SQÜRL: « Some Music for Robby Müller »

Lorsque la plupart des gens pensent à une musique qu’ils pourraient qualifier d’expérimentale, leur esprit se tourne naturellement vers le chaos. Des genres comme le free jazz et le « noise-rock »viennent facilement à l’esprit, mais l’expérimentation ne concerne pas seulement la palette des sons utilisés, mais plutôt la manière dont ces sons sont déployés. Au dire de tous, SQÜRL opère dans un domaine assez standard de sons utilisés, mais avec Some Music for Robby Müller, ils déploient leurs guitares de manière inattendue pour créer un paysage sonore émotionnellement poignant.

Après avoir travaillé dans le domaine des musiques de films sur quelques projets, SQÜRL a appris quelques astuces en matière de manipulation émotionnelle par la musique. Cette expérience est évidente sur chacun des morceaux de cet album, et elle constitue un puissant support pour le film documentaire Living the Light – Robby Müller réalisé par Claire Pijman.

Contrairement à d’autres musiques de film, Some Music for Robby Müller est en fait un disque à part entière. « In A Lonely Place » est particulièrement émouvant et vous pouvez pratiquement vous imaginer dans une scène de votre propre imagination. De tous les morceaux du disque, c’est celui qui est le plus dangereux, mais cela ne veut pas dire que c’est le seul morceau qui vaille la peine d’être joué.

« Magic Hour » est un morceau particulièrement beau, à la hauteur de son nom, qui dépeint une soirée en or dans un champ d’herbe. Les guitares acoustiques réverbérantes et les maillets scintillants permettent un joyeux voyage textural.

Malgré sa durée d’exécution limitée, ce disque laisse une impression durable. Il est parfait pour une variété de scénarios, mais peut finir par se prêter au mieux à la méditation et à l’introspection intentionnelle. Avec Some Music for Robby Müller, SQÜRL a créé un disque magistral qui est suffisamment libre pour laisser l’esprit vagabonder mais qui joue avec suffisamment d’intentionnalité pour vous orienter dans la bonne direction. C’est une bande sonore exceptionnelle qui va bien au-delà de l’image qu’elle représente et qui mérite d’être saluée en tant que telle.

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Maria w Horn: « Epistasis »

Quelques notes de piano s’égrènent doucement, lentement… Un rythme qui n’en est pas un, une forme minimale qui nous saisit pour ne plus partir… La Suédoise Maria w Horn avait fait sensation l’an dernier avec son premier opus, Kontrapoetik ; elle récidive ici avec Epistasis, un disque tout en délicatesse, pour lequel elle est accompagnée de guitaristes électriques, d’organistes, de violonistes, d’une altiste et de violoncellistes.
La particularité de l’art de la musicienne est de piocher ses influences au sein d’un répertoire varié (black metal, drone, musique minimaliste, musique électroacoustique…), tout en réussissant à les digérer afin d’arriver à un résultat d’une grande intensité. Ces quatre morceaux sont marqués par la volonté d’expérimenter sur le son, en utilisant l’acoustique et l’électronique. Le piano prédomine sur les deux « 
Interlocked Cycles », distillant des mélodies répétitives et mélancoliques, dans le but de trouver une forme d’idéal dans une contemplation statique. « Epistasis » est un morceau nimbé d’un sentiment de tristesse tenace, porté par la gravité de l’orgue et les dissonances de guitare.

On reconnaîtra d’ailleurs certains motifs cérémoniels de sa compatriote Anna von Hausswolff. « Konvektion » est le titre le plus long et avant-gardiste de l’album, proposant une forme microtonale qui évolue subtilement et de façon hypnotique. Un chemin sonore tout en retenue, incitant à la transe, reprenant les enseignements d’un certain courant minimaliste. L’ombre du compositeur Arvo Pärt plane dans la recherche harmonique, de même que celles de Phill Niblock et Pauline Oliveros pour l’aspect dépouillé, lorsqu’une seule note exprime un ensemble d’émotions, invitant l’auditeur à s’immerger profondément dans la musique pour en découvrir l’infinie beauté.

