Bohren & der Club of Gore: « Patchouli Blue »

26 janvier 2020

Il existe une période optimale et très spécifique pendant laquelle la musique de Bohren & der Club of Gore sonne le mieux, après que la nuit tombe mais que les lumières de la ville clignotent encore au loin. C’est le moment où vous n’êtes pas le plus ivre mais où vous avez encore du chemin à faire avant d’avoir la gueule de bois, où la conscience ressemble plus à un surréalisme rêveur qu’à la lucidité. Leur son est porteur d’une certaine sensualité sinistre – c’est pour cette raison qu’ils l’appellent « dark jazz » – bien qu’il ne soit jamais dur ou abrasif. C’est une esthétique qui ne perd jamais son attrait particulier, bien qu’elle ait ses limites contextuelles. Essayez de commencer une semaine de travail avec une pirouette de l’un de leurs disques exécutés au ralenti mais, toutefois, de belle facture, et vous risquez de vous retrouver avec un échec au lancement.

Patchouli Blue est le huitième album des comôsitions d’ambiance atmosphérique de Bohren & der Club of Gore depuis qu’il a commencé à s’éloigner du doom metal plus lourd au début des années 90, sous le nom de Bohren. Le groupe allemand a, pendant plus de deux décennies, exploré les profondeurs de l’ambient sombre associé au jazz cinématographique à la manière d’Angelo Badalamenti. Ce dernier point n’est ni fortuit ni sans importance ; il n’y a pas vraiment beaucoup d’artistes de « dark jazz » en particulier, mais l’un d’entre eux s’appelle Dale Cooper Quartet, et leur style fait fortement référence à l’esthétique de Bohren & der Club of Gore. Influent et critique dans le lancement d’une petite mais fascinante sous-culture, Bohren a prouvé une fois de plus sur Patchouli Blue qu’ils sont toujours la meilleure option pour ceux qui cherchent à observer des géants énigmatiques des contrées sises dansun Grand Nord fantasmé.

Les variations que Bohren & der Club of Gore propose sur Patchouli Blue sont subtiles, comme c’est essentiellement le cas depuis leur Black Earth de 2004 Ce n’est ni un défaut ni un problème, forcément ; des modifications radicales d’une approche musicale aussi bien établie et autonome risquent de bouleverser la dynamique du groupe, et si l’idée d’un groupe qui tente de faire du jazz hard-core à la John Zorn est une idée que l’on ne rejettera certainement pas, dans le contexte de leurs albums plus patients et somptueux, c’est aussi une idée qui n’aurait pas beaucoup de sens (bien qu’ils aient influencé un excellent black metal ces derniers temps). Au contraire, ils prennent ce qu’ils savent faire – et soyons clairs, ils sont très doués pour cela – et explorent simplement différentes facettes de cet espace. Le morceau-titre est un point fort particulier, et figure facilement parmi leurs chansons les plus fortes, s’appuyant plus fortement sur des nuances troublantes dans sa première moitié plus informe avant de remplir les espaces libres avec le saxophone et les synthés. De même, le bref « Sollen Es Doch Alle Wissen » est moins pessimiste, plus jazz, une ballade au saxophone qui pourrait glisser entre les moments plus calmes des disques de jazz vintage Columbia ou Blue Note et dont l’anachronisme passerait probablement inaperçu. C’est une belle surprise, qui crée un contraste encore plus saisissant avec les synthés cosmiques de style Tangerine Dream du morceau suivant, « Tief Gesunken ».

Avec l’arrivée des doux accords de Rhodes des années 70, style tempête tranquille, et le chatoiement exotique de « Zwei Herzen Aus Gold », Bohren & der Club of Gore a prouvé que, même 25 ans plus tard, il y a encore de nouvelles cartes à jouer, de nouvelles façons de faire la lumière sur leur obscurité esthétique. Ce qui n’a pas changé, c’est le contexte préféré pour écouter cette musique, dans la pénombre d’une rue calme, lorsque la frontière entre séduction et danger devient irrévocablement floue.

