Lucy Railton / Max Eilbacher : « Forma / Metabolist Meter (Foster, Cottin, Caetani and a Fly)»

1 septembre 2020

Portraits GRM est une nouvelle manifestation du partenariat entre les Editions Mego, un label viennois, et le Groupe de Recherches Musicales (aka INA-GRM), une institution française qui facilite le développement et la présentation de musiques concrètes et d’approches musicales électroniques non populaires depuis les années 1950. Cette alliance a déjà donné naissance à Recollection GRM, une autre série de sorties qui présente des 33 tours de musiques à la fois historiquement significatives et sous-estimées provenant des archives de l’INA-GRM. La mission de ce nouveau projet est la présentation de nouveaux travaux, une fois de plus sur LP. Sa première sortie, Shutting Down Here de Jim O’Rourke, s’étendait sur les deux faces d’un disque vinyle. Le second est ce split LP, qui comprend des morceaux en l’Anglaise Lucy Railton, basée à Berlin, et de Max Eilbacher, résident de Baltimore, et qui pourrait être plus représentatif de ce que l’on pourrait attendre du label à l’avenir. Chaque contribution a été présentée pour la première fois au public à Paris pendant les mois chauds de 2019, et a été remixée à partir de mixages à plusieurs haut-parleurs jusqu’à la stéréo.

La racine latine de Forma est la forme, et le nom de la pièce de Railton pourrait être une reconnaissance d’un défi esthétique central : comment un violoncelliste fonctionne-t-il de manière créative au 21e siècle ? En tant qu’interprète et accompagnateur, la réponse est assez simple : vous travaillez avec les gens qui veulent travailler avec vous. À ce titre, elle a joué avec le harpiste et improvisateur gallois Rhodri Davies, la compositrice de techno expérimentale Beatrice Dillon et l’orchestre de jazz de Trondheim. Mais en tant que créatrice musicale, Mme Railton a alterné entre le violoncelle, dont elle joue de manière classique, et l’électronique.

Forma est une pièce pour bande multicanaux et violoncelle en direct. Le matériel enregistré a été rassemblé sur une période de deux ans et comprend les sons d’un orgue en Islande, le synthétiseur Serge du GRM et l’électronique domestique de Railton. Les sons de clavier qui introduisent le morceau auraient pu être tirés de la bande sonore d’un film d’horreur des années 1970, mais ils cèdent rapidement la place à des sons aigus et chatoyants et à des squelchs déformés, semblables à ceux d’une machine. Certains sons s’arrêtent puis reprennent de la vitesse, comme si un doigt avait été placé sur la bobine de la bande. A l’origine, cette musique aurait été entendue par l’Acousmonium, le système de sonorisation à 80 haut-parleurs du GRM, mais le remix stéréo est à la fois transparent et équilibré. Au fur et à mesure que le mixage s’enrichit, le violoncelle de Railton se fait entendre ou non. Au début, il semble déformé, mais plus il est présent, moins il est traité. Même avec deux haut-parleurs, c’est une expérience d’écoute immersive ; quel dommage qu’il faille un vaccin contre la pandémie et un billet pour Paris pour l’entendre dans sa forme originale. Mais la négociation entre le violoncelle et le reste de la pièce invite également à penser à Forma comme étant plus qu’une expérience sensuelle. Railton fait-il une déclaration sur ce qu’il faut faire pour que les gens prêtent attention à un violoncelle de nos jours ? Si c’est le cas, son dilemme est parfaitement parallèle à celui auquel Portraits GRM est censé s’attaquer.

Metabolist Meter (Foster, Cottin, Caetani and a Fly) s’ouvre sur des éclats d’électricité statique qui frappent l’oreille de l’auditeur comme le bout d’une bobine de bande en rotation. Après avoir incité l’auditeur à écouter les rythmes, Eilbacher commence à les lancer, l’un après l’autre, créant un fourré de tiques, de coqs et de résonances de type marimba. Ces derniers sont balayés par une série de battements martelés, difficiles à obtenir, qui sont périodiquement renforcés par des bruits plus statiques ou par les sons tirés de la flûte de Ka Baird. Le jeu polyrythmique est temporairement interrompu par une séquence de récitations en français déphasées et par le bourdonnement capté d’une mouche. Il est plus difficile de tirer un sens implicite de la pièce d’Eilbacher que de celle de Railton, mais si vous êtes d’humeur à paniquer et à ne révéler que rétrospectivement les calibres fins de sa création, voilà. Et à cet égard, le travail d’Eilbacher s’inscrit dans la tradition du GRM. 

