Jennifer Castle: « Angels Of Death »

Interprète, parolière, compositrice de talent, Jennifer Castle construit son corpus chansonnier depuis plus d’une décennie. Elle propose une approche country folk, parfois mâtinée de gospel, toujours inscrite dans cette esthétique éprouvée sur toutes les terres de l’Amérique en plus de prêter sa voix à des projets ou groupes fort différents de son approche.

Le thème central de cet album est la mort, ses implications sur le comportement humain, l’humeur, la mémoire, la spiritualité, ou même les effets de la disparition d’autrui sur le processus de création.

Superbement écrits, les textes ici chantés expriment des réflexions sans prescrire, reviennent sur des épisodes autobiographiques – dont la mort de sa grand-mère pendant qu’elle tournait aux États-Unis.

Dans le sillon de Dylan et Cohen, la poésie chansonnière de la Torontoise peut aussi évoquer les écritures sacrées en guise d’ornement littéraire et non de croyance affirmée.

Élégamment, poétiquement, la chanteuse passe en revue les étapes du deuil (choc, douleur, dévastation, colère, tristesse, dépression, acceptation), dépeignant un univers bien personnel autour du décès des vivants, carburant fossile d’une pensée créatrice.

***1/2

Anna St. Louis: « If Only There Was a River »

Nous voilà devant un chant incantatoire. Avec sa voix lâche et pleine de groove son « fingerpicking » attentif et l’entrelacement délicat de ses mélodies très folk-country américain (mais jamais plaquées), Anna St. Louis pourrait être une sorcière nomade qui s’arrêterait, avec sa monture, pour faire irradier la chaleur sèche d’un feu de camp du Midwest.

If Only There Was a River, premier album de la musicienne du Kansas désormais installée à Los Angeles, fait à la fois ancien et moderne dans sa manière de manier le folk. Anna St. Louis chante en boucles et en itérations un croisement de solitude, d’apprivoisement, de désir et de liberté, qu’on pourrait comparer à un amant — irrésistible, mais prompt à se dérober.

Âme souple et agile ;alors qu’on s’imaginait une simplicité sobre, ses mélodies prennent soudain flamme et corpulence : des tambours (« The Bells »), des violons (« Water) », de la guitare électrique (« Wind »), même du wurlitzer (« If Only There Was a River ») forment une matière soyeuse et confiante, juste assez audacieuse. Un ravissant début.

***1/2

Lucy Dacus: « Historian »

Lors de l’été 2016, lorsque No Burden a été lancé, beaucoup de personnes se sont extasiées sur Lucy Dacus une auteure-compositrice-interprète originaire de Virginie et n’ayant à l’époque que 22 ans.

Historian, son deuxième opus, nous propose de revisiter l’histoire et le fait de splendide manière, en restant fidèle à son héritage folk-rock mais en le réinventant d’une façon toute personnelle.

L’artiste nous confie ses désillusions amoureuses et son désarroi face au manque d’empathie qui caractérise aujourd’hui les relations humaines. Musicalement le répertoire est celui de chansons douces amères.

On pourrait rester à la surface d’une observation superficielle si on mésestimait le subtil travail de réalisation effectué sur ce disque, particulièrement au niveau des arrangements qui prennent tout leur sens au fil des écoutes.

L’explosivité d’un titre comme « Timefighter » est, à cet égard, éloquente. En outre, on ne pourra que noter at acquiescer à une alternance entre l’intense et le paisible, entre « le chaud et le froid », qui fait de ce Historian une parution déjà essentielle de l’année. Parmi les meilleurs morceaux de cette émouvante création, on prêtera l’oreille à l’introductive « Night Shift » qui, à la mi-parcours, retentit irrésistiblement. Les sonorités, aux accents délicatement soul, dans « Addictions » capteront, de leur côté, l’attention tout comme le mélange cordes et guitares de « Nonbeliever ».

Lucy Dacus se montrera bouleversante avec un hommage à sa grand-mère décédée sur « Pillar Of Truth » et conclura en beauté avec un « Hisorians » pourvoyeur de ces frissons sarcastiques lui permettant de nous envelopper dans un « I am at peace with my death ! I can go back to bed ».

