Exploded View: « Obey »

En 2016, le désormais trio Exploded View sortait un premier album éponyme caractérisé par une approche musicale qui allait droit au but. Toutes les chansons de ce disque furent enregistrées en une seule prise ce qui leur conférait une allure quelque peu brouillonne. Menée par la journaliste et activiste politique Anika Henderson, les voici qui reviennent à la charge dernière avec un nouvel album intitulé Obey.

La démarche artistique du combo est fondée, selon elle, sur ce préalable : « We live in a society where we must obey or risk punishment. This can be social punishment, legal punishment or emotional punishment ». Même si nous vivons dans un Occident dit « civilisé », l’existence a toujours été caractérisée par des relations inégalitaires qui, à coup sûr, basculent dans la vengeance et l’humiliation.

Musicalement, Exploded View modifie sa méthode de travail en délaissant totalement l’approche « une seule prise » préconisée sur le précédent effort. Isolé pendant trois mois dans son studio maison, le groupe en a profité pour complexifier quelque peu l’orchestration de ses chansons… mais ça ne change pas grand-chose au résultat final.

Henderson chante toujours comme une émule de Beth Gibbons de Portishead, mais avec des capacités mélodiques nettement moins intéressante. La musique, elle, se transforme en une sorte de krautrock faussement hyperactif. Exploded View prend certains risques sans totalement convaincre.

En effet, Obey est un disque de transition situé à mi-chemin entre le penchant habituel de la formation pour des improvisations échevelées et son désir d’enrober de manière sophistiquée ses chansons. Les très bons moments en côtoient d’autres, assez ennuyants. Si l’extrait « Sleepers », l’électro-folk « Open Road, » le menaçant « Raven Raven » et l’électro-rock « Dark Stains » atteignent la cible, on se lasse sérieusement de « Come On Honey » (du sous Jesus and Mary Chain dont la structure et le texte sont inutilement répétitifs), de la dépouillée et soporifique « Letting Go Of Childhood Dreams » et du « velvetien », un peu sous dimensionné, « Rant ».

Exploded View nous propose dix titres claustrophobes sis entre le rêve éveillé et la dure réalité. Ce positionnement musical est trop flou et n’est pas assez affirmé pour qu’on puisse s’identifier véritablement avec le trio. Miné par les chansons quelconques, Obey est un disque à classer dans la catégorie « on demande à voir ». Les intentions créatives sont fort louables, mais c’est peut-être un manque de maîtrise musicale qui empêche le groupe d’atteindre son plein potentiel, surtout quand on se targue de se lancer dans l’expérimentation.

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Mothers: « Render Another Ugly Method « 

Avec Render Another Ugly Method on retrouve Mothers dans les mêmes dispositions que celle de leur premier album en 2016, When You Walk A Long Distance Youe Are Tired. Kristine Leschper demeure capable d’amalgamer mélodies dolentes et guitares déformées et de cultiver breaks de six cordes, feedbacks hasardeux et chorus maussades.

Ces éclairs s’affichent avec ostentation sur « Pink » mais se hasardent aussi sur des territoires plus ambient (« Mother And Wife »). Leschper manie à merveille le contraste entre une voix titanesque et imperfection de son registre vocal, en particulier sur un titre comme »Baptist Trauma » où Mothers joue avec plyrythmie des percussions et vocaux agités et nerveux.

Ce climat ne se démentira jamais y compris dans les passages les plus intrumentaux à l’exemple de « Western Medecine ». Ceci dit, tout l’album pourrait est l’équivalent aural d’une attaque de panique quelle que soit l’importance prise soit par Leschper soit par l’instrumentation.

Mothers sont allés jusqua’u bout de leur logique qui consiste à faire de la musicalité, plus ou moins harmonieuse, un univers à part entière; à mi-chemin entre discordance et confort d’écoute, ils se sont appropriés une niche pas nécessairement édifiante mais indubitablement efficace.

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The Jean Paul Sartre Experience: « I Like Rain »

The Jean Paul Sartre Experience se sont formés en Nouvelle Zélande en 1984. Leur musique était un mélange atypique de folk-rock psychédélique visanà à nopus arrimer à une extase difficile et douloureuse Leur colère adolescente s’exprimait ainsi au travers de litanies fragiles et dépouillées. Leur répertoire est typiquement axé sur le rock qui faisait la pluie et le beau temps dans les années 80, avec une forte tendance à loucher du côté du label Flying Nun des années 80. Il y a donc des côtés bluesy et plus délirants ainsi que des choses délirantes ou majestueuses.

Leur discographie, rassemblée ici, est particulièrement irrégulière et ,ne s’adressera donc qu’à des amateurs avertis capables d’être indulgents avec les compositions sur-produites aux côtés de titres dont chez qui l’ambition expérimentale se heurte au mur de réalités plus lucides et prosaïques.

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Son Lux: « Bones »

Ryan Lott passe d’un projet avec son combo Son Lux (désormais constitué de trois membres) et Bones ne fait pas exception, à la règle. Toujours aussi instable Lott a rechangé de label et ce disque est, son dixième enregistrement, si on cumule LPS, EPs, etc.

Lott est avant tout un visionnaire et Bones affiche une thématique robuste et une instrumentation orchestrée comme à l’opéra. Son Lux nous livre un large échantillonnage de dramaturgie sur des titres évoquant le temps, les changements et la mort. Musicalement les structures sont évanescentes et fluctuantