Origamibiro: « Miscellany »

12 juillet 2021

Cette saison particulière accueille Origamibiro de retour après un hiatus qui a duré près de six ans et qui se manifeste sous la forme d’un album comprenant un ensemble de travaux amassés depuis la sortie de l’album Odham’s Standard de 2014, chaleureusement accueilli. Il marque également le retour du projet à ses origines en tant qu’entreprise essentiellement solo du compositeur et producteur Thomas William Hill, basé à Nottingham, bien que ce dernier n’hésite pas à souligner que le contrebassiste et multi-instrumentaliste Andy Tytherleigh, qui faisait partie de son incarnation en tant que trio audiovisuel, reste un collaborateur important.

La nouvelle collection s’appelle Miscellany, un titre qui s’avère approprié non pas parce qu’il sonne comme un album cousu ensemble à partir de travaux disparates sur une longue période de temps – bien au contraire – mais parce que c’est un mot qui capture l’essence du modus operandi éclectique d’Origamibiro, à savoir une « exploration de la nature tangible des objets quotidiens et des textures à la fois dans et hors de la maison ». Les ronces de la forêt, les jouets en plastique et les débris de pièces de piano démolies ne sont que quelques-uns des objets dont on nous dit qu’ils sont réutilisés pour tout le potentiel sonore qu’ils offrent, aux côtés d’une palette instrumentale variée comprenant la viole de gambe, le piano, la cithare, le bol chantant, le glockenspiel, les boîtes à rythmes et les gongs.

Ce qui fait que l’album fonctionne si bien, c’est que Hill ne se contente pas d’explorer les propriétés sonores de divers objets et instruments pour la nouveauté, mais semble surtout découvrir toute la gamme de leur musicalité. Il est vrai que l’on peut se surprendre à essayer de comprendre l’origine de tel ou tel son ou à s’amuser de l’ingéniosité dont font preuve des morceaux ludiques comme « Zoo », mais la vision musicale de Hill et ses compétences de compositeur font que le tout s’assemble de manière cohérente et convaincante. Les divers sons et textures sont étroitement tissés dans des structures rythmiques agiles et fusionnés avec une instrumentation luxuriante, des mélodies engageantes et une chaleur pastorale amicale qui en font un véritable plaisir à écouter. Si Miscellany englobe des travaux compilés dans le passé d’Origamibiro, il semble également ouvrir un nouveau chapitre pour le projet, ce qui est une perspective séduisante.

***1/2


Marcus Fisher: « Monocoastal » & Shuttle358: « Frame »

19 juin 2021

Le label expérimental américain 12k réédite certains de ses plus anciens disques, qui ont tous deux résisté à l’épreuve du temps. Frame, de Shuttle358, a été produit à l’origine en 2000 à Pasadena, en Californie, tandis que Monocoastal, de Marcus Fischer, fête son 10e anniversaire. Pour la première fois, les deux disques seront publiés en vinyle.

Monocoastal est décrit comme étant « l’un des moments les plus déterminants de l’évolution de 12k ». C’était la première sortie de Fischer, qui est devenu depuis un habitué du label, à la fois comme partenaire de tournée et comme collaborateur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce fut une sortie capitale. Monocoastal a également eu un impact sur le label dans son ensemble, façonnant ses sorties au cours de la décennie suivante, devenant ainsi un fil essentiel de la structure du label.

Pour ce disque, Fischer s’est inspiré de ses déplacements sur la côte ouest américaine. Le sifflement de la bande magnétique avance et recule, au rythme de la marée du Pacifique, et des sons organiques et minuscules se déploient comme un origami musical. Les enregistrements de terrain se mêlent aux instruments plus traditionnels et aux sons trouvés. Un piano a été trouvé, situé dans le coin d’un entrepôt de récupération, seul, abandonné, et a été ressuscité pour revenir à la vie une fois de plus. Il est assis à côté d’un xylophone, fabriqué à partir de clés en métal. Pour cette raison, Monocoastal contient à la fois des supports analogiques et numériques. Les sons naturels sont encouragés et on leur donne de l’espace pour respirer.

Le fondement de Monocoastal est un son lo-fi, dont les textures s’érodent et sont sur le point de se dissoudre complètement, en grésillant de façon distante. Les imperfections sont essentielles aux textures parfaitement formées du disque, et le son reste sobre et minimal. Les boucles tenteront toujours de se resserrer, mais les couches supplémentaires offrent un aperçu de l’expansion.