Voilà une artiste est d’une franchise confondante. Avec de simples morceaux rock, juste assez soignés, juste assez stipatouillés elle s’élève aisément au-dessus de la mêlée. Lucy Dacus a choisi le folk rock afin d’en découdre avec le virilisme d’une autre époque et ainsi passer d’importants messages sociaux et politiques. La démarche est tout à fait admirable et il est chaudement conseillé de suivre sa trajectoire.

****

Okkervil River: « In The Rainbow Rain »

In The Rainbow Rain présente la nouvelle mouture de Okkervil River puisque c’est le premier album sorti par son leader, Will Sheff avec les nouveaux musiciens qui l’ont accompagné depuis 2017 quand il a commencé à ouvrir pour le tournée de The War on Dugs.

Cette collaboration n’est pas étrangère au nouveau son du groupe même si celui-ci demeure toujours rivé dans un folk-rock rock combinant climats west-coast américain, rock FM et pop britannique héritée des années 80.

En revanche une grande partie de la hargne explosive qui caractérisait le combo a désormais disparu, remplacée qu’elle est par une atmosphère beaucoup plus édulcorée voire lénifiante.

« Don’t Move Back to L.A » passera un peu la rampe et un seul moment d’émotion se produira quand Sheff s’époumonera dans la dramaturgie en crescendo qui accompagne « Human Being Song ».

L’instrumentation, elle-même est quelque peu inappropriée en particulier un saxo indigent (« Family Boy ») et l’on a trop souvent l’impression que le disque est interprété par un « cover band » qui aurait repris tous les tics de Okkervill sans les maîtriser.

In The Rainbow Rain est l’album inassimilable d’un combo devenu émasculé.

**

The Great Lake Swimmers: « The Waves, The Wake »

The Great Lake Swimmers ont toujours eu à l’esprit une volonté de renouvellement ceci même si on pouvait craindre que le registre folk-rock dont lequel ils évoluent soit source de limitations. Leurs deux précédents albums, New Wild Everywhere et A Forest Of Arms, semblaient d’ailleurs signifié une certaine panne d’inspiration sans doute est-ce ce risque qui les voit, sur ce The Waves, The Wake, opter pour un bouleversement musicale et s’ouvrir à de nouveaux horizons.

L’instrumentation est, ici, totalement refondue ; une des singularités du combo, le violon, a totalement disparu au profit de luths, harpes ou flûtes censées exemplifier le sursaut recherché.

Pour cela, les thèmes et humeurs n’ont pas pour autant disparu. Les climats sont toujours aussi poignants quand il est question de vulnérabilité « The Talking Wind », « Falling Apart ») et le songwriting peut toujours se faire immédiat et addictif comme sur « Alone But Not Alone ».

Le minimalisme n’est pas non plus esquivé avec un « Visions Of A Different World » ou l’orchestration cède la place à une très subtile concaténation vocale alors que « In A Certain », alternera, lui, dialogue entre chant, flûte et banjo.

Foin de classicisme non plus dans l’alliage entre violoncelle et péan incantatoire qui jalonne « Root Systems » ou sur le « closer » « The Open Sea », conclusion intense et capiteuse à un opus d’autant plus captivant que, contre toute attente eu égard à aux productions précédentes de GLS, il parvient à nous désarçonner

***1/2

Richard Thompson: « 13 Rivers »

Richard Thompson a fait partie du paysage musical depuis plus de 50 ans, que ce soit comme membre fondateur de ce groupe de folk majeur qu’a été Fairport Convention, en tant que singer/songwriter du duo qu’il formait avec Linda, son épouse à l’époque groupe et, finalement comme artiste solo on ne peut plus prolifique. Tous ces paramètres pris en compte, il ne sera pas étrange de constater que 13 Rivers son tout dernier album solo sera engageant dans la mesure où il évite toute forme de production réalisée pour faire joli ou tout effort à une conceptualisation tatillonne.

Preuve sera donnée, si tant est qu’on en ait besoin que les compositions et le jeu de guitare stellaire du musicien perlent d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs le premier album que le musicien aura auto-produit depuis une bonne dizaine d’année et, signe des temps ?, Thompson aura choisi de l’enregistrer en mode analogique. Il y est accompagné de ses fidèles musiciens, Michael Jerome (batterie), Taras Prodaniuk (basse) et Bobby Eichorn (guitare). Thompson nous régale ici d’une douzaine de compositions originales avec ce line-up dépouillé mais le résultat en est parlant, solide et viscéral. Le pouvoir rassurant qu’exerce cette musique se fondera sur ces deux facultés, minimalisme de la production et intensité de l’interprétation.