Epistasis doit s’écouter dans la pénombre afin de parvenir à une pleine introspection. Réfléchir au temps qui passe, avec évidemment le risque de tomber dans la nostalgie, mais aussi d’être plus présent à soi. Une œuvre solennelle, absolument magnifique !

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Ptwiggs: « Darkening of Light »

Quand on se veut artiste, il vaut mieux aller loin ou rester chez soi, pousser le processus jusqu’à ses limites, ne pas se contenter de s’engager mais s’immerger dans le produit final, c’est prendre en considération chaque détail. Voir par exemple, les évolutions de Grimes ou de la gagnante de Visions ou Drag Race Sasha Velour et ont poussé deux artistes à mettre l’accent sur ce qui les distinguait ; respectivement, les gémissements de nymphe de Grimes et la tête chauve de Velour s’étant débarassée de sa perruque. La musicienne australienne Phoebe Twiggs, connue sous le nom de Ptwiggs, adopte une approche tout aussi grande. Des titres comme « Never Meant to Exist », «  Psychosis » et « Eternal Chains » ne font pas allusion à une voix torturée, ils l’exposent. La démarche menaçante et entêtante de la musique donne à ce côté sombre une toile sur laquelle ce climat peut étendre son ombre. Sur son dernier disque, Darkening of Light, Ptwiggs trouve un point d’orgue dans la pénombre et s’en écarte rarement.

Le titre Darkening of Light s’applique à ce que Ptwiggs fait à cette musique de transe qu’elle aime tant, la dépouillant des éléments percussifs et remplissant le vide avec du bruit. En un sens, ils atténuent la sensation souvent euphorique du genre. Ce n’est pas qu’elle enlève la totalité du rythme sous chaque chanson, plutôt que de faire glisser celles qu’elle fournit sur la piste de danse standard. « Trust » commence de façon clairsemée, puis est coupé par un cri qui déclenche une chaîne de bruit qui se termine par une conflagration. Quand le bruit se dissipe, il est inutile de pouvoir rétourner au calme.

Cette dichotomie entre des mélodies hautes et allongées et des interruptions dentelées sous-tend le flux du disque. Ce qui ressemble à des chants de Noël se retrouve finalement au sommet de la batterie militante et martiale de « When Shaken by a Strong Wind », ainsi que sur « Worth It  , les forces adverses peuvent se trouver en désaccord (agréable sur le plan sonore), comme si le messager des paroles transmettait ses paroles à travers un maelström.

Pourtant, Darkening of Light cherche et découvre le côté le plus lumineux du sombre. Tout comme les avertissements autosyntonisés de l’Anneau de pureté, « Ebb and Flow » voit Ptwiggs chanter dans une atmosphère beaucoup plus calme, bien que les sentiments ne soient pas moins sombres : le partage de l’âme, le lâcher prise.

Malheureusement, on n’entendra plus guère sa voix ou quoi que ce soit de si distinct sur les deux numéros suivants. Avec cet opus, Ptwiggs s’appuie pleinement sur sa nature macabre et abrasive, mais l’inconvénient est que cela la maintient fermement enracinée dans une structure similaire pour chaque chanson. Au moment où « Never Enough » se déroule, les astuces du disque deviennent familières : les notes douces et étirées, interrompues par des cliquetis intermittents et plus aigus au milieu du morceau. Le résultat est cohérent, mais il n’est pas encore assez fort pour atteindre de nouveaux sommets.

