OOIOO: « Nijimusi »

Cela fait presque six ans que les explorateurs soniques japonais que sont OOIOO ont sorti leur dernier disque, et presque aussi longtemps depuis le décès du co-fondateur et guitariste du groupe, Kyoko. Le silence a été assourdissant. S’il n’y avait pas eu une réédition en vinyle de l’incontournable Gold & Green il y a quelques années, il y aurait eu un vide sérieux dans le paysage musical qui ne pouvait pas vraiment être comblé par un autre groupe.

Le combo a changé plusieurs fois de méthode d’engagement et d’arrangement depuis sa fondation au milieu des années 90, mais pour Nijimusi, ils se sont contentés d’un ensemble d’instrumentation rock’n’roll qen tous points traditionnel : deux guitares, une basse et une batterie, complétées par de l’électronique et dirigées par le chant caméléon du groupe. Cette configuration relativement simple dénote une énergie et une créativité incroyables, comme en témoigne l’explosion punk et bruyante de la chanson-titre, qui ouvre l’album.

Tout comme une nouvelle découverte on découvre en fait une nouvelle façon de voir ce qui a toujours été là, OOIOO, apparemment du plus profond de lson être, a créé un monde sonore composé de parties bien connues qui est d’une précisionalliant originalité et intensité.

 Il y a des rythmes stridents, des passages qui ressemblent à l’élasticité du funk et à la nature exploratoire du jazz, et il y a une originalité indescriptible qui distingue la musique de cette unité singulière.

 L’expérience de la musique de OOIOO donne naissance à une série de sensations incroyablement satisfaisantes qui semble former un lien exclusif entre le créateur et l’auditeur. C’est un plongeon dans une créativité débridée qui est la véritable essence de la psychédéla.

***1/2

Sunn O))): « Pyroclasts »

Les grands sorciers du drone ont sorti deux bêtes de leurs enclos cette année, soit Pyroclasts et Life Metal. Les deux albums ont été enregistrés en direct et édités de façon analogue par cet autre sorcier qu’est Steve Albini qui a capturé le son du groupe sans ordinateurs.

Suivant leur obsession du tone et des amplis Sunn depuis plus de 20 ans, Sunn O))) révèle une neuvième offrande, constituée de quatre chansons comme de grands monuments de pierre noire. Ces longs tableaux sonores opaques et occultes, quoique semblables aux précédents, ne laissent pas indifférents.

Écouter cet album, c’est fixer directement le soleil pendant de longues heures, et en ressortir étourdi et désorienté. L’absence de rythmes et de repères nous permet pourtant de déchiffrer des «indices» insérés ici et là, à la manière de dessins primitifs qui indiquent quelque chose de fondamental: l’ici et le maintenant. Les pièces présentent des fréquences étrangement apaisantes, un peu comme des chants de gorge tibétains prolongés. Elles sont une plongée relaxante dans un sombre Himalaya, créé par ces mystérieux moines evil.

Le processus d’enregistrement, réalisé en deux semaines, a été si immersif que Greg Anderson et Stephen O’Malley ont décidé de produire ce second album en cours de route. Celui-ci se veut « plus méditatif, libre et expérimental », et basé sur des improvisations,aux dires des responsables de tels brûlots.

On se demande: comment eil est possible d’être tout ça, encore plus qu’avant? Life Metal était plus préparé, avec des titres déjà composés. Pyroclasts, quant à lui, réunit en fait quatre enregistrements issus de sessions de drone improvisées, au début ou à la fin de chaque journée de studio durant Life Metal. 

Les mêmes invités se retrouvent sensiblement sur l’album, soit Tom Midyett (Silkworm, Bottomless Pit, et Mint Mile) et la violoncelliste Hildur Guðnadóttir, avec aussi leur collaborateur de longue date Tos Nieuwenhuizen aux claviers. Malheureusement, on ne distingue pas vraiment ce que ces collaborateurs font… Y a-t-il vraiment des synthétiseurs? Où est le violoncelle? On ne le sait pas trop. Ils semblent enterrés sous l’accord de guitare géant et continu qui constitue l’album. Il se finit d’ailleurs vraiment abruptement, lors d’« Ascension (A) » Une sorte de fondu ou d’élément pouvant décroître l’intensité aurait été bienvenue, car on a l’impression qu’un large tapis nous est enlevé de sous les pieds sans avertir.

C’est peut-être plus en live que ça se passe pour Sunn O))), mais on peut tout de même apprécier ces gigantesques coulées de lave sonores, qui défigurent les normes.

****

William Basinski : « On Time Out Of Time »

Depuis quatre décennies, William Basinski compose une oeuvre hantée par la mélancolie, qui aime flirter avec l’intériorité de l’âme, laissant derrière elle la poussière de sa propre disparition, à l’image de son travail The Disintegration Loops.

Avec On Time Out Of Time, l’artiste tutoie l’immensité de l’espace, conçu à partir du LIGO (Laser Interferometer Gravitational-Wave Observatory) qui a permis de capter le son de la fusion de deux trous noirs.

Ici, le temps une fois encore, semble fuir et sombrer dans un grand vide interstellaire, où le froid recouvre la chaleur de notre monde. Le noir étalant sa couleur jusque dans les profondeurs de l’infini. Un album intense de par son minimalisme évocateur et sa poésie céleste.

***1/2

David Byrne: « American Utopia »

Depuis la parution de son dernier album Grown Backwards en 2004, David Byrne est très loin d’avoir chômé. Le légendaire leader des Talking Heads a multiplié les collaborations (Fatboy Slim, Brian Eno, St. Vincent…) et autres activités extra-musicales . Le voilà de retour à la musique, quatorze ans après son dernier opus, avec son septième album intitulé American Utopia.

S’inspirant du contexte dans lequel ses trouve son pays, Byrne en profite pour afficher sa position par rapport aux élections américaines, le terrorisme, le sectarisme et autres tensions politiques et sociales. Sur American Utopia, il tente de se faire entendre à travers ces dix compositions qui se veulent ambitieuses et expérimentales.

Ainsi, le premier morceau « I Dance Like This » s’affiche, de prime abord, comme une ballade chaleureuse au piano avant de se développer, a contrario, en une rythmique quasi-industrielle où la voix monocorde du chanteur s’entrechoque et abandonne toute prétention à vouloir nous charmer.

La même démarche, si ce n’est dans la forme, se répètera dans le fond avec « Every Day Is A Miracle », et sa surprenante rythmique zouk ou dans les bisouillages expérimentaux et déstructurés qui vont accompagner « It’s Not Dark Up Here » et « Here ».

Sur « This Is That », il s’adjoindra, de le même manière, les services du musicien expérimental Oneohtrix Point Never pour réaliser une des meilleures compositions de l’album et parfaire, en même temps, son approche artistique.

À celle-ci sera, bien évidemment, associé son complice de toujours, Brian Eno, qui interviendra sur « Bullet », « Doing The Right There » et « Everybody’s Coming To My House » et apporter une touche finale à l’engagement electro-roots de Byrne.

American Utopia est un album ambitieux et excentrique ; un de ces disques dont on a l’habitude venant d’un musicien comme Byrne. Son génie créatif est toujours là, peut-être un peu trop démonstratif et « surproduit » ; y manquera cette petite étincelle qui pourrait nous faire penser qu’il fait autre chose que peaufiner son œuvre. Reste qu’elle est, toujours et encore, intègre et aventureuse ; chose qui l’éloigne de la ribambelle de « produits » qui arrivent sur ce marché  qu’est devenue désormais la scène expérimentale.

 

***1/2