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Have A Nice Life: « Sea of Worry »

12 janvier 2020

De l’ambitieuse et obsédante mélancolie de Deathconsciousness à la ferveur dépressive de The Unnatural World, Have a Nice Life ont passé une grande partie de leur temps à concevoir des albums conçus pour refléter une véritable vision du monde plongée dans l’obscurité, ou peut-être submergée dans le nihilisme. Ces albums sont aussi philosophiques que cohérents avec les expériences de vie et les influences du chanteur Dan Barrett et du guitariste Tim Macuga. L’aspect le plus intéressant du troisième album du groupe, Sea of Worry, est qu’il montre une croissance et une maturité tout aussi étonnantes et profondes.

Sea of Worry est une nouvelle aventure pour le combo. Maintenant élargi à un ensemble complet, le dynamisme et le son inhérents au groupe ont atteint des sommets sans précédents. Sea of Worry est ainsi divisé en deux moitiés, qui fonctionnent chacune de manière distincte. A travers cette dichotomie, nous voyons que si les deux parties caressent avec lyrisme les limites d’un oubli existentiel, elles opèrent sous deux formes esthétiques différentes. C’est effectivement le présent qui rencontre le passé, réalisé dans un effort beaucoup plus rigoureux. En tant qu’album, les deux faces, les deux moitiés évitent les spirales parfois sans directions de leurs précédents LPs mais opèrent au contraire avec une fixation et un calme qui véhiculent la maturation et la planification.

La première moitié commence par le morceau-titre, qui s’appuie fortement sur le post-punk avec des sons de guitare flous et une basse pulsante qui momifie le morceau dans des tranchées souterraines d’un noir abyssal. Son refrain est, une fois de plus, un testament dans sa brutale honnêteté ; le message est sombre, la potentialité de fonctionner dans une apocalypse environnementale dystopique et corporatiste est quelque chose que nous vivons déjà, nous choisissons simplement de ne pas l’accepter. Cette chanson est optimiste, mais ne soyez pas dupes, il y a une masse de brutalité lyrique sous la surface.

Poursuivant les explorations de sarabande gothique, les aspirations pop de « Dracula Bell » » bénéficient des guitares articulées de Macuga. C’est la deuxième partie du morceau qui devrait dissiper toute idée de rupture avec les sonorités antérieures du groupe. Après une pause, une ligne de basse si macabre que l’on a l’impression que son manche est raclé sur le béton, tandis que la batterie explose en fragments sur un fond de pianos déchiquetés. La voix appelle le morceau dans une masse décadente de bruit apocalyptique. « Science Beat » agit comme un merveilleux nettoyeur pour une palais de velours, tout en maintenant l’élan de l’album. Magnifiquement harmonique, contemplatif et riche, il y a une superposition veloutée à sa production qui flotte dans l’espace éthéré, se terminant avec le morceau vocal qui se déploie dans la répétition sans fin d’une des lignes les plus obsédantes et les plus belles de la carrière de HANL et sa référence à une main invisible qui guide un coeur en errance.

La première « mi-temps » se termine de façon surprenante avec « Trespassers W », une véritable mine d’or pop. C’est aussi l’un des plus anciens titres de HANL, issu de démos d’antan. Ses guitares hurlantes à retardement et ses structures percussives simplistes se dévoilent et se déroulent à merveille, mais sa deuxième partie s’intensifie, jouant davantage sur le volume et la tonalité. C’est déroutant, mais c’est finalement une façon appropriée de terminer la première moitié.

La deuxième moitié s’ouvre sur « Everything We Forget » et son changement de tonalité ne pourrait pas être plus abrupt. Ascendant, cosmique et hors de portée, c’est un paysage sonore si bdérangeant que son harmonie de base congruente ressemble à celle d’un chant grégorien, un chœur de bourdons qui percolent le long des accents de notes profondes du clavier. Sa beauté est égale à son anxiété et à sa concentration sur l’avenir. Le présage de « Lords of Tresserhorn » est un joyau brillant, un morceau rempli d’angoisse et de peur, revenant au point de départ du « Cropsey » de The Unnatural World, portant une répétition similaire qui se construit en une belle harmonie de structures sonores s’effondrant les unes sur les autres. Il y a d’immenses stries de grosses caisses et d’instruments numériques mutés et titanesques, accordés dans une conscience spectrale. C’est beau et pur même s’il y manque la menace inhérente de « Cropsey ». C’est aussi pourquoi il est finalement plus terrifiant.

