.

« If You Can’t Love All This Goes Away », « Show Me » et « Pages of Gold » sont encore trempées dans les réflexions qu’elle a pu avoir de ses expériences adolescentes mais elle le fait sans que ses chansons ne soient empreintes de nostalgie mélancolique.

Bien sûr, le folk des 70’s lie Morissey à une certaine forme d’expression, mais elle a suffisamment de charme pour parvenir à créer un univers bénéficiant d’un fort sens d’unicité.

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Olivia Chaney: « The Longest River »

Olivia Chaney fut très louée quand elle est arrivée sur la scène musicale voilà quelques années. Il est vrai que cette multi-instrumentiste a étudié au Royal College of Music et, qu’ayant pris le temps de sortir un véritable album, celui-ci ne pouvait être que peaufiné.

C’est en effet le cas dans le style dépouillé, à savoir piano et guitare, vocaux agiles (on la compare souvent à Joni Mitchell) et interprétations qui n’hésitent pas à emprunter au répertoire classique : « There’s Not A Swain » de Purcell ou des reprises néo-classiques elles aussi (« Waxwing » de Alasdair Roberts ou le traditionnel « The False Bride » ).

Ses propres compositions sont épurées, la chanson titre ainsi qu’un merveilleux « Kings Horses » et ses références qui vont du quotidien le plus prosaïque à Freud sont articulées sans être pesantes.

Ses accompagnateurs, surtout les violoncelles, connaissent bien Purcell et contribuent parfaitement à égayer son inclination folk de tonalités baroques, ce qui fait de The Longest River un « debut album » allant au-delà des espoirs mis en la jeune artiste.

***1/2

Mark Olson: « Good-bye Lizelle »

Mark Olson semble avoir fait le deuil de ses précédents partenaires (The Jayhawks puis Mockingbird Time) et Good-bye Lizelle est son premier album solo depuis quelques années. On le voit ici travailler en duo avec Ingunn Ringvold et nous proposer un mélange assez riche d’arrangements qui prendront de court tout amateur d’americana traditionnelle et de vocaux peinés se fondant avec la voix plus douce de Ringwold.

L’instrumentation est organique interprétée par Neal Casal des Cardinals, Aaron Sterling (Liz Phair) et Danny Frankel (kd Lang) et on assiste ici à aucune démonstration d’égos. Les compositions sont livrées avec ce naturel de ceux qui n’ont plus rien à prouver et elles sont, pour la plupart, issues d’enregistrements pris sur le vif qui se lisent comme un carnet des voyages que Olson a entrepris ces derniers temps (Arménie, Afrique du Sud, Finlande ou Tchéquie).

Ainsi « Jesse In An Old World » affiche une tonalité très orientale, « Lizelle Djan » semble tiré d’un clavecin façon sonate de Purcell ou « Running Circles » voyage de manière hybride entre une bande-son à la James Bond et concoction japonaise à grand renfort de cordes frappées et d’harmonies vocales.

«  Heavens Shelter » reproduira la même délicatesse ne serait-ce qu’au niveau du chant, des lignes de guitares toute simples et de la voix fragile de Ringwold qui rappellera ici celle de Stevie Nicks.

L’album restera toutefois bien enraciné dans les USA en particulier avec la rythmique en staccato de « All These Games » ou la mélodie sinueuse et pop de « Cherry Thieves ».

Aucune mauvaise chanson ici, juste divers degrés dans l’excellence ; on sort de l’écoute du disque comme revigoré et rafraichi. Good-bye Lizelle est un bel exemple d’artiste qui suit son instinct créatif, jamais il n’a sonné aussi libre et inspiré.

***1/2

James Blackshaw: « Summoning Suns »

Summoning Suns est le dixième album studio de James Blackshaw et il est d’autant plus inattendu que c’est le prmier où figurent sa voix et ses textes. Il tire son inspiration des chanteurs compositeurs des années 60 et 70, de la pop acoustique et baroque et du folk tout en essayant d’y apporter une touche un peu plus contemporaine.

C’est donc la première fois que Blackshaw s’essaie à la composition traditionnelle et ses vocaux naviguent entre le registre assuré et celui, plus doux, qui convient à des expériences personnelles, certaines névrotiques et d’autres plus fantasmées. Ces dernières donnent des textes ouvent abstraits, où l’humour, assez présent, y est toujours noir.

Musicalement on a droit à des nombreuses nappes de guitare où les arpèges se taillent la part du l-ion ce qui donne une certaine tension au rythme tranquille de l’album. La production est, par conséquent, relativement luxuriante et les arrangements complexes car destinés, oute la basse et la batterie traditionnelles, au violon, à la flute et à la pedal steel.

Simon Scott (Slowdive) contribue à certains titres et Blackshaw s’autorise quelques duo avec deux artistes japonais Mori Wa Ikiteiru and Kaoru Noda apportant une coloration asiatique à un ensemble qui effleure ainsi le domaine de la world music.