Minimalisme et design froid peuvent souvent aller de pair, mais bien que la musique de Fischer tende vers le minimal, les tons qu’il déploie sont en fait pleins de familiarité et de confort, rappelant deux décennies de vie sur la côte ouest. Les tonalités lo-fi font en sorte que la musique est effilochée, déchirée et usée, et cela vient du fait de vivre sa vie et de progresser avec le temps ; des rides et des plis vont apparaître, le visage frais finit par vieillir. Il en va de même pour la musique, et son vieillissement est la chose la plus naturelle du monde. La musique met l’accent sur la lumière et la côte ouest, se promenant le long des routes côtières et offrant ses vibrations détendues et côtières, bien que les tons soient encore quelque peu restreints. L’espace est essentiel, et rien n’est caché. Les notes conventionnelles « moins attrayantes » ont l’occasion de briller. Dans la musique populaire, ces mêmes notes auraient été éditées, polies ou rejetées, mais la beauté ne devrait jamais être définie par la popularité, et les sifflements discrets et les textures réfractaires à la lumière sont rendus encore plus beaux par leurs imperfections.

***1/2

L’édition du 20e anniversaire de Frame est citée comme étant la sortie « classique » du label basé à New York. Frame a inauguré une ère d’humanisme, de mélodie et d’organique à l’époque du Microsound et du mouvement Clicks and Cuts au début du siècle. Alors qu’il était encore imprégné de son numérique et de la magnification de l’erreur en tant qu’intention, l’album a ainsi a réussi d’une certaine manière à fusionner l’émotion dans ce qui était devenu un mouvement musical très structuraliste et froid ».

Sur Frame, Dan Abrams, alias Shuttle358, a produit un disque de conception minimaliste, avec de minuscules bruits de poussière, des clics et des micro-rythmes, qui ont ensuite été lavés dans une lueur ambiante, un éparpillement de débris numériques mis en ordre. Aujourd’hui, la musique semble toujours aussi fraîche qu’une marguerite, et c’est un signe fort et évident d’un disque spécial. Malgré sa mécanisation, la musique est toujours aussi chaleureuse et émotionnelle. D’une manière ou d’une autre, Abrams a inséré de l’âme et de l’émotion dans des grappes de sons semblables à des machines, et c’est là toute la magie de la musique. Quant à savoir pourquoi ou comment, on ne pourra jamais le comprendre, le révéler ou y répondre complètement… mais c’est là, tout de même.

Alors que les rythmes tournent en boucle, la robotique devient hypnotique, les rythmes formant une ligne de conception ordonnée, uniforme et quelque peu stricte dans ce qu’elle produit. D’une certaine manière, cependant, les textures austères sont imprégnées de quelque chose de très humain, et il y a un flux lâche et détendu dans sa musique, comme si, au milieu de ses murs de statique qui se dissolvent, il y avait un aperçu de quelque chose de plus, une âme enfermée dans les profondeurs du code de la machine mais toujours capable de chanter et de faire connaître sa présence. Frame n’a jamais l’impression d’être un disque décousu, même avec toutes ses pièces microscopiques et ses appareils tranchants. S’il y a des erreurs, elles sont exaltées au lieu de faire l’objet d’un sentiment de honte, elles font partie intégrante de la musique et influencent son flux et sa forme générale.

Comme le dit Abrams, « si vous placez un cadre vide contre un mur vierge, vous remarquez soudain la couleur, les motifs, les imperfections du plâtre. Le cadre est comme une fenêtre de perception. Il place le mur hors du temps. Le cadre attire l’attention sur ce qu’il contient – il l’agrandit, vous vous concentrez sur lui, il commence à symboliser le mur tout entier ».

***1/2


Karris Vasseur Duo: « A Step in the Dark Stirs the Fire »

16 juin 2021

Pendant la période de confinement de la pandémie, Reid Karris, improvisateur bruyant de Chicago, a enregistré un certain nombre de morceaux à l’aide d’instruments de percussion divers, tels que des bols en métal, des boîtes à ressort et des skatchbox. Il les a envoyées au guitariste français Christian Vasseur, qui les a assemblées en ajoutant son propre jeu de mohan veena et des traitements électroniques (le mohan veena est une sorte de croisement entre un sitar et une guitare acoustique). Les résultats sont capturés sur les onze enregistrements que l’on trouve sur A Step in the Dark Stirs the Fire.