Sea of Worry se termine par l’un des titres les plus puissants de toute la discographie du groupe : « Destinos » » une épigraphe tentaculaire de 14 minutes, et une thèse du groupe actuel. Curieusement, c’est un autre morceau retravaillé. La chanson commence avec un échantillon d’un gospel extrême, fou et limite incohérent, donc quand la guitare de Macuga arrive, c’est comme un murmure d’ange, un sauveur de la folie qui enferme l’auditeur. C’est aussi profondément apocalyptique, dû bien plus à la marque d’angoisse contemplative de Deathconsciousness, mais, comme tous les morceaux émouvants de Sea of Worry, infiniment plus raffinés et nuancés. C’est une série d’hymnes si corrosifs qu’ils semblent frêles, mais dont la sonorité est incroyablement robuste. C’est dans cet espace de processions chaudes, imprégnées de réverbération, que Have a Nice a Life incarne un nouveau son puissant.

Sea of Worry est thématiquement centré sur la vulnérabilité, reconnaissant que la stabilité est intrinsèquement liée à la vulnérabilité comme ancre. Cette maturation et cette acceptation sont souvent dépourvues de grâce, et tout ce à quoi nous espérons arriver ou comprendre est fugace. Ce qui est attendu peut être et sera enlevé, vaincu, transformé en éther. Rien n’est garanti, et c’est avec ce mantra et ce fardeau dans nos cœurs qu’il y a un minimum de solidarité en nous. Car la douleur que nous habitons et que nous réconcilions, que nous respirons et que nous essayons de serrer entre nos poings est partagée. Nous ne sommes pas seuls dans cette mer ensemble. Mais là où elle nous mène, c’est une toute autre histoire.

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Health&Beauty: « Shame Engine/ Blood Pressure »

31 décembre 2019

Ce pourrait être la BO d’un film ; une musique tendue, atmosphérique et poisseuse qui se déploie sur plus de 10 minutes, une introduction à un « Saturday Night » électrique et instrumental qui vous terrassera jusqu’à ses dernières secondes. Entame idéale pour entrer dans ce nouvel album des Health&Beauty. La santé, le groupe de Brian Sulpizio, seul membre permanent du groupe de Chicago, ne l’a pas perdue puisqu’après une longue tournée, Sulpizio et trois de ses musiciens (batteur, guitariste et bassiste) sont passés par la case studio pour enregistrer cet album soigné et marqué par ce qui ressemble à une prise sur le vif en matière de compositions

Shame Engine/ Blood Pressure donne en effet le sentiment de s’appuyer sur des jams et des improvisations. Les introductions sont longues et mélodiques et débouchent sur des titres aériens et soyeux, mais aussi riches en circonvolutions et en détours. On pense, lorsqu’on écoute Health & Beauty, à Sonic Youth et Helium pour la manière dont les guitares sont abordées, entre rock, folk et free jazz, mais Health&Beauty évolue dans un registre moins expérimental et plus classique. « Yr Wives » est un titre puissant qui mêle des guitares inspirées et ronflantes, et des séquences chantées plus apaisantes. Le groupe atteindra même une forme de classicisme pop sur plusieurs titres, à l’instar de « Rat Shack », mais sans jamais tomber dans la facilité tant il s’emploie à produire des arrangements vocaux ou mélodiques complexes. La musique prend son temps, comme sur les dix minutes de « Clown », évoquant pêle-mêle Songs: Ohia ou certaines séquences de Smog.