Au final, la stridence des synthés sur « The Town of Death », plus proche, donne à l’album un sinistre sentiment de finalité. A ce moment, le rythme s’arrête, permettant à Ptwiggs d’entrer en scène sur un gémissement qui se veut pérenne. Peu de temps après, une poignée de sons déchireront la paix, une fois de plus suite à la promesse de Darkening of Light de priver les gens de leur confort et, ce faisant, en s’engageant ainsi dans ce climat lugubre qu’elle a ainsi créé, la chanteuse et productrice australienne manœuvre presque à son détriment.

***1/2

Ena: « Baroque »

Avec chaque nouveau disque, Ena se rapproche de la division de l’atome. Le producteur japonais a commencé par la batterie et la basse à gauche, puis a démonté sa musique jusqu’à ce qu’elle ne porte plus aucune trace de son passé. Quand cela n’a pas suffi, il a commencé à scinder les sons en clics méconnaissables et en statique, créant des pistes qui se balancent et crachent à partir des débris. Il y a du rythme dans son travail, mais depuis le milieu des années 10, il est de plus en plus irrégulier. C’est du son pour le son. Même son DJing, où il peut superposer trois ou quatre pistes à la fois comme un puzzle obscur et mouvant, a une qualité énigmatique. (Il n’est pas surprenant qu’il ait trouvé des esprits chez des artistes comme Felix K.) Baroque, son premier album sur Different Circles, est peut-être son disque le plus extrême à ce jour : 32 minutes de gargouillement, de sifflement et de son qui aspire tout ce qui l’entoure comme un trou noir.

Comme certaines des dernières sorties d’Ena, Baroque est en gris, avec un visage de pierre et inamical, rappelant les expériences lo-fi de sa série Divided. En dépit de la façon dont cette musique peut être tachée et brumeuse, elle est aussi détaillée et complexe. Le titre intimidant rappelle les roulements à billes qui roulent dans une soufflerie, toutes les percussions sautillantes battues par des sons de synthé atonaux et rugissants. Un DJ intrépide pourrait juger bon de laisser tomber le groove rude et grognon de  » Awaken « , mais bonne chance pour le mixer ou le sortir. Même quelque chose comme « Embryo », dont le rythme irrégulier et les accords décalés rappellent le vieux Raime (ils ont fait l’artwork), est difficile à comprendre. Mais si vous pouvez regarder au-delà des idées préconçues sur la mélodie et le rythme, l’imprévisibilité devient libératrice.

Le titre  « Baroque » est peut-être un indice : il est excessivement détaillé, voire orné, beau pour ceux qui sont prêts à faire l’effort. C’est la dernière étape du long voyage d’Ena pour atteindre les profondeurs les plus sombres de la musique électronique, où la seule chose qui compte est le son.

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Helms Alee: « Noctiluca »

Poursuivant la tradition des groupes d’exception de Seattle, les Helms Alee sont de retour avec leur cinquième album en douze ans d’existence. Intitulé Noctiluca, les 10 titres qu’il contient vous apportent joyeusement plus de leur mélange caractéristique de riffs boueux, de mélodies déjantées et d’expérimentation bruyante qui place Helms Alee sur un registre d’unicité assez grandiose. Le trio composé de Dana James (basse, chant), Hozoji Margullis (batterie, chant) et Ben Verellen (guitare, chant) se combine sans effort pour créer une étonnante éruption de bruit étayée par une sremarquable mélodie.

Noctiluca est une algue marine bioluminescente qui brille lorsqu’elle est excitée. Pour la plupart d’entre nous, une lampe conventionnelle se trouvait à côté de notre lit, mais Hozoji gardait un soupçon de Noctiluca à côté de son lieu de repos nocturne. Ainsi, le thème marin qui figurait sur les précédents albums de Helms Alee est maintenu, comme l’approximation la plus proche de leur son : mystérieux, magique et apportant de la lumière dans l’obscurité.

