Lawrence English: « A Mirror Holds The Sky »

11 septembre 2021

Pour sa dernière épopée, le compositeur Lawrence English a évité tout ce qui est faabriqué par une main humaine et a choisi de tisser une série de morceaux à partir de sons enregistrés pendant une période passée en Amazonie.

Plutôt que de poser un enregistreur et de lui permettre de capter tout ce qui se passe et de le libérer, il a sélectionné, parmi cinquante heures de matériel, de créer des pièces autonomes qui mettent en valeur une certaine créature, ou une certaine ambiance qui est compensée par une toile de fond chargée de sons immersifs, ces sons plaçant l’auditeur au cœur de la jungle.

Réparti en sept sections sur A Mirror Holds The Sky, l’auditeur est submergé par des oiseaux inconnus et le bruissement latent des insectes. Des rythmes accidentels sont brièvement capturés et interagissent les uns avec les autres avant de disparaître en toile de fond. On a l’impression d’un lent mouvement panoramique et avant à travers la jungle, la direction du son changeant constamment et la variété et l’intensité augmentant et diminuant. Par moments, on a l’impression d’une cacophonie libre, d’une composition de joueurs mystérieux juxtaposés pour un effet maximal, jouant tous à fond sans se rendre compte de leur place dans le grand plan de Lawrence.

Un drone sinueux les accompagne presque constamment, se déplaçant subrepticement, un véritable fourmillement de sons, l’air rempli et vibrant. Il pourrait s’agir de coups frappés sur le flanc d’un bateau ou d’un afflux de crapauds qui ressemblent à quelqu’un jouant des woodblocks. La toile de fond pérenne monte et descend, son intensité donnant l’impression qu’on la dirige. Ces différents aspects d’un habitat aussi diversifié sont fascinants à écouter chez soi et, sur une piste, le son d’un orage traversant la jungle et entraînant des trombes d’eau dans son sillage vous aide à apprécier le fait d’être bien au sec à l’intérieur.

Il est étrange de constater que certains des sons sont presque synthétiques en raison de notre manque de familiarité, je n’ai jamais entendu un dauphin bota rosa ni un piha hurlant, et le fait que ces sons exotiques soient transportés dans ma propre maison, puis superposés à d’autres et construits dans un paysage sonore animé dépasse mes attentes. Les compétences de Lawrence en la matière sont impressionnantes et sa capacité à injecter un son particulier que l’on considère comme une constante, puis à le retirer progressivement pour laisser un vide notable est formidable. Cette sculpture complexe pour produire un flux diversifié mais constant témoigne de son amour pour le matériau et de son désir de créer un fac-similé idéal.

Si voyager en Amazonie vous semble un effort trop important, mais que vous aimez l’idée d’expérimenter la production sonore de cet endroit extraordinaire, A Mirror Holds The Sky est parfait. Chaque foyer devrait en avoir un exemplaire, juste pour montrer à quel point le monde est vraiment diversifié.

***1/2


Lawrence English: « A Mirror Holds The Sky »

7 septembre 2021

Avec A Mirror Holds The Sky, Lawrence English a créé un album fascinant. Le compositeur a enregistré en 2008 un catalogue d’enregistrements de terrain en Amazonie. Après avoir passé au crible 50 heures de sons amazoniens, English a superposé et classé tous les sons pour vous offrir un voyage immersif.

L’album est divisé en zones. Vous commencerez par la jungle, puis vous passerez à la rivière, à une île peuplée de grillons, au doux clapotis du rivage, à une tour pour observer la faune volante et à une tempête de pluie. Les pistes sont disponibles sous forme de sections individuelles ou jouées comme un morceau continu de 37 minutes. La façon dont les sons sont assemblés donne l’impression que l’Amazonie vit autour de vos oreilles. Des cris d’animaux aux grondements hydrosoniques d’un dauphin Boto Rosa, en passant par le bruissement du vent et les gouttes d’eau, rien ne s’arrête. C’est comme si on avait laissé un microphone capturer la nature dans toute sa splendeur.

La clé du succès de l’album est de reproduire ce ton naturel tout en veillant à ce que rien ne reste statique ou stable pendant plus de deux secondes. Lawrence English a soigneusement fusionné et superposé tous les différents enregistrements de terrain comme s’il s’agissait de l’Arche de Noé de l’Amazonie. Pas besoin de tambours tribaux ou d’interaction humaine – le vent ou l’eau fournissent un rythme et un timbre global. Les mélodies proviennent du chant des oiseaux ou des cris et stridulations des insectes. Ce n’est jamais calme – tout est fort, d’une manière qui semble hyperréaliste. Lawrence a fait fleurir les sons de telle sorte que le moindre bruissement peut donner l’impression de faire trembler le ciel. La meilleure façon de le décrire est de regarder la bande-annonce ci-dessous, mais je vous conseille vivement de l’écouter avec des écouteurs et d’entendre le monde chanter en stéréo autour de vous.

En tant qu’enregistrement de terrain ou morceau d’ambiance, c’est l’une de mes découvertes préférées de ces deux dernières années dans le genre. Si vous avez décidé d’acheter l’album physiquement, il est accompagné d’un livre de 48 pages de photographies prises sur place. Il est difficile de décrire à quel point l’Amazonie semble vivante ici – éteignez les lumières et sentez-vous comme si vous étiez dans le moment. C’est la chanson de Mère Nature, qui a été conservée.

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Aries Mond: « Cut Off »

18 avril 2019

Armé de son Iphone pour capter les instants de vie de son pays, la Russie, le photographe-journaliste Dmitri Markov voit son travail illustré par la musique d’Aries Mond, sous l’impulsion du label IIKKI, à qui l’on doit déjà plusieurs dialogues entre musiciens et photographes, à l’image de celui de Aaron Martin et Yusuf Sevinçli.

Tout en fragilité et en sonorités naturalistes, où pianos, instruments divers et field recordings forment un amas de mélodies touchantes, Cut Off nous embarque dans un pays à la mélancolie neigeuse, enrobé de feux de bois surgissant du coin de cheminées fatiguées.

Les mélodies semblent trainer avec elles, une poésie pleine d’images tendres et de portraits pris à la volée, d’enfants jouant dans l’insouciance sans peur du lendemain, et d’immobilité réduite au silence.

Les deux univers communient merveilleusement ensemble, instantanés de deux êtres touchés et inspirés par le déclin de notre monde, vacillant sur les bords d’un ravin aux pentes abruptes, recouvert de cieux grisonnants peints aux couleurs d’un fragile espoir. Un opus à la délicatesse émouvante.

***1/2