Le choix d’instrumentation de Vasseur et son style délibéré et soigneusement rythmé contrastent avec le chaos organisé de Karris. L’album dégage une impression de douceur et de folie, Vasseur pinçant des notes sur les percussions à base d’objets de Karris. D’autre part, les deux hommes ne sont pas opposés à prendre des tangentes librement improvisées qui impliquent des notes tordues, des grattages et des structures psychédéliques.

Sur au moins un morceau, Vasseur s’attache à transformer les contributions de Karris en un mur de son inhabituel, mais pas désagréable. Mais la plupart du temps, Vasseur représente un semblant de normalité rurale tandis que Karris ajoute des textures et des sons plus sombres et étranges en arrière-plan.

On pourrait dire que Karris et Vasseur se situent à des endroits différents sur plusieurs axes – pays, culture, instrumentation et style, pour n’en citer que quelques-uns. A Step in the Dark Stirs the Fire est une offre brumeuse et tordue qui fait un travail remarquable pour réduire la distance euclidienne entre les points représentant Karris et Vasseur dans cet espace multidimensionnel. Fortement recommandé.

***1/2


Kajsa Lindgren:   »Momentary Harmony »

8 juin 2021

Envoûtant dans sa simplicité, Momentary Harmony de Lindgren est le genre de disque expérimental dont le label Recital est coutumier. Avec Sean McCann, la grosse pointure de Recital, et d’autres instrumentistes de renom, dont Maxwell August Croy (le propriétaire de l’impressionnant mais défunt label Root Strata), Momentary Harmony se savoure, constellé qu’il est d’un ensemble dinterprètes réputés aptes à saisir la vision de Lindgren.

Ceelle-ciest d’abord connue pour ses habitudes électroacoustiques et de field recording, mais Momentary Harmony explore la répétition à travers un large spectre, chaque composition capturant de manière similaire les rythmes naturels du monde extérieur. Il y a un impact spirituel et écologique lorsqu’on s’installe dans ce bijou d’album. « Interlute » est une mélodie déterminée que nous entendons d’une distance indéterminée ; le plumage et le cri qui l’accompagne ne peuvent être observés de près, mais doivent être perçus aveuglément de loin. « Punes » est un exercice vocal saisissant qui fait écho aux parois secrètes d’un canyon et qui se mêle à un bourdon subtil comme une pluie rafraîchissante et rinçante de la jungle.

Lindgren transforme les instruments en leur propre ensemble de sons trouvés et d’enregistrements de terrain. À une époque où la nature et l’homme semblent être de plus en plus en désaccord, ce sont les fortes rafales (parfois au sens propre) qui donnent l’impression que Mère Nature nous pousse avec une réelle détermination, nous giflant pour que nous nous réveillions face au défi actuel. Mais Momentary Harmony est généralement plus subtil que cela dans son exécution, mais le message n’est pas perdu dans ses tons plus calmes. Parfois, crier au-dessus du vacarme peut fonctionner pendant un moment, mais le sentiment humble et aiguisé de Lindgren, répété à l’infini, fait bien mieux avancer l’intrigue au fil du temps.

***1/2


Andrew Tasselmyer: « Piano Frameworks »

5 juin 2021

Andrew Tasselmyer a enregistré Piano Frameworks (Disintegration State) au cours de l’hiver 2020, sinistrement calme, alors que le port du masque était indispensable, que la police de Covid patrouillait et parcourait les rues, et que les nations étaient prises dans le cycle répétitif des confinements successifs. Neuf « cadres » émotifs constituent le corps du disque, dont la musique s’étend et s’étire au maximum. Un son fluide, semblable à de l’eau, est enveloppé dans la couche humide de la réverbération, ses notes se pliant sans véritable squelette, musculature ou forme définitive, mais fournissant néanmoins une série d’harmonies lumineuses qui, au début, semblent ancrées et sûres. Au fur et à mesure que la musique progresse, cependant, les harmonies commencent à se décomposer, et l’impermanence est un thème majeur du disque.

Piano Frameworks est aussi un album de redécouverte, à la fois du potentiel musical illimité du piano lorsqu’il est utilisé comme outil de conception sonore, et de la redécouverte des libertés musicales, comme la rupture des frontières et la déconstruction et l’effacement progressif des classifications de genre. Les possibilités sont toujours là, prêtes à être explorées, s’étendant au-delà du champ de vision normal et au-delà de l’horizon, et, sur Piano Frameworks, Tasselmyer puise dans le grand inconnu avec une musique rajeunie. C’est un peu contradictoire, car la musique est pleine de vie malgré son déclin et sa mort éventuelle, et le disque est presque une célébration de la vie persistante contenue dans ses notes mourantes. Le disque ressemble effectivement à un rajeunissement, mais, comme le dit Tasselmyer, « je voulais lui donner un sentiment général d’impermanence. Les pianos, les magnétophones et même la cassette sur laquelle la musique est imprimée vont inévitablement se dégrader, être remplacés ou tomber en morceaux. Tout cela est susceptible de se dégrader ».

Cela dit, la musique semble vivante, et c’est peut-être dû au fait qu’elle accepte le caractère inévitable de sa propre dégradation. Les magnétophones et autres équipements physiques tombent en panne, mais la musique peut aussi s’user. Cette acceptation est la raison pour laquelle Piano Frameworks semble si libre et si vivant, même si ses notes commencent à s’effriter et à se défaire. 

« Outgrowth » donne en fait l’impression de se débarrasser de sa vieille peau, d’évoluer en quelque sorte, plutôt que de s’éloigner et de retourner dans un silence qu’il appelait autrefois sa maison. Bien que les notes soient affaiblies et effilochées sur les bords, elles sont encore capables de briller, et le rythme léger, syncopé et tremblant est une injection de vitalité ; la musique ne se rendra pas.

La musique tombera un jour, retournant au silence, mais elle le fera avec un visage courageux, se prélassant dans la lumière d’une victoire glorieuse plutôt que de succomber à sa propre faiblesse et fragilité.

Les tons sont impermanents, comme tout le reste, et ils ont fini par accepter le fait que rien ne dure éternellement. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner et, au contraire, la musique tire le meilleur parti du moment, tant en termes de potentiel que de qualité. Tasselmyer est un habitué de la composition d’ambiances, et l’expérience dégouline de chaque morceau de musique : des couches d’ambiances lumineuses remplissent les zones environnantes, capables d’étendre le son, tandis que le piano roule doucement. La décadence ne s’arrête pas, et elle ne peut être inversée. Il n’y a pas de crème anti-âge pour combler les lacunes, ni de maquillage pour dissimuler sa véritable nature, et avec des morceaux comme « Made New », les contrastes sont là pour que tout le monde puisse voir – que, malgré sa mort lente, une partie d’elle renaît, créant quelque chose de nouveau, à chaque respiration et chaque note. La musique continue de s’éteindre jusqu’à ce que le soleil se couche entièrement, mais ce n’est pas une musique mélancolique ou douce-amère ; c’est comme si elle savait déjà que de meilleures choses l’attendent…

***1/2


T. Griffin: « The Proposal »

4 juin 2021

Depuis plus de vingt ans, T. Griffin, artiste originaire de Brooklyn, compose des musiques de films atmosphériques. À ce jour, il a une cinquantaine de partitions de longs métrages à son actif, ainsi que cinq albums solo et de nombreuses autres collaborations. Plus récemment, Griffin a fourni la bande-son de Boys State, lauréat du Grand Prix du Jury au festival Sundance 2020, et de Life, Animated, nominé aux Oscars.

The Proposal est sort en édition d’art limitée et fait office de musique originale pour le film éponyme de Jill Magid. Décrite comme « un docu-fiction sur le monde de l’art qui trace un chemin cryptique et méditatif autour de l’héritage de l’architecte mexicain Luis Barragán, soulevant au passage des questions de propriété intellectuelle, d’appropriation, de réification et d’obsession », la bande-son de The Proposal est capable de se suffire à elle-même, même lorsque l’imagerie du film est révoquée et complètement coupée.

La musique est de grande qualité en termes de composition et d’ingénierie, mais elle excelle également par la diversité de son instrumentation. Banjo sans frette, guitare, percussions, claviers, enregistrements de terrain et échantillons sont alignés et en parfaite symétrie avec l’instrumentation électronique. Ajoutez à cela un excellent casting de collaborateurs, tels que Matana Roberts, Jason Ajemian (Helado Negro, Jaimie Branch), Jim White (Xylouris White, The Dirty Three) et Sophie Trudeau (Godspeed You ! Black Emperor) et The Proposal est une bande originale très forte. L’ouverture ambiante est aussi légère qu’il est possible de l’être, mais un bombardement assourdissant de percussions est à portée de main et se transforme en un profond flirt avec le jazz.

Les blips électroniques du sonar de « Manufacture » assurent la stabilité alors que d’autres éléments électroniques vont et viennent, se déplaçant et se balançant dans des motifs ultra brillants et stroboscopiques et affichant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. À ce stade (seulement trois pistes), la musique s’est déjà révélée être une étendue sans genre et diverse, capable de couleurs caméléon et d’éclairages effervescents. Barragán utilisait la couleur de manière intéressante et irrégulière, en accentuant la beauté de l’environnement naturel ; il considérait ses bâtiments comme des lieux de sérénité, des endroits pour évoquer des émotions et des sensations, et amplifier les expériences intérieures, les fantasmes et la nostalgie.

La diversité de la musique peut représenter les différents épisodes de la vie de Barragán, mais elle reflète aussi son architecture, ce qui explique la floraison et la flamboyance de ses couleurs musicales. L’expérience transparaît, car The Proposal est capable de passer d’une ambiance introvertie et feutrée à une guitare classique complexe et à une électronique saisissante. L’ensemble du disque est un équilibre entre ces éléments plus introspectifs et plus calmes et des moments plus extravertis et excités, mais les deux extrêmes sont des poussées d’expression passionnées. Lorsqu’ils sont combinés ensemble, vivant sous une même bande sonore, ils ajoutent tellement plus à sa musique et à sa vitalité. Comme son architecture, The Proposal déborde de vie.

***1/2


Joe Morris & Damon Smith: » Gusts Against Particles »

17 mai 2021

Certains genres musicaux nécessitent, ou du moins sont centrés sur, certains instruments joués de certaines manières. Les quatuors à cordes, les groupes de rock, les formations de jazz traditionnelles, etc. en sont des exemples. Ce qui fait de l’improvisation libre un choix stylistique inhabituellement rafraîchissant, c’est qu’elle peut être jouée avec littéralement n’importe quelle combinaison d’instruments et de styles. Ainsi, Gusts Against Particles est un ensemble de duos entre le guitariste Joe Morris et le bassiste Damon Smith qui est à la fois fascinant à écouter et qui permet de remettre en question le processus traditionnel de création musicale.

Morris et Smith se lancent dans chacun de ces cinq longs morceaux sans structure ni mélodie préétablies. Au lieu de cela, ils se nourrissent l’un l’autre et laissent la musique évoluer avec un manque flagrant de répétition. Le jeu de Morris est caractérisé par son piquant et son angularité typiques, la plupart du temps en jouant des notes claires sur un instrument acoustique.

Smith, lui, alterne entre le pincement et le travail à l’archet, ce dernier étant à la fois puissant et triste par moments. Ils remplissent l’air de notes jouées à un rythme soutenu, portant un son global qui nécessiterait normalement plus de deux musiciens. Mais ils utilisent aussi tous deux des techniques étendues dans et autour de ces efforts, avec des tapotements, des grincements, des cliquetis et des grattages.

Comme la meilleure improvisation libre, Gusts Against Particles est tout simplement exaltant. Il se prête à une écoute active, sans que l’on sache vraiment où il va nous mener. Les moments les plus forts, et ils sont nombreux, sont ceux où Morris et Smith semblent tous deux jouer en solo de manière indépendante, mais d’une manière qui, d’une certaine façon, fonctionne ensemble et est complémentaire.

Ce n’est certes pas la première rencontre entre Morris et Smith, mais c’est leur premier enregistrement en tant que duo et, en tant que tel, il ne peut que vous laisser sur votre faim.

***1/2


Whisper Room: « Lunokhod »

13 mai 2021

Le trio Whisper Room travaille ensemble depuis quelques années maintenant et malgré la multitude d’autres projets des membres (notamment Aidan Baker), ils ont déjà sorti cinq albums depuis 2005.

Avec Lunokhod, ils ont enregistré un morceau de près d’une heure (divisé en 7 parties qui s’enchaînent). Et celui-ci a tout pour plaire. Des percussions lancées vers l’avant sont à l’origine de ce son psychédélique, maniaque et pourtant doux. Les instruments se combinent pour créer un morceau flottant de post-rock psychique ambiant avec un grand sens de l’accroche. Le mélange flottant de mélodies et de sons enveloppe l’auditeur de son doux mur de sons et maintient toujours une tension élevée avec ses parties changeantes. Le département électronique produit beaucoup de sons excitants et expérimentaux, mais aussi ce son de base ambiant qui fait voyager l’auditeur.

Mais le cœur de l’œuvre est bel et bien la percussion, qui disparaît de temps à autre dans le vide, mais qui reprend toujours sa vitesse, sans faiblir et en pleine gloire. Des drones apparaissent, qui sont utilisés moins pour l’effet que pour servir réellement la pièce.