Une fois que ces guitares familières et ces batteries martelées ont repris vie sur le premier album Interachnid. C’est le son d’un groupe agité et enflammé comme jamais, avec juste la bonne quantité de bruit et de mélodie et un groove percutant qui sonne comme dix batteries dévalent d’une grande montagne. Le « Beat Up », bien nommé, est comme si un champion des poids lourds vous mettait en boîte en vous hurlant des insultes à la figure, alors que vos traits se transforment en pulpe sanglante. La seule grâce salvatrice que l’on puisse trouver est sa compagne qui s’interpose avec sa propre ligne de déprédation avant que vous ne tombiez au sol en morceaux.

Juste au moment où vous pensiez que ces puissants tambours avaient atteint le zénith de leurs martèlements d’oreilles explosifs, vient « Play Dead » pour détruire cette notion. Le premier grand moment mélodique de l’album sort des enceintes et c’est à ce moment que l’on réalise qu’il n’y a pas d’autre groupe sur la planète comme Helms Alee. Cette collision de volume intense, primale et brutale, avec des mélodies merveilleuses et décalées est finalement un accident de voiture dans lequel vous êtes attiré par la scène cauchemardesque.

Si les Pixies ont pillé un son plus métallique et que les bras de Dave Lovering ont été remplacés par des marteaux-piqueurs, on aimera penser que « Be Rad Tomorrow » sera proche de cette analogiere. Les lignes de basse grondantes créent un groove sublime pour les voix de James et Margullis qui taquinent une mélodie monotone méchamment infectieuse. Verellen glisse quelques belles lignes de guitare lors du premier grand moment de l’album et la chanson devient de plus en plus limposante sur ses six minutes. Avec une fausse fin ajoutée pour faire bonne mesure, les guitares ondulantes du titre sont un pur délice alors que s’installe pour une sieste, comme elle seule sait le faire. Le réveil est brutal et le rythme gargantuesque qui annonce l’arrivée de « Lay Waste, Child », fera claquer les écouteurs, telle est l’énergie physique générée par ce son bestial.

Sous la batterie tonitruante et les guitares glissantes de « Illegal Guardian », on peut entendre un piano qui tente d’échapper à la rétention tendue de ce qui précède. La tension est exacerbée par les guitares qui bourdonnent et l’assaut de la batterie qui s’effondre avant que Verellen ne déchaîne de façon menaçante certains de ses propos démoniaques. « Spider Jar » est une ligne de guitare psychédélique tourbillonnante avec un groove à couper le souffle. Le glorieux refrain aux cordes somptueuses arrive de nulle part, c’est vraiment une belle chose. Les voix combinées s’apparentent aux belles harmonies de REM et cela pourrait être dû au choix du producteur/ingénieur, Sam Bell, qui a déjà travaillé avec les meilleurs d’Atlanta.

Il y a une bizarrerie dans « Pleasure Torture » où James et Margullis nous implorent de nous ouvrir encore plus à leurs guitares et, alors qu’elles s’animent comme des foreuses maniaques, vous vous retrouvez à entrer dans le jeu. Des mélodies déchirantes combinées à des cordes qui s’envolent n’est pas quelque chose que vous pourriez associer à la Helms Alee, et voilà que « Pandemic » coche cette case. Les guitares font retentir une merveilleuse sirène mélancolique entre les fabuleux moments qui constituent les couplets. Les échos des sirènes de « Pandemic » s’attardent sur le fond de la dernière sortie qu’est  » »Word Problem » », comme pour démanteler toute notion de ramollissement de la Helms Alee, cette chanson est un autre blaster guttural.

Après cinq albums et de nombreux EP, Helms Alee continue d’apporter une puissante concoction de bruit et de mélodie qui vous confondra, vous déconcertera et vous convaincra comme un secret bien gardé etun trésor absolu. Les Helms Alee ont un goût acquis, mais il n’est pas donné à tout le monde de l’acquérir tant, avec Noctiluca, le trio nous a servi une nouvelle fois une excellente sélection de mélodies et de chaos, un ensemble pour lequel il n’y a pas de retour en arrière.

