Courtney Barnett : « Tell Me How You Really Feel »

6 août 2018

Il faut excuser l’utilisation d’un tel cliché mais Courtney Barnett est en pleine possession de ses moyens folk-rock sur son nouvel album Tell Me How You Really Feel. Ses mélodies s’injectent dans nos veines d’un seul coup. Ses textes, si bien ficelés, tapent dans le mille.

L’auteure-compositrice-interprète australienne explore la rage et la peine qui l’ont habitée avec le ton direct qu’on lui connaît. Il n’y a qu’elle pour intituler une chanson « Crippling Self Doubt and a General Lack of Self Confidence ». Ou encore pour s’exclamer: « J’ai besoin d’un time-out de moi ».

Une vulnérabilité jamais exprimée par Courtney Barnett s’entend sur ce disque, particulièrement sur la dernière pièce, Sunday Roast, ode à l’amitié alors qu’on se sent seul au monde. Les arrangements rock de « Need a Little Time » et « City Looks Pretty » ont du mordant pop.

Un sentiment nostalgique enveloppe « Walkin’ on Eggshells » mais la hargne grunge féministe de la pièce « I’m Not Your Mother, I’m Not Your Bitch « est tout aussi inspirante comme l’est la référence à Margaret Atwood sur « Nameless, Faceless ».

* * * 1/2


Offa Rex: « Queen of Hearts »

16 juillet 2017

Quand on se plonge dans le répertoire des Decemberists, on ne peut que noter la façon dont le combo a été influencé par le folk britannique traditionnel. Il n’est donc pas totalement surprenant qu’il se soit associé à Olivia Chaney vocaliste anglaise, elle aussi imprégnée des mêmes éléments sous le nom de Offa Rex.

Les musiciens assurent ici les « backing vocals » à The Queen of Hearts et l’ensemble nous offre une revisite modernisée de ce que d’autres groupes comme Fairport Convention ou Steeleye Span se chargeaient de véhiculer au seuil des années 70.

Sur « Blackleg Miner » c’est Colin Meloy qui va s’emparer des vocaux alors que ceux de Chaney (par exemple sur «  Sheepcrook and Black Dog ») font preuve d’une envolée lyrique inhabituelle dans le genre.

Le groupe nous propose d’ailleurs ici des arrangement de guitares métalliques rappelant le label « Kill Rock Star » et, si on trouve matière à parler d’exploration de la chose obscure, c’est plus du côté de Black Sabbath que de Jethro Tull qu’il convient de se pencher.

On pourra également évoquer ces artistes illustres que sont Sandy Denny et Richard Thompson tant dans la façon dont Meloy et Chaney s’entendent à merveille pour rivaliser de somptueuses harmonies (« To Make You Stay ».)

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Cindy Lee Berryhill: « The Adventurist »

13 mai 2017

Cindy Lee Berryhill nous présente ici son nouvel album depuis 10 ans, un disque empreint de solennité triste puisque The Adventurist est avant tout un témoignage sensible, celui qui a trait à la mort de son époux, Paul Williams, fondateur du légendaire magazine Crawdaddy à la suite d’un accident de moto.

Pour ceci, Berryhill s’est entourée de musiciens amis, en particulier Nelson Bragg du Brain Wilson Band, DJ Bonebrake de X, et David J Carpenter (Dead Rock West).

Nulle surprise que l’émotion et le travail de deuil soient présents tout au long de cet opus avec un titre d’ouverture, «  American Cinematographer », réunissant ce qui se fait de plus touchant et ample en matière d’Americana symphonique. On y notera en effet une instrumentation audacieuse, un son folk-rock plein de nostalgie et un climat général dans lequel l’effusion est la caractéristique prédominante.

On ne pourra, ainsi, qu’apprécier le délicat alliage entre subtilité des instruments à cordes, tessitures du piano et sécheresse pénétrante des sections rythmiques. Le tout sera allié à des textes évocateurs et dignes («  Somebody’s Angel », « Thanks Again » ou « The Heavy ») dont l’acmé sera un instrumental, « Deep Sea Diving ». L’ensemble concourra à transformer ces chansons de mort en un bien apaisant hymne à l’espoir et à la reconstruction.