On ne peut pas être plus précis que cela pour décrire ce voyage à travers le son du groupe.

L’auditeur doit s’attendre à un voyage ambiant d’une heure avec de nombreuses surprises et un rythme relativement rapide. Une œuvre comme si elle provenait d’une seule et même distribution – un album assez fort, plus qu’assez même…

***1/2


Beatriz Ferreyra: « Canto+ »

11 mai 2021

On a entendu la musique de Beatriz Ferreyra pour la première fois au début ou au milieu des années 2000, à l’occasion d’un traveil avec l’équipe de commissaires de Liquid Architecture. Étant donné l’orientation du festival à l’époque, le GRM et la musique concrète en général constituaient un point de mire.

Cela dit, ce n’est qu’au cours de la présente décennie que son oeuvre a fait l’objet d’une attention particulière qui a permis de rendre compte de son incroyable concentration et de la vision qu’elle maintenues tout au long de sa vie sonore.

Beatriz Ferreyra est l’une des rares compositrices concrètes qui ont été actives de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours. Son travail, qui est toujours en cours de recherche, est à la fois complexe et d’une élégante simplicité.

S’appuyant souvent sur des objets singuliers, Ferreyra utilise des bandes magnétiques et d’autres formes de manipulation qui reconfigurent radicalement les matériaux sonores qu’elle a choisis, les ouvrant vers l’extérieur.

Canto+ rassemble des œuvres issues de près de 40 ans de sa vie musicale et rend hommage à ses intérêts infaillibles pour le dynamisme, le rythme, la voix et les potentiels morphiques des matériaux concrets. Deux des œuvres sont également des dédicaces à des amis proches : « Jingle Bayle’s « (à François Bayle) et « Au revoir l’Ami « (à Bernard Bashet). Cette édition reprend là où Echos+ s’arrête et nous ouvre encore davantage ses univers sonores.

***1/2


Ned Milligan: « Enter Outside »

5 mai 2021

Mélangeant improvisation et prédétermination artistique, la musique d’Enter Outside a été conçue pour le plein air. Les carillons et les cassettes sont des ajouts relativement récents aux compositions apaisantes de Ned Milligan, mais sur cet album, Milligan s’aventure en territoire inconnu et étend son champ musical en incorporant un tambour chantant. Le titre peut être interprété de plusieurs façons – comme une directive, une suggestion ou une invitation. L’aspect suggestion correspond bien à la spontanéité du disque, à sa nature accueillante et à la liberté que l’on peut trouver dans l’improvisation. La pré-composition est l’opposé de l’improvisation, et elle est plus susceptible de restreindre la musique ; elle n’a pas la flexibilité de l’improvisation. Parfois, les lignes noires de la portée peuvent se transformer et se tordre en barres d’acier verticales d’une cellule de prison. Sur ce disque l’improvisation et la pré-composition se mélangent, la restriction rencontrant l’expansion. Cependant, l’inclusion d’un bol chantant laisse la porte ouverte à un type de musique plus invitant.

Les sons de l’extérieur remplissent et élargissent la musique, qui s’ouvre sur le bruit d’une pluie régulière. Le ciel est chargé, et son tonnerre rapproché contraste avec les doux baisers du carillon, qui se chevauchent et se croisent à des intervalles différents. Le tonnerre ne perturbe pas, cependant. C’est une partie essentielle de la nature et il est invité à devenir un élément vital de la conception sonore globale, s’unissant au son purifiant et ouvert des carillons et servant exactement le même objectif que les carillons, à savoir purifier l’air, bien que de manière physique plutôt que musicale.

L’environnement extérieur n’est pas un simple élément de l’intrigue auquel la musique peut s’accrocher, c’est un élément essentiel de l’expérience. On pourrait dire que la musique est déjà à l’extérieur, et non pas sur le point d’y entrer, car la majeure partie de Enter Outside a été enregistrée sous un porche rural dans le Maine. Le traitement supplémentaire effectué par Milligan a eu lieu après l’enregistrement, mais le calme de la campagne et un après-midi baigné de pluie imprègnent la musique. L’environnement extérieur s’infiltre et absorbe tout le reste, jusqu’à ce que la musique devienne une chose vivante, qui respire. La photographie de Milligan devient progressivement apparente, les bords et les coins devenant complets. On est totalement absorbé par l’environnement extérieur, transporté sur un porche en Nouvelle-Angleterre. La porte est ouverte.

***1/2