Si on devait comparer son groupe à quelqu’un ce serait à Broken Social Scene dans ce qu’il a de plus lo-fi et folk mais le disque présente un intérêt pljus grand quand il s’aventure dans le domaine de la guitare classique, en particulier les deux derniers titres, « Holly » et « Boo, Forever », qui terminent un disque sur une note à la fois rassérénante et fascinante de par un jeu de guitare alimenté par les somptueux arpèges dont on ne se lasse pas.

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Connie Converse: « How Sad, How Lovely »

En 2009 le label Squirrel Thing sortit How Sad, How Lovely, un album réalisé par Connie Converse une mystérieuse artiste qui , suite à une sévère dépression, laissa une note et disparut en 1974 sans qu’on ait plus jamais entendu parler d’elle. Ce disque vient d’être réédité avec des notes intérieurs dont celle du frère de Connie, Phil, lui aussi décédé.

L’histoire elle-même de Converse est fascinante ; née Elizabeth Eaton Converse en 1924 dans le New Hampshire et décrite comme un esprit universel, elle décida pourtant de partir pour New York après avoir quitté l’université. C’est durant cette décennie 50 qu’elle écrivit et enregistra de nombreuses chansons dont certaines fut reprises par d’autres artistes de Greenwich Village avec qui elle partageait émotion et empathie et elle apparut même une fois au CBS Morning Show de Walter Cronkite.

Une première écoute l’assimilerait facilement à d’autres chanteuses folk de sa génération telles Peggy Seeger ou Susan Reed et dont le répertoire était essentiellement constitué d’histoires plaintives mais le répertoire de Converse avait un talent qui la distinguait du revival folk des années 50. Sa poésie est fluide et désarmante de par son utilisation des contradictions que reflète sa perspective urbaine. Elle est à la fois excentrique et romantique, intellectuelle et emplie de spiritualité et par conséquent une artiste ferme dans sa volonté d’indépendance.

How Sad, How Lovely résume élégamment l’étendue de son registre mais sa musique ne s’étendit jamais au-delà d’un certain cercle.

En 1961, lasse de New York, elle partit pour Ann Arbor où elle devint de plus en plus dépressive et ; au volant de sa Volkswagen, disparut sans laisser de trace.

Ne reste alors que cet album pour marquer témoignage non seulement d’une artiste mais aussi d’une existence. Sa beauté fragile mais éblouissante fera revivre son esprit.

***1/2

Sufjan Stevens: « Carrie & Lowell »

À la fin du meilleur titre de Carrie & Lowell, quand le merveilleux et déchirant « John My Beloved » est pratiquement terminé, en entend la respiration profonde de Sufjan Stevens. C’est un moment qui ne nécessitait pas qu’il figure dans le disque mais il exemplifie l’humeur de de septième album magnifiquement dépouillé. Ce passage sonne comme si le chanteur lui-même était si consumé par sa propre émotion qu’il éprouvait le besoin de la faire partager et de donner, qui sait ?, à l’auditeur aussi cette possibilité de reprendre respiration.

Cette collection de chansons le mérite en effet aux antipodes de l’electronica bricolée de son précédent et décrié opus, The Adge Of Adz. Notre folkeux se transformait alors en créature « glam » , Carrie & Lowell le vait entamer une longue conversation avec la Mort et, pour cela, l’instrumentation sera minimaliste : guitare acoustique, piano occasionnel et virtuellement aucune percussion pour nous distraire.

Le titre de l’album fait référence à la mère et au beau-père de Stevens mais les textes semblent, formellement, plus s’adresser à la première. Elle avait quitté le chanteur quand il était bébé et ses souvenirs viennent principalement de ses visites, à son plus jeune âge, dans l’Oregon. Il était avec elle quand elle est morte voilà quelques années et ses tentatives de réconcilier ses sentiments (abandon, amour, ressentiment, confusion, haine de soi ou nostalgie) sont les tendons qui articulent ici les compositions, les crispent puis les détendent.

Le ressenti général est celui d’une quête de la guérison par le biais d’une confrontation mais celle-ci demeure tranquille ; une thérapie primale chuchotée et un territoire dans lequel il est malaisé de naviguer tant le cynisme semble avoir pilier sur rue. Les esprits endurcis auront sans doute du mal à s’y faire mais, s’il s’agit d’écouter cet album selon les prolégomènes édictés, les résultats seront révélateurs.

Le disque n’est certes pas « fun » mais les meilleurs moments sont ceux où il parvient à mêler chagrin et joie comme un alchimiste doté d’une véritable maestria. Le dénouement sera démonstration de force et de positivité car pour chaque moment où Stevens conjure le désespoir une faible lueur est toujours présente (« Fourth Of July », « All Of Me Wants All Of You, » ou « Drawn To The Blood » et ses échos à la Elliott Smith) ou avec « The Only Thing » où il se demande si le suicide n’est pas sa seule option avant que « Eugene » ne le réconforte, surgi d’un passé douloureux mais cocasse et le souvenir d’un professeur incapable de prononcer son prénom.

Dans cette œuvre, comme dans les précédentes, Stevens n’oublie jamais son désir de s’accrocher à autrui ; c’est cela qui fait sa solidité et provoque notre empathie.

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