Sulpizio explore les textures et les atmosphères avec un sens de la méthode qui peut lasser sur la longueur. Les morceaux émargent tous à plus de cinq minutes et on aurait pu espérer quelque chose de plus radical, de plus concis ou de plus sec. L’intro de « Bottom Leaves » en mode free, nous fera, à cet égard, espérer un déchaînement qui vient effectivement enflammer le morceau avec à propos. La variation sur le standard pop « Autumn Leaves » est habile et intelligente et la musique de Health&Beauty entretient, à cette exception, près un certain (ré)confort comme sur le cuivré et jazzy « Judy » ou le doucereux et pastoral, « Escaping Error. » Le rock mature de « Recourse » et la beauté embarrassante de « Love Can Be Kind » renforceront ainsi ce sentiment qu’on fait face à un groupe mature et en maîtrise mais qui se repose un peu sur son savoir-faire plutôt que de chercher à évoluer.

Ce Shame Engine / Blood Pressure n’en reste pas moins plus qu’acceptable de par un son élaboré et une texture savante qui raviront les amateurs de rock américain dense et qui se joue la nuit dans les clubs, de jazz ou autres.

***1/2


Swans: « Leaving Meaning »

25 octobre 2019

Âgé aujourd’hui de 65 ans, Michael Gira aurait pu stopper net sa production artistique avec la parution de ce trio de poids lourds que sont The Seer (2012), To Be Kind (2014) etThe Glowing Man (2016). Ces trois œuvres intransigeantes, mais magistrales, ont catapulté le doyen dans le firmament des plus grands musiciens et compositeurs de l’histoire du rock; cet art mineur, snobé par plusieurs, mais qui, sous la houlette de ce chaman, se transforme en une pertinente quête spirituelle.

Trois ans après avoir sabordé la version intraitable et menaçante de Swans, Gira réanime l’animal. Seuls les rescapés Noman Westberg et Kristof Hahn sont de retour. Le vétéran a rameuté 18 musiciens pour l’escorter dans sa nouvelle aventure, incluant Thor Harris (partenaire dans le projet Angels of Light), le compositeur et ingénieur de son australien Ben Frost ainsi que son épouse Jennifer Gira.

Swans est désormais composé d’une distribution de musiciens renouvelés, tous sélectionnés pour leurs qualités musicales autant que pour leurs personnalités et choisis en accord avec ce que Gira estime être l’esprit du groupe. Les musiciens, à travers leurs personnalités, goûts et qualités, vont ainsi contribueri à l’arrangement des morceaux.

C’est pour cette raison qu’un album de Swans demande toujours un investissement d’écoute de tous les instants. Leaving Meaning ne fait pas exception à la règle. Cette nouvelle œuvre est assurément plus capricieuse. Les puissantes salves de distorsion, divinement martelées, se font plus rares. Les crescendos et les mantras se développent de manière plus subtile; une délicatesse sournoise…

Gira nous conduit dans un univers contemplatif, forcément moins percutant, mais qui, au fil des écoutes, se révèle presque aussi gratifiant que la trilogie mentionnée ci-haut. Il y a bien « The Hanging Man », « Some New Things » ou encore la sublime « Sunfucker » pour nous remémorer la force de frappe coutumière du groupe, qui elle, s’appuie constamment sur une répétitivité aliénante. Il y a aussi « The Nub »; cette superbe progression qui nous rappelle à quel point la recette « volcanique » de Swans fonctionne toujours aussi bien.

Mais Leaving Meaning connaît aussi quelques passages à vide. Le premier extrait titré « It’s Coming It’s Real » et la faussement rassembleuse « What is This ? » sont des compositionss plutôt ennuyantes. Sans ce pilonnage décapant, sans cette violence sonore si caractéristique de Swans, il est difficile de rester attentif à l’écoute des propositions répétitives de Gira. En revanche, quand le sorcier nous escorte vers une sorte de folk minimaliste et aérien (« Annaline » et « Amnesia »), on est magnifiquement conquis.

Qu’à cela ne tienne, Leaving Meaning écrase de tout son poids créatif la vaste majorité des parutions perpétrées dans le merveilleux monde du rock. Ce nouveau périple ne procure pas les grandes chaleurs de To Be Kind, mais il contient assez de substance pour satisfaire le mélomane aventureux qui consolide sa place parmi les grands du rock.