 

***1/2


Muslimgauze: « Return Of Black September »

6 juin 2020

L’excellent Black September, une épopée continue en cinq parties de 68 minutes, est toujours aussi formidablement compétent, bien que davantage pour la nature sombre et surréaliste de son univers sonore que pour ses grooves, qui ici sonnent presque subsidiaires. Les échantillons de soul et les kaléidoscopes d’accords mineurs en évolution constante qui se déploient tout au long de l’œuvre sont à première vue la preuve qu’un musicien a le vent en poupe. Le groupe qui a perpétré le massacre des athlètes olympiques israéliens en 1972 porte le nom d’une des organisations terroristes palestiniennes les plus connues. September fait correspondre son art noir et son design à une musique tout aussi pessimiste (masterisée en une seule piste, malgré les cinq titres de chansons distincts figurant au dos). Le titre de la chanson est un peu plus menaçant, avec des cordes douces qui résonnent sur le rythme, mais les choses commencent à s’améliorer en conséquence avec l’électronique plus agressive et tranchante qui se transforme en un mélange tendu de percussions et d’énergie sur « Libya » ; après avoir été réduit à une section intermédiaire plus minimale, le morceau revient à un rythme nerveux et rapide, avec des tambours et des garnitures de tambour qui font écho au mixage tandis que les tambours entrent et sortent de la composition.

Une section particulièrement captivante comporte des éclats de bruit qui partent dans toutes les directions avant de revenir à l’énergie épuisée du rythme central, comme la bande son d’une scène de poursuite particulièrement réussie dans un film. « Thuggee » et le remix qui l’accompagne maintiennent la tension, avec des intrusions soudaines de tambours et d’impulsions électroniques sur le flux principal des chansons. Il est intéressant d’entendre comment l’amour de Bryn Jones pour le dub s’applique de manière encore plus créative et différente que dans ses productions de quelques années auparavant, en échangeant le rythme lent pour un rythme rapide et en appliquant les principes du drone krautrock. Un remix de « Opiate and Mullah » de Gun Aramaic, bien allongé et effrayant, conclut ce bel effort. Ce vinyle comprend les deux titres inutilisés de Return Of Black September qui se trouvaient sur le CD du volume 32 de la série des archives. Les deux morceaux supplémentaires, cependant, suivent en prenant un aspect numérique beaucoup plus net, avec de nombreux éléments que Jones utilise habituellement présents mais sous des formes plus dépouillées ou même mécanisées. L’impulsion relativement propre de ces deux compositions plus longues sert de contraste rafraîchissant.

***1/2


OOIOO: « Nijimusi »

27 janvier 2020

Cela fait presque six ans que les explorateurs soniques japonais que sont OOIOO ont sorti leur dernier disque, et presque aussi longtemps depuis le décès du co-fondateur et guitariste du groupe, Kyoko. Le silence a été assourdissant. S’il n’y avait pas eu une réédition en vinyle de l’incontournable Gold & Green il y a quelques années, il y aurait eu un vide sérieux dans le paysage musical qui ne pouvait pas vraiment être comblé par un autre groupe.

Le combo a changé plusieurs fois de méthode d’engagement et d’arrangement depuis sa fondation au milieu des années 90, mais pour Nijimusi, ils se sont contentés d’un ensemble d’instrumentation rock’n’roll qen tous points traditionnel : deux guitares, une basse et une batterie, complétées par de l’électronique et dirigées par le chant caméléon du groupe. Cette configuration relativement simple dénote une énergie et une créativité incroyables, comme en témoigne l’explosion punk et bruyante de la chanson-titre, qui ouvre l’album.

Tout comme une nouvelle découverte on découvre en fait une nouvelle façon de voir ce qui a toujours été là, OOIOO, apparemment du plus profond de lson être, a créé un monde sonore composé de parties bien connues qui est d’une précisionalliant originalité et intensité.

 Il y a des rythmes stridents, des passages qui ressemblent à l’élasticité du funk et à la nature exploratoire du jazz, et il y a une originalité indescriptible qui distingue la musique de cette unité singulière.

 L’expérience de la musique de OOIOO donne naissance à une série de sensations incroyablement satisfaisantes qui semble former un lien exclusif entre le créateur et l’auditeur. C’est un plongeon dans une créativité débridée qui est la véritable essence de la psychédéla.

***1/2


Sunn O))): « Pyroclasts »

18 novembre 2019

Les grands sorciers du drone ont sorti deux bêtes de leurs enclos cette année, soit Pyroclasts et Life Metal. Les deux albums ont été enregistrés en direct et édités de façon analogue par cet autre sorcier qu’est Steve Albini qui a capturé le son du groupe sans ordinateurs.

Suivant leur obsession du tone et des amplis Sunn depuis plus de 20 ans, Sunn O))) révèle une neuvième offrande, constituée de quatre chansons comme de grands monuments de pierre noire. Ces longs tableaux sonores opaques et occultes, quoique semblables aux précédents, ne laissent pas indifférents.

Écouter cet album, c’est fixer directement le soleil pendant de longues heures, et en ressortir étourdi et désorienté. L’absence de rythmes et de repères nous permet pourtant de déchiffrer des «indices» insérés ici et là, à la manière de dessins primitifs qui indiquent quelque chose de fondamental: l’ici et le maintenant. Les pièces présentent des fréquences étrangement apaisantes, un peu comme des chants de gorge tibétains prolongés. Elles sont une plongée relaxante dans un sombre Himalaya, créé par ces mystérieux moines evil.