***1/2


Ray Lamontagne: « Ouroboros »

21 juin 2016

Ouroboros est un album riche et puissant, un des ces disques où les mélodies pétries d’émotion se sondent avec fluidité avec les vocaux chaleureux et les textes poignants de Ray Lamontagne. Ce nouvel album ne dépare pas des précédents mais on y trouve des références inédites jusqu’à présent chez le chanteur. On l’entende, en effet puiser son inspiration du côté du Pink Floyd mais ceci doit plus être vu comme un tremplin lui permettant d’exercer sa propre sensibilité.

Chercher l’innovation ne semble pas lui coûter tant il ne se situe plus dans la démarche où il lui faut prouver son talent. Les nuages psychédéliques se déploient sans heurts juxtaposé à d’élégantes pincées de blues, en particulier par la manière bien à lui de faire alterner guitares, synthés, orgues et harmonies.

Les compositions contiennent d’ailleurs toujours cette force impénétrable et imposante en termes d’une ‘instrumentation où les musiciens semblent faire corps avec l’artiste. On retiendra les images musicales de « Changing Man », vectrices d’une atmosphère compacte mais l’ensemble de Ouroboros se doit d’être pris comme un tout qui sonne comme si Lamontagne réitérait le cycle éternel des émois dont il est le porte-parole.

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Rachel Sermanni: « Tied to the Moon »

18 juillet 2015

La chanteuse écossaise Rachel Sermanni avait exploré d’assez belle manière les facettes apaisantes que la musique folk pouvait diffuser sur son premier opus, Under Mountains.

Sur ce nouvel album, Tied to the Moon, elle ne s’éloigne pas totalement de ce climat mais a décider de lui apporter un côté plus rock, voire même quelque peu grungy. Cela est on ne peut plus évident dès l’entame avec un « Run » au son âpre tout comme sur le « single » « Tractor », le titre le plus enlevé de l’album et qui, lui aussi, véhicule la même atmosphère.

Les moments les plus beaux et fascinants sont néanmoins ceux où Sermanni laisse les choses dans un état minimaliste comme sur « Ferryman » ou quand elle parvient à conjuguer délice et noirceur dans un « I’ve Got A Girl »qu’on imaginerait volontiers interprété dans un club de blues enfumé.

Sermanni est, en outre, dotée d’une fort belle voix, dont l’efficacité est évidente quel que soit le genre abordé ; pour un fan de rock Tied to the Moon sera par instants soporifique il n’en demeure pas moins que le contraste qu’elle établit entre les deux registres est une approche intéressante qu’il convient de poursuivre.

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Vetiver: « Complete Strangers »

14 juillet 2015

Vetiver n’est ni plus ni moins que la « marque déposée » de Andy Cabic de San Fransico. Ce sixième album est un pot-pourri de grooves paresseux et de ballades tendres tous deux pourvoyeurs de folk rock.

Qu’il soit comparé à quelqu’un comme Conor Oberst et Beck est d’autant plus étonnant que cet opus justifie son titre dans la mesure où il sonne complètement étranger à ce que l’on pourrait attendre d’un artiste apparenté à ceux précités.

Complete Strangers apparaît comme sans vie ni forme, une aseptisations de tonalité traditionnelles d’où tout mordant est exclu. Les beats de « Current Carry » sont à la dérive tels un navire qui ne prendrait pas la peine de se saisir d’un gouvernail et des morceaux comme « Confiding »ou « Time Flies By » ne font que donner raison à cette phrase glânée au détour du disque : « I’m stil figuring the album out ».

Peut-être qu’en se donnant le temps de la réflexion, il n’aurait pas à se poser le pourquoi ni le comment d’un album comme celui-ci et aurait-il pris du temps avant de le sortir.

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Richard Thompson: « Still »

27 juin 2015

Personne ne sonne comme Richard Thompson, hormis, bien sûr, le Grand Richard Thompson. Il est, en outre, étonnant que, aujourd’hui, Thompson soit encore considéré comme l’ancien leader de Fairport Convention alors qu’il a quitté le groupe il y a près de 40 ans.