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Apprentice Destroyer: « Permanent Climbing Monolith »

9 octobre 2019

Apprentice Destroyer est une formation menée par Steve Peacock, un boulimique de création musicale. Entouré de quelques farfelus, il nous présente ici le deuxième album de son projet à géométrie variable. Un projet très complexe et hautement expérimental qui se divise en six titres à la durée très disparate, de moins de deux minutes à plus de quinze. La teneur musicale de ces titres est clairement kraut rock, mais peut également dévier sur le post rock, le post metal, le noise rock. Rien de très écoutable pour les non passionnés de musique, et si vous ajoutez à ça les vocaux bien criards qui parsèment les titres, vous obtenez un cocktail assez rude pour les oreilles.

Pour les autres, ça reste assez costaud :. gros riffs répétitifs, structures mouvantes, mélodies minimalistes, Permanent Climbing Monolith nous en envoie pléthore d’informations sans nous laisser beaucoup d’opportunités de respirer à l’air libre. L’une des premières réactions est le rejet tant il est difficile d’entrer dans cet album et même d’y rester. Pourtant son jusqu’au-boutisme, sa personnalité forte et radicale a quelque chose de fascinant. Ce style a ses adeptes, et s’il s’avère bien trop raide par moments , il peut parfaitement titiller nos sens à d’autres.

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Jowe Head: « Widdershins »

27 juin 2019

La vie est une superstition, une succession de croyances, d’objets de foi et d’emballements plus ou moins réels dont l’addition compose un mystère qui n’a rien à envier aux contes et aux mythologies. C’est peu ou prou sur cette théorie d’avant-garde, assez séduisante, que Jowe Head, ancien membre des cultes Swell Maps et des non moins décisifs Television Personalities, opère, lui qui a, ici, a rassemblé cinq années de travail dans un album double, imposant et délibérément hors du temps.

Widdershins renvoie ainsi à une superstition bien connue (mais pas très populaire de nos jours !) qui considère comme malheureux voire hérétique le fait de marcher dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Jowe Head a sa façon n’a jamais fait que ça. Et cet album en témoigne, lancé en mode barde folk par deux titres de conteurs magnifiques. « Lyke-Wake Dirge » et « Tankerton Bay (The Street) « posent un cadre désuet, porté en mode voix/mandoloncelle et guitare, comme si on se trouvait dans une arrière-cour victorienne. Le chant est âpre mais inspirant, invitant à un voyage où se mêlent mémoire des lieues et souvenirs de ceux qui y ont vécu. Head enchaîne sur un bien curieux et excellent « Minotaur Song. » Jowe Head chante ainsi d’une voix gentiment régressive et enfantine, en jouissant du éfi que la figure cornue lance à la face du monde. Faire tout ce qui n’est pas bien, tant qu’on nous le permet… Widdershins est aussi un catalogue de visages étranges, de lieux hantés et de personnages réprouvés. C’est un cycle de chansons bringuebalant où les hommes sont couverts de boue et sont aux prises avec des sorcières sensuelles et mal intentionnées. L’accompagnement conçu par Jowe Head est tantôt traditionnel (avec des instruments anciens) et rétro-psychédélique, tantôt plus expérimental autour de sons de basse (la spécialité du bonhomme), de bidouillages à la John Meek « (Long Live The Sun) » qui grondent et foutent la frousse (le génial « Ode To Krampus »). La rythmique constitue une liaison solide entre les morceaux. C’est elle qui délivre cette pulsion vitale et donne cette impression d’une caravane ou d’un cirque de monstres qui défilerait sous nos yeux et nos oreilles saisis d’effroi.