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Aaron Turner: « Repression’s Blossom »

Aaron Turner est un vieux briscard. Barbe longue, crinière léonine, yeux vifs, l’homme impressionne. Des prodigieuses aventures Isis et SUMAC, jusqu’à Old Man Gloom et Mamiffer, l’Américain est sur tous les fronts expérimentaux. Guitariste émérite, il traite son instrument avec un doigté certain, tout en le malmenant, dans un registre d’avant-garde qui lui va si bien. Repression’s Blossom est son premier album solo. Un disque concis (quatre titres pour vingt-cinq minutes), purement instrumental. Et qui d’emblée s’avère difficile d’écoute. Une forme réduite, puissante, gorgée de stridences, une odyssée noisy violente, mais pas monolithique. Amoureux du bruit, il sait aussi aménager des espaces plus clairs, des accalmies permettant de respirer. Il manie le son (guitare, effets, bandes) avec une grande maîtrise et nous permet des comparaisons avec des personnes telles que Keiji Haino, Daniel Menche ou James Plotkin. «  Fear of Discovery » est le morceau le plus dense, uniquement constitué de larsens, un Metal Machine Music nucléaire du vingt-et-unième siècle. Agressivité contenue sur « The Vanity of Need », qui, malgré ses délires sonores, est porté par quelques nappes et une guitare traitée à la fois flottante et vigoureuse.


Toujours en quête d’un son évocateur, le musicien parvient (presque) à nous apaiser par la suite, avec une sorte d’écoute profonde sur « Attar Datura », piste la plus ambitieuse de l’opus. L’ambiance est cinématique, on se rapproche de l’ambient/drone par moments, un tribut est payé à Pauline Oliveros. Les nappes vont et viennent avant de se heurter à un récif noise, concluant l’effort avec à-propos.
Enfin, « Underlying Nature of
Habitual Dishonesty » reprend là où les choses ont commencé. Vicieux, anarchique, cette longue composition nous attaque, nous incise le cortex, laissant une plaie béante. Beaucoup de talent pour alterner les atmosphères : Turner a une vision claire de son art, lui-même exigeant.

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Moor Mother: « Analog Fluids of Sonic Black Holes »

Il y a beaucoup de choses contenues — comme sous un couvercle sur le point d’exploser — dans cet Analog Fluids of Sonic Black Holes, second disque de la poète-militante-musicienne philadelphienne Camae Ayewa. La spoken-wordiste spirituelle et affranchie découd les mythes d’une Amérique bâtie à la sueur du front de ses ancêtres, aidée de textes à forte connotation anticolonialiste, de field-recording, d’un rap stoïque, de spirituals, de collaborations fructueuses et de moments de transe danse rarement vus ailleurs.

Si Analog Fluids maîtrise sa direction avec plus de certitude que Fetish Bones (2016), le penchant studio de l’œuvre d’Ayewa (elle a aussi récemment fait paraître un recueil de poésie) fait pâle figure à côté de son incarnation sur scène. On oserait même dire que ce disque ne sert que de prétexte au travail scénique. Véritable gourou de l’occulte sonore, Moor Mother est un nouveau genre d’artiste. Soniquement, les machines priment, mais l’instrument principal, c’est le charisme.

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Flying Lotus: « Flamagra »