Ce qui peut nous conforter dans l’idée que la musique a un pouvoir réparateur c’est, qu’à 69 ans, Thompson demeure une légende sans se reposer qur les facilités qu’offre le numérique ni, non plus, s’enferrer dans la nostalgie.13 Rivers montre qu’il n’y a pas d’âge pour faire de la bonne musique et la partager.

Le disque ne débute pas sur un coup de tonnerre mais plutôt sur ce frémissement qui émane de choses soigneusement mijotées. « The Storm Won’t Come » est construit sur une suite d’accords mineurs et propulsé par un beat à la Bo Diddley ; les textes anticipent et accueillent le changement tout en soulignent que c’est un processus qui ne peut être que naturel : « I’m longing for a storm to blow through town « And blow these sad old buildings down / But the storm won’t come » nous chante-t-il. Sur « Rattle Within » il canalise des percussions noisy façon Tom Waits et les associe avec abondance de solos de guitares tapageurs comme pour effacer tout doute qu’on aurait pu, encore !, avoir sur son habileté légendaire sur ses solos à la six cordes. Celle-ci jalonnera d’ailleurs la totalité de 13 Rivers comme pour garantir la fluidité qu’un tel titre d’album peut évoquer.

Au niveau des textes, Thompson reste fasciné, voire même obsédé, par la part obscure des choses et tout ce qui peut confiner au morbide, en particulier si la musique ne l’illustre pas de façon assez explicite.

« Bones of Gilead » par exemple utilise une « vibe » rockabilly gonflée à la testostérone pour élaborer allégoriquement sur l’identité et ses diverses facettes (« What’s my name / Just call me Micah / Micah like the Bible says / I can’t help it, it’s within me / Runes are written on my face ») et, de la même manière, le funk acéré de « Trying » navigue à merveille entre aspiration à obtenir un hit grand public à grand renfort de chorus immédiats, et exploration de la noirceur sous-jacente à tout travail à produire une pop star soigneusement passée sous le crible du marketing.

13 Rivers est présenté comme un travail réduit au strict minimum sans aucun filtre ; il n’en demeure pas moins que la crudité est parfois parée ou deux couches soniques qui sont toujours allées de pair avec le répertoire de Thomspon : « Oh Cinderella » alterne tempo de valse à la mandoline et comptine invitant à ce qu’on y participe en la fredonnant et « You Can’t Reach » mêlera riffs charpentés et mélodies en apesanteur.

13 Rivers restera fidèle à la visions de Thompson faite de morosité et de turbulences. Son groupe sonne comme si il se réjouissait de l’accompagner sur un tel schéma. Avec un esprit affuté et jamais en repos et un sens de ce qu’une aventure musicale peut être, Thomsson sert de balise et de réference, y compris pour des musiciens qui ont la moitié de son âge.

****1/2

Courtney Barnett : « Tell Me How You Really Feel »

Il faut excuser l’utilisation d’un tel cliché mais Courtney Barnett est en pleine possession de ses moyens folk-rock sur son nouvel album Tell Me How You Really Feel. Ses mélodies s’injectent dans nos veines d’un seul coup. Ses textes, si bien ficelés, tapent dans le mille.

L’auteure-compositrice-interprète australienne explore la rage et la peine qui l’ont habitée avec le ton direct qu’on lui connaît. Il n’y a qu’elle pour intituler une chanson « Crippling Self Doubt and a General Lack of Self Confidence ». Ou encore pour s’exclamer: « J’ai besoin d’un time-out de moi ».

Une vulnérabilité jamais exprimée par Courtney Barnett s’entend sur ce disque, particulièrement sur la dernière pièce, Sunday Roast, ode à l’amitié alors qu’on se sent seul au monde. Les arrangements rock de « Need a Little Time » et « City Looks Pretty » ont du mordant pop.

Un sentiment nostalgique enveloppe « Walkin’ on Eggshells » mais la hargne grunge féministe de la pièce « I’m Not Your Mother, I’m Not Your Bitch « est tout aussi inspirante comme l’est la référence à Margaret Atwood sur « Nameless, Faceless ».