Car il y a une forme de menace sourde qui se dégage de ces personnages et de ces récits, comme si les formes d’antan, mystérieuses et parfois venues d’ailleurs allaient fondre et dissoudre notre monde aseptisé et supposément moderne. Jowe Head fait penser sur son dispositif à un Lovecraft désinhibé, lançant ses créatures et ses prédictions apocalyptiques à l’assaut d’un monde dont il se sent éjecté. Extraterrestrials est épatant et l’un des morceaux les plus impressionnants du disque. Ils sont là enfin et ils ne ressemblent pas à ce qu’on avait imaginé. Extras, dans un registre similaire, bruyant et métallique, est aussi très réussi. Jowe Head nous offre quelques reprises savoureuses avec notamment une version remarquable du « Nottamun Town » de Fairport Convention. Plus loin, on retrouve également une interprétation plus qu’audacieuse d’Einsturzende Neubauten (« Ein Stuhl In Der Hölle ») ainsi qu’une reprise de The Incredible String Band.

A l’image de ce qu’il faisait avec Daniel Treacy sur les Television Personalities, mais avec une orientation freak folk plus prononcée, Jowe Head rend hommage à travers cette collection de chansons à une histoire populaire et en partie oubliée des musiques britanniques. Avec elle, c’est évidemment le pays réel qui ressurgit avec ses traditions, ses rapports sociaux et le souvenir de ses luttes en offrant un contrepoint chaucerien à l’époque contemporaine.  Entre l’évocation de Baba Yaga, la sorcière russe maléfique la plus connue, celle du poivrot légendaire John Barleycorn (sur King of The Corn) ou encore de la vieille histoire des deux corbeaux (Two Ravens), Jowe Head prolonge les travaux d’une contre-culture qui se déploie depuis Moorcock, jusqu’à Iain Sinclair, en passant bien sûr par Alan Moore et Julian Cope. « Half Bike « renvoie autant aux travaux géniaux du romancier et poète Flann O’Brien qu’à une version atrophiée de Syd Barrett. Il faut être anglophile et fan d’histoire alternative pour apprécier ce disque à sa juste valeur mais il y a suffisamment de matière et de propositions musicales différentes ici pour qu’on soit émerveillé et saisi par le charme de cet Outremonde que Head explore depuis au moins deux décennies maintenant.

Widdershins est une réussite indéniable, un foisonnement créatif assemblé avec les moyens du bord et l’énergie artisanale et appauvrie d’une marge qui étouffe. C’est un voyage dans un bestiaire clandestin et salutaire où on ne craint pas de faire tomber son téléphone ou de griffer sa voiture. Il n’est pas certain que cela permette aux forces de l’ombre de reprendre le contrôle du monde mais c’est à partir de ces îlots de résistance qu’on pourra recomposer une conscience populaire, renouer avec le cours de notre histoire et espérer abattre les géants. Jowe Head est aussi costaud et déchaîné ; on peut se moquer de lui ou, comme nous, croire en son pouvoir de suggestion.

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My Disco: « Environment »

7 juin 2019

Cinquième album du trio australien, Environment a été enregistré en Allemagne. Pochette sombre avec un genre de monolithe abstrait et sans aucun texte, le fait qu’il a été produit dans le studiod’Einstürzende Neubauten enfonce encore le groupe dans la noirceur.
My Disco avait débuté au début des années 2000, rapidement sous la houlette de Steve Albini en signant des albums de punk-rock minimaliste un peu autistes et puis avec leur Little Joy, ils avaient vraiment trouvé une formule originale : ligne de guitare et de basse répétitives et c’est la batterie qui créait variations et mélodies sur des climats particulièrement tendus. Severe, album précédent de 2015 avait alors fait évoluer le groupe vers quelque chose d’encore plus sombre et dérangeant…


Environment voit le combo évoluer vers musique qui devient pratiquement abstraite. C’est une sorte de drone organique et déconstruit. La batterie se transforme en percussions. Elle n’est plus vraiment jouée mais frottée ou raclée à la manière de leur compatriotes de Sky Needle. Une note de guitare et de basse est samplée et étirée pour laisser cette texture mouvante tourner en rond dans la pièce. Ici, les musiciens renoncent à jouer de la musique avec leurs instruments mais les utilisent pour créer des sons.
Et puis au milieu il y a
ura ce « Rival Color », rythmique tribale, chant d’outre tombe et tension extrême pour cette paisible fin d’album sous la pluie et cette façon hors normes de voir des musiciens tourner le dos à leur musique.