Depuis l’apparition du projet Flying Lotus (2006), Steven Ellison n’a cessé de brouiller les pistes dans un débordement aussi imaginatif que créatif. Souvent renversant, des fois inquiétant, touchant presque à la métaphysique tout en devenant avec les années une mythologie en vase clos, un objet de pop culture (fallait voir le lancement de l’album à Time Square), Flying Lotus séduit autant les vieux de la vielle du hip-hop (école Madlib) que les défricheurs de nouvelles sonorités urbaines. Un pied dans le passé (rappelons que Ellison est le petit neveu d’Alice Coltrane) et un autre en suspension, ne sachant pas choisir entre la marche présent ou futur, Steve Ellison a su créer un véritable univers aux références diverses (soul, funk, jazz, rap, electro, glitch, abstract) copulant aussi farouchement que gentiment pour des mises en orbite auditives frôlant l’expérimentation la plus totale et la perte de repères concis. Si, au début, le nom Flying Lotus a souvent été comparé, comme argument de vente, à celui d’Alice Coltrane et de son psychédélisme, le projet vole dorénavant par la seule présence de Steven Ellison orchestrant multiples invités parsemant ses disques (Thom Yorke, Kendrick Lamar, Thundercat, Kamasi Washington etc..). Si You’re Dead, le précédent, et le plus « cauchemardesque », opus de l’américain traitait de la Mort, du passage vers l’au-delà, des rêves avec ses visions surréalistes et gores renvoyant à un imaginaire graphique japonisant, Flamagra, nouvel album en cinq années (Ellison s’étant lancé entre temps dans l’expérience cinématographique avec le perturbant Kuso), prend ici comme thématique le feu, son entretien (artistique) et à sa représentation (philosophique). Et quoi de mieux pour s’attaquer à ce concept ? David Lynch, ami(e)s cinéphiles !! Il est étonnant de voir ce nouvel album comme une sorte de décalque de Twin Peaks mais passé à la moulinette d’abstract hip-hop, de funk cosmique, d’instrumentaux lo-fi enivrants, de soul fantomatique et de jazz hallucinogène très Sun Ra, c’est à dire pas de notre monde astral. Et j’oublie de mentionner la quantité d’invités allant de Shabazz Palaces à l’inamovible Thundercat et sa voix de velours entre George Clinton et David Lynch.

David Lynch, justement, voit dans le feu un passage vers une autre dimension, une réalité distordue et comme disait l’agent Dale Cooper : « Nous vivons dans un rêve ». Flamagra a tout du rêve, de l’inquiétante étrangeté. Il est distordu, prend des directions inédites, n’hésite pas à laisser l’auditeur en chemin pour qu’il se démerde un peu et navigue de manière aussi fluide que perturbante de style en style avec le pot-pourri mentionné plus haut. S’il est plus facile d’accès et dansant que Until The Quiet Comes ou You’re Dead, le nouvel opus de l’ami Ellison ratisse large, languissant et euphorique à la fois pour un résultat tout de même barré, sans être excessif, et torturé, tout en restant smooth. À la fois plus coordonné et maîtrisé dans sa structure, Flamagra est composé de pas moins de 27 rigoureux morceaux s’imbriquant dans un puzzle en 3D nécessitant nombre d’écoutes pour en découvrir les passages cachés et les détails distillés par le beatmaker au milieu d’un groove iodé entre monde des rêves, Akira, Métal Hurlant et un sentiment de lâcher-prise bien enfumé propre au jazz. Et si cela ne suffisait pas, l’écoute de ce perturbant spoken word de monsieur Lynch himself en milieu d’album donne tout son sens à Flamagra, un objet en mutation, s’amusant des codes, n’ayant aucune crainte de briser les frontières qui nous relie à une « réalité ».

La richesse du macrocosme de Flying Lotus est que celui-ci regorge de pépites et, qu’avec le temps,on se doit apprendre à aimer cette « esthétique » du fragment, de ces courts morceaux, instrumentaux ou pas, de ces miniatures presque qui trouvent leur place accompagnées d’un lever de sourcils admiratif.