Bref, Richard Thompson, ne change pas ; Richard Thompson reste Richard Thompson et jamais le terme d’idiosyncratique (tout cliché mis à part) ne s’est autant justifié que pour lui. Ce n’est pas Sill, son 19° album solo, qui changera la donne même si son « closer », « Guitar Heroes » le voit aduler les guitaristes de son enfance devant qui on l’entend faire une étonnante confession d’humilité sous la forme de ce « I still don’t know how my heroes did it. »

On ne peut que rester admiratif devant le fait qu ‘un des plus grands guitaristes de notre génération demeure, aujourd’hui encore et avec une telle carrière, en admiration devant ses pairs. Le titre en soi et une jolie et intéressante petite chanson, prêtant hommage à certains héros de la six cordes en interprétant quelques petites vignettes de leurs meilleures compositions et les célébrant à la fin de chaque vers. On aura donc des petits extraits de « FBI » des Shadows, de « Susie Q » ou du « Little Queenie » de Chuck Berry. C’est un morceau « fun », ressemblant, dans sa démarche, au « Rock and Roll Jamboree » de cette autre fine gâchette qu’est Chris Spedding.

Mais Still n’est bien évidemment pas que ce travail d’hommage. Produit par Jeff Tweedy pour qui Thompson est « le musicien ultime », le leader de Wilco est parvenu à refaire surgir le meilleur de ce que l’on doit à Thompson.

Eu égard à l’étendue de sa carrière, le thème du voyage dément le titre d’un album qui tout sauf vecteur d’immobilité. Cela se traduit sur plusieurs plans, par exemple le somptueux morceau d’ouverutre, « She Never Could Resist A Winding Road », une ballade délicieusement cadencée décrivant un maniaque saisi d’une agitation démesurée ou, à l’inverse, le désenchantement du troubadour qu’est l’artiste sur « Beatnik Walking », qui le voit délaisser le quotidien et ses horreurs télévisuelles pour se ressourcer à Amsterdam.

Musicalement ce morceau sonne comme du Paul Simon et du Peter Gabriel ce qui le place assez haut dans les canons mis en place par Thompson même si c’est un titre dénué de profondeur. Pour accéder à celle-ci il n’est nul besoin d’aller chercher loin. Il n’est que d’écouter le dénuement fracturé qui s’étale sur « Broken Doll » et sa poignante incursion dans le domaine de la maladie mentale («  Wish I could give love to you, and life to you, and hope to you ») ; c’est un des moments où le compositeur nous affecte le plus quand il témoigne de son désarroi à ne pas savoir comment aider l’autre.

Ajoutons, dans le registre de l’émotion, « Dungeons For Yes » se référant au refus de Jesse Owezns de serrer la main de Hitler aux J.O. De Berlin, merveilleuse parabole sur le fait de se poser la problématique du comment réagir si on rencontre un homme, politicien ou pas, responsable de la mort de milliers ou de millions d’innocents. « He’s smiling at me, the man with the blood on his hands/the man with the snakes in his shoes/Am I supposed to love him? » se demande sceptique Thompson, question judicieuse aujourd’hui comme avant.

Tout n’est pas pour autant misérabilisme ou dramatisation. « All Buttoned Up » le voit se gausser de manière enjouée de la frigidité supposée de son sujet ou ce rocker à propos de pirate «  Long John Silver » où le chanteur va s’amuser de la plus grande confiance qu’on peut donner à quelqu’un. Il est évident que Thompson éprouve beaucoup de joie à s’abandonner de manière frivole à certaines sensations de style «  There’s nothing but black in a pirate’s harrrrt » qu’il entonne de façon ludique et débridée.

Sans doute est-ce Tweedy qui l’a persuadé d’ajouter cette touche d’humour ; elle fonctionne ici à merveille. Le bouquet final se situera sur « Pony In The Stable » ; un texte rempli d’amertume dirigé sans doute à une ancienne amante comparée à Cléopatre mais délivré avec un élan si splendide qu’on ne peut que s’y identifier.

Sur Still, Thompson prouve qu’il demeure un des guitaristes et des songwriters les plus talentueux de sa génération et de celles qui suivent, le tout avec cette humilité que l’on ne retrouve que chez les plus grands.

***1/2


The Indigo Girls: « One Lost Day »

8 juin 2015

The Indigo Girls ont parfois choisi des excursions musicales assez fantaisistes pour elles, des échappées cérébrales qui démentaient leurs humbles racines folk.