* * * 1/2

Offa Rex: « Queen of Hearts »

Quand on se plonge dans le répertoire des Decemberists, on ne peut que noter la façon dont le combo a été influencé par le folk britannique traditionnel. Il n’est donc pas totalement surprenant qu’il se soit associé à Olivia Chaney vocaliste anglaise, elle aussi imprégnée des mêmes éléments sous le nom de Offa Rex.

Les musiciens assurent ici les « backing vocals » à The Queen of Hearts et l’ensemble nous offre une revisite modernisée de ce que d’autres groupes comme Fairport Convention ou Steeleye Span se chargeaient de véhiculer au seuil des années 70.

Sur « Blackleg Miner » c’est Colin Meloy qui va s’emparer des vocaux alors que ceux de Chaney (par exemple sur «  Sheepcrook and Black Dog ») font preuve d’une envolée lyrique inhabituelle dans le genre.

Le groupe nous propose d’ailleurs ici des arrangement de guitares métalliques rappelant le label « Kill Rock Star » et, si on trouve matière à parler d’exploration de la chose obscure, c’est plus du côté de Black Sabbath que de Jethro Tull qu’il convient de se pencher.

On pourra également évoquer ces artistes illustres que sont Sandy Denny et Richard Thompson tant dans la façon dont Meloy et Chaney s’entendent à merveille pour rivaliser de somptueuses harmonies (« To Make You Stay ».)

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Cindy Lee Berryhill: « The Adventurist »

Cindy Lee Berryhill nous présente ici son nouvel album depuis 10 ans, un disque empreint de solennité triste puisque The Adventurist est avant tout un témoignage sensible, celui qui a trait à la mort de son époux, Paul Williams, fondateur du légendaire magazine Crawdaddy à la suite d’un accident de moto.

Pour ceci, Berryhill s’est entourée de musiciens amis, en particulier Nelson Bragg du Brain Wilson Band, DJ Bonebrake de X, et David J Carpenter (Dead Rock West).

Nulle surprise que l’émotion et le travail de deuil soient présents tout au long de cet opus avec un titre d’ouverture, «  American Cinematographer », réunissant ce qui se fait de plus touchant et ample en matière d’Americana symphonique. On y notera en effet une instrumentation audacieuse, un son folk-rock plein de nostalgie et un climat général dans lequel l’effusion est la caractéristique prédominante.

On ne pourra, ainsi, qu’apprécier le délicat alliage entre subtilité des instruments à cordes, tessitures du piano et sécheresse pénétrante des sections rythmiques. Le tout sera allié à des textes évocateurs et dignes («  Somebody’s Angel », « Thanks Again » ou « The Heavy ») dont l’acmé sera un instrumental, « Deep Sea Diving ». L’ensemble concourra à transformer ces chansons de mort en un bien apaisant hymne à l’espoir et à la reconstruction.

***1/2

Ray Lamontagne: « Ouroboros »

Ouroboros est un album riche et puissant, un des ces disques où les mélodies pétries d’émotion se sondent avec fluidité avec les vocaux chaleureux et les textes poignants de Ray Lamontagne. Ce nouvel album ne dépare pas des précédents mais on y trouve des références inédites jusqu’à présent chez le chanteur. On l’entende, en effet puiser son inspiration du côté du Pink Floyd mais ceci doit plus être vu comme un tremplin lui permettant d’exercer sa propre sensibilité.

Chercher l’innovation ne semble pas lui coûter tant il ne se situe plus dans la démarche où il lui faut prouver son talent. Les nuages psychédéliques se déploient sans heurts juxtaposé à d’élégantes pincées de blues, en particulier par la manière bien à lui de faire alterner guitares, synthés, orgues et harmonies.

Les compositions contiennent d’ailleurs toujours cette force impénétrable et imposante en termes d’une ‘instrumentation où les musiciens semblent faire corps avec l’artiste. On retiendra les images musicales de « Changing Man », vectrices d’une atmosphère compacte mais l’ensemble de Ouroboros se doit d’être pris comme un tout qui sonne comme si Lamontagne réitérait le cycle éternel des émois dont il est le porte-parole.

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