Ayant toujours un coup d’avance, Flamagra est dense, inventif. Coincé entre mysticisme et connaissance, Ellison relance une machine à récit, universelle et étrange. À chacun d’emprunter le chemin concocté par ce sorcier de l’ère électronique et d’y trouver sa flamme et de la raviver…

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Jonas Meyer: « Konfusion »

Konfusion est le premier album d’un musicien allemand n’ayant jusqu’alors rien publié. Avec son travail assez fin sur des sonorités issues d’instruments réels (piano, principalement) et d’électroacoustique, Jonas Meyer paraît se situer bien dans la lignée de ce que le label gallois qui l’a signé peut proposer, à savoir une électronique un peu expérimentale, d’apparence assez minimale mais parcourue par de vrais accents mélodiques ou colorés. Avec ses morceaux assez longs (plus de sept minutes de moyenne), l’Allemand peut déployer ses composantes de jolie manière, intégrant par exemple des rythmiques au mitan de « Strömung ».

À ce titre, il appert que, plus on avance dans le disque, plus les pulsations se font présentes, suppléant progressivement le traitement du piano ou du synthé, offrant des propositions plus ouvragées, prenant davantage de corps et de consistance (« Verflechtung »). Les dix premières minutes du disque étaient donc un peu des leurres et l’horizon de Jonas Meyer s’avère beaucoup plus riche qu’imaginé, beaucoup plus dense aussi, avec des éléments parfois quasi-envahissants (les grésillements saturés de « Zwischen »).

Pour boucler la boucle, mais également capitaliser sur ces morceaux, « Sekundenschlaf » clôt, par ses dix minutes, l’album dans une forme plus ascétique (dans sa première moitié) avec jeu sur la luminosité de certaines sonorités, avant d’accueillir des accords de synthé, oscillants et réverbérés.

***1/2

Glenn Branca: « The Third Ascension »

Le monde de la musique a perdu un grand artiste avec la mort du compositeur contemporain Glenn Branca. Avec une formidable carrière qui s’étend de 1980 jusqu’à sa mort en 2018, Branca a exploré et étendu les possibilités de la guitare rock dans un contexte classique à travers diverses symphonies et performances live, mais il est peut-être mieux connu pour son album The Ascension. Faisant office de contrepoint méticuleusement arrangé au chaos irrévérencieux et improvisé du mouvement no wave auquel il était étroitement associé, l’enregistrement marquant a transposé une gamme de musique rock standard légèrement élargie (quatre guitares, guitare basse, batterie) dans l’oreille sans pareil de Branca pour la texture, la progression dynamique et la catharsis. C’est sans conteste l’un des albums de guitare les plus influents jamais sortis. Mais malheureusement pour les auditeurs qui recherchent plus de ce son singulier, il n’y a pas une tonne de matériel disponible ; la leçon n°1 de l’EP 1980 de Branca est fantastique et sert de grand compagnon Ascension, mais à part cela il n’y a que l’Ascension en 2010 : La suite en termes de brillance légendaire du sextuor légendaire, qui pour beaucoup est tombée à plat.

Aujourd’hui, cependant, la sortie posthume de The Third Ascension offre un retour à la forme époustouflant. L’album de six titres, d’une durée de 65 minutes, documente une performance live de l’Ensemble Branca en 2016. Un meilleur titre d’ouverture que « Velvets and Pearls » n’aurait pas pu être choisi ; il démarre avec un groove motocycliste incendiaire qui s’immerge immédiatement. Si tout au long de l’album le jeu de la guitare devient plus élaboré et plus complexe, les musiciens sont ici dans une merveilleuse solidarité tonale, évoquant la propulsion transeuse de « The Spectacular Commodity ». A partir de là, les éléments ne font qu’évoluer : il y a l’envoûtante dissonance de l’expressionnisme allemand, le climax indescriptiblement puissant de « The Smoke », les cacophonies trémolo anxieuses de « Lesson No. 4 »…

Il n’est pas certain qu’il y ait des projets de sorties futures sous le nom de Branca, mais si ce n’est pas le cas, il s’agit d’une déclaration finale parfaite qui ne manquera pas de faire résonner les fans de longue date et de présenter aux nouveaux auditeurs l’œuvre du légendaire compositeur.

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