Le processus d’enregistrement, réalisé en deux semaines, a été si immersif que Greg Anderson et Stephen O’Malley ont décidé de produire ce second album en cours de route. Celui-ci se veut « plus méditatif, libre et expérimental », et basé sur des improvisations,aux dires des responsables de tels brûlots.

On se demande: comment eil est possible d’être tout ça, encore plus qu’avant? Life Metal était plus préparé, avec des titres déjà composés. Pyroclasts, quant à lui, réunit en fait quatre enregistrements issus de sessions de drone improvisées, au début ou à la fin de chaque journée de studio durant Life Metal. 

Les mêmes invités se retrouvent sensiblement sur l’album, soit Tom Midyett (Silkworm, Bottomless Pit, et Mint Mile) et la violoncelliste Hildur Guðnadóttir, avec aussi leur collaborateur de longue date Tos Nieuwenhuizen aux claviers. Malheureusement, on ne distingue pas vraiment ce que ces collaborateurs font… Y a-t-il vraiment des synthétiseurs? Où est le violoncelle? On ne le sait pas trop. Ils semblent enterrés sous l’accord de guitare géant et continu qui constitue l’album. Il se finit d’ailleurs vraiment abruptement, lors d’« Ascension (A) » Une sorte de fondu ou d’élément pouvant décroître l’intensité aurait été bienvenue, car on a l’impression qu’un large tapis nous est enlevé de sous les pieds sans avertir.

C’est peut-être plus en live que ça se passe pour Sunn O))), mais on peut tout de même apprécier ces gigantesques coulées de lave sonores, qui défigurent les normes.

****


William Basinski : « On Time Out Of Time »

14 mars 2019

Depuis quatre décennies, William Basinski compose une oeuvre hantée par la mélancolie, qui aime flirter avec l’intériorité de l’âme, laissant derrière elle la poussière de sa propre disparition, à l’image de son travail The Disintegration Loops.

Avec On Time Out Of Time, l’artiste tutoie l’immensité de l’espace, conçu à partir du LIGO (Laser Interferometer Gravitational-Wave Observatory) qui a permis de capter le son de la fusion de deux trous noirs.

Ici, le temps une fois encore, semble fuir et sombrer dans un grand vide interstellaire, où le froid recouvre la chaleur de notre monde. Le noir étalant sa couleur jusque dans les profondeurs de l’infini. Un album intense de par son minimalisme évocateur et sa poésie céleste.

***1/2


David Byrne: « American Utopia »

5 janvier 2019

Depuis la parution de son dernier album Grown Backwards en 2004, David Byrne est très loin d’avoir chômé. Le légendaire leader des Talking Heads a multiplié les collaborations (Fatboy Slim, Brian Eno, St. Vincent…) et autres activités extra-musicales . Le voilà de retour à la musique, quatorze ans après son dernier opus, avec son septième album intitulé American Utopia.

S’inspirant du contexte dans lequel ses trouve son pays, Byrne en profite pour afficher sa position par rapport aux élections américaines, le terrorisme, le sectarisme et autres tensions politiques et sociales. Sur American Utopia, il tente de se faire entendre à travers ces dix compositions qui se veulent ambitieuses et expérimentales.

Ainsi, le premier morceau « I Dance Like This » s’affiche, de prime abord, comme une ballade chaleureuse au piano avant de se développer, a contrario, en une rythmique quasi-industrielle où la voix monocorde du chanteur s’entrechoque et abandonne toute prétention à vouloir nous charmer.

La même démarche, si ce n’est dans la forme, se répètera dans le fond avec « Every Day Is A Miracle », et sa surprenante rythmique zouk ou dans les bisouillages expérimentaux et déstructurés qui vont accompagner « It’s Not Dark Up Here » et « Here ».

Sur « This Is That », il s’adjoindra, de le même manière, les services du musicien expérimental Oneohtrix Point Never pour réaliser une des meilleures compositions de l’album et parfaire, en même temps, son approche artistique.

À celle-ci sera, bien évidemment, associé son complice de toujours, Brian Eno, qui interviendra sur « Bullet », « Doing The Right There » et « Everybody’s Coming To My House » et apporter une touche finale à l’engagement electro-roots de Byrne.

American Utopia est un album ambitieux et excentrique ; un de ces disques dont on a l’habitude venant d’un musicien comme Byrne. Son génie créatif est toujours là, peut-être un peu trop démonstratif et « surproduit » ; y manquera cette petite étincelle qui pourrait nous faire penser qu’il fait autre chose que peaufiner son œuvre. Reste qu’elle est, toujours et encore, intègre et aventureuse ; chose qui l’éloigne de la ribambelle de « produits » qui arrivent sur ce marché  qu’est devenue désormais la scène expérimentale.

 

***1/2