***1/2


Katie Dey: « solipsisters »

6 juin 2019

Katie Dey n’avait pas donné signe de vie depuis trois années et son emblématique opus, Flood Network. Il était donc temps pour la musicienne australienne de réapparaître avec cet album un peu surprise, solipsisters.

Ce qui fait l’originalité de la native de Melbourne, c’est celle d’allier bedroom-pop et pop expérimentale pour en faire un résultat plutôt exceptionnel.e sera, ainsi, à travers des textures brumeuses et des sonorités extra-terrestres que Katie Dey tire son épingle du jeu notamment sur le titre d’introduction nommé « waves » mais également sur le piano hypnotique de « stuck » et « dissolving ».

Avec une interprétation débridée et étrange et des instrumentations alliant le synthétique et l’organique rappelant quelque peu les allures d’Animal Collective période Feels, elle continue de nous embarquer dans un univers parallèle qui s’avère illogique mais se révèle charmant au final.

Impossible, donc, de vouloir résister aux épopées audacieuses de l’éblouissant « shell » où elle se confie sur sa voix bien particulière ou bien de « unforming » la révélant en tant que compositrice affirmée.

S’achevant sur un magistral « sieve », Katie Dey opère un autre tour de force avec ce solipsisters plus lumineux et moins chaotique qu’à l’accoutumée. Avec un univers musical transcendant et des textes personnels dont il faut décoder les références, l’Australienne sait comment emmener son auditeur très loin de la planète.

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Light Conductor: « Sequence One »

11 mars 2019

« Une soupe cosmqiue ; c’est ainsi qu’est décrit le nouveau projet le Jace Lasek (The Besnard Lakes) et de Stephen Ramsey (Young Galaxy) réunis sous le nom de Light Conductor qui nous arrivent avec un premier album intitulé Sequence One, une œuvre contemplative qui combine adroitement lambient, l’expérimentation électronique et le space-rock.

S’il y a un mot pour décrire la musique de Light Conductor, c’est la patience. En effet, Lasek et Ramsey prennent tout leur temps pour développer des morceaux qui se caractérisent par des structures très simples et volontairement répétitives. Les deux musiciens se connaissent très bien et s’amusent depuis quelques années à créer des « improvisations lentes » en utilisant des synthétiseurs modulaires.

La première face du disque est composée de deux plages qui, en réalité, n’en forment qu’une seule. D’une durée de plus de onze minutes, « A Bright Resemblance » est basée sur une mélodie de six notes répétée en boucle. Le rythme est lent, avec de subtiles variations de textures : ici une basse pour asseoir la pulsation, ici un thérémine qu’on dirait sorti d’un vieux film de science-fiction. L’ensemble peut rappeler un groupe comme Tangerine Dream, mais aussi la musique minimaliste dans la tradition de Steve Reich, Terry Riley, La Monte Young ou alors Philip Glass.

S’enchaîne ensuite « Chapel of the Snows », elle aussi construite selon le même motif de six notes mais qui se désagrège en un long drone. De ce bruit blanc émergent finalement des notes vers la fin du morceau, avec des sonorités de synthétiseurs qui ressemblent presque à des violons. La musique s’éteint comme elle a commencé au début du disque, doucement et sans qu’il n’y ait eu vraiment de pic d’intensité. L’important ici n’est pas la destination, mais le voyage.

La face B s’ouvre sur la composition la plus monocorde de l’album, intitulée « Far from the Warming Sun », qui s’articule autour d’une lente pulsation électronique. L’absence de mélodie ou d’harmonie crée forcément une impression de vide, même si on se doute bien que c’était là l’effet recherché par Lasek et Ramsey. Il n’eb demeure pas moins que, sur une durée de plus de dix minutes, le tout s’avère parfois un peu trop statique.