Ce nouvel album, le premier depuis quatre ans, les voit revenir à leurs sources originelles avec Emily Saliers et Amy Ray alternant les vocaux et renouant avec leurs harmonies virginales avec une fluidité qui se fait sans bruit.

Le nouveau producteur, Jordan Brooke Hamlin, installe The Indigos dans un cadre dépouillé ou les mélodies sont magnifiquement exposées où, comme à l’habitude Saliers se chargera des plages les plus délicates comme « Elizabeth », une lamentation à propos dun amour perdu, ou « Southern Calfornia Is Your Girlfriend » qui reprendra la même thématique.

Ray apportera, elle, cet élan cathartique avec « Olympia Inn » ou « Happy in the Sorrow Key », une méditation inspirée par la morte de son père.

Toutes deux se rejoignent sur un « The Rise of the Black Messiah », message politique fort à propos sur un homme injustement accusé de crime où elles conservent cette souche d’optimisme qui leur est inhérente et qui ne manque jamais d’impressionner. Comme le dit Ray : « Il faut toujours trouver de la bonté, quelque part, quelle qu’en soit la manière ».

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The Weepies: « Sirens »

5 mai 2015

The Weepies portent bien leur nom, d’une part parce que leur registre est doux amer mais ne tombe pas dans le larmoyant, d’autre part parce que le duo composé de Steve Tannen et de sa femme Deb Talan vient de vivre une épreuve, un cancer du sein de Talan.

Sirens surprendra alors par son côté enjoué, sans doute manière de trouver un exutoire, et si de sirènes il s’agit ce seront celles dont le chant charme et non celles des ambulances.

Rien de mortifère néanmoins ici dans des composition folk et les quelques reprises dont une, particulièrement efficace, le « Learning To Fly » de Tom Petty.

On peut y voir une façon de dire que le vol des Weepies continue même si « River From The Sky » semble ouvrir l’album sur lenteur, tristesse et accablement.

Sirens oscillera en fait entre tendresse mélodique et refrains plus enlevés et même si chacun apporte quelque chose de différent, ils gardent tous l’élégance raffinée du duo. « Fancy Things », « Boys Who Want to Be Girls » ou « Crooked Smile » ne pourront que charmer que ce soit par leur douceur ou leur cran.

***1/2


Great Lake Swimmers: « A Forest of Arms »

4 mai 2015

Great Lake Swimmers ont nommé leur sixième album A Forest of Arms ; c’est un titre qui convient on ne peut mieux à cet opus. On a, en effet, fait grand cas des récents enregistrements du groupe aux grottes de Tyendinaga connues pur fournir reverb atmosphérique et échos distants, choses que le combo utilise avec adéquation sur certains titres du disque, par exemple « Zeo In The City » où les vocaux de Tony Dekker résonnent de façon spectaculaire sur les murs escarpés.

Ce sont pourtant les forêts profondes de la partie nord de la Colombie Britannique qui sont les véritables muses sur ce nouvel album. Cette influence terrienne est apparente sur un morceau clef, « The Great Bear », une ballade délicate nommée d’après une fameuse forêt tropicale de l’état et où on entend Dekker évoquer d’une voix plaintive une rivière « semblable à un rideau de marbre coulant dans la bouche de poissons. »

Outre les textes, GLS consacrent une grande partie de leur instrumentation à la Mère Nature ; un violon va craquer semblables à des branches sous la brise sur « A Jukebox In a Desert of Snow » alors que « A Bird Flew Inside the House » surprend par la retenue d’un banjo qui fera penser à une vol d’oiseaux gazouillant. Enfin, sur « I Was a Wayward Pastel Bay » sera mis en valeur le frappé de Dekker à la guitare acoustique qui, conjugué à un harmonium et des percussions légères ne sera pas sans suggérer des averses printanières tombant sur la mousse.

Ces compositions subtiles font néanmoins pâle figure comparées à « I Must Have Someone Else’s Blues », le titre le plus enlevé avec un chorus communicatif et une ligne de percussions qui crépitent comme un feu de camp.

À cet égard, on ne saura jamais assez souligner l’importance de la section rythmique qui donnera à tous les morceaux une cadence organique et accommodante, comme si elle voulait faire de Forest of Arms un disque fermement campé dans les racines les plus profondes des arbres de cette forêt.

***1/2