Les deux dernières compositions de l’album forment elles aussi une sorte de diptyque. « When the Robot Hits the Water » marque un changement de tempo vers une pulsation plus rapide, avec des effets électroniques à façon « On The Run » du Pink Floyd mais on pense surtout au travail de Boards of Canada pour le côté très rétro de ce mélange entre électronique et psychédélique.

Tout cela n’est pas là par hasard. Lasek est un partisan de la bonne vieille technologie analogue dans son travail de réalisateur et « Sequence One », enregistré au studio Breakglass, témoigne de cette quête d’une sonorité imparfaite, comme altérée par le temps.

L’album atteint son point culminant sur l’éponyme « Light Conductor », le seul titre qui évoque de loin l’univers sonore des Besnard Lakes. C’est dû entre autres à l’entrée en scène d’une guitare électrique mais aussi à la présence de la voix de Catherine McCandless, la femme de Ramsey et sa partenaire dans Young Galaxy. On comprend alors que cet opus doit être perçu comme un tout, avec cette lente progression nous menant jusqu’à cette finale krautrock explosive.

Sequence One est un album un peu déroutant pour quiconque s’attend à retrouver quelque chose qui s’apparenterait de près ou de loin au psych-rock teinté de shoegaze des Besnard Lakes ou à la dream pop de Young Galaxy. Mais il s’agit d’une œuvre cohérente, un peu en-dehors de son époque, qui s’apprécie davantage avec une paire d’écouteurs ou plongé dans une obscurité complète.

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Exploded View: « Obey »

10 octobre 2018

En 2016, le désormais trio Exploded View sortait un premier album éponyme caractérisé par une approche musicale qui allait droit au but. Toutes les chansons de ce disque furent enregistrées en une seule prise ce qui leur conférait une allure quelque peu brouillonne. Menée par la journaliste et activiste politique Anika Henderson, les voici qui reviennent à la charge dernière avec un nouvel album intitulé Obey.

La démarche artistique du combo est fondée, selon elle, sur ce préalable : « We live in a society where we must obey or risk punishment. This can be social punishment, legal punishment or emotional punishment ». Même si nous vivons dans un Occident dit « civilisé », l’existence a toujours été caractérisée par des relations inégalitaires qui, à coup sûr, basculent dans la vengeance et l’humiliation.

Musicalement, Exploded View modifie sa méthode de travail en délaissant totalement l’approche « une seule prise » préconisée sur le précédent effort. Isolé pendant trois mois dans son studio maison, le groupe en a profité pour complexifier quelque peu l’orchestration de ses chansons… mais ça ne change pas grand-chose au résultat final.

Henderson chante toujours comme une émule de Beth Gibbons de Portishead, mais avec des capacités mélodiques nettement moins intéressante. La musique, elle, se transforme en une sorte de krautrock faussement hyperactif. Exploded View prend certains risques sans totalement convaincre.

En effet, Obey est un disque de transition situé à mi-chemin entre le penchant habituel de la formation pour des improvisations échevelées et son désir d’enrober de manière sophistiquée ses chansons. Les très bons moments en côtoient d’autres, assez ennuyants. Si l’extrait « Sleepers », l’électro-folk « Open Road, » le menaçant « Raven Raven » et l’électro-rock « Dark Stains » atteignent la cible, on se lasse sérieusement de « Come On Honey » (du sous Jesus and Mary Chain dont la structure et le texte sont inutilement répétitifs), de la dépouillée et soporifique « Letting Go Of Childhood Dreams » et du « velvetien », un peu sous dimensionné, « Rant ».

Exploded View nous propose dix titres claustrophobes sis entre le rêve éveillé et la dure réalité. Ce positionnement musical est trop flou et n’est pas assez affirmé pour qu’on puisse s’identifier véritablement avec le trio. Miné par les chansons quelconques, Obey est un disque à classer dans la catégorie « on demande à voir ». Les intentions créatives sont fort louables, mais c’est peut-être un manque de maîtrise musicale qui empêche le groupe d’atteindre son plein potentiel, surtout quand on se targue de se lancer dans l’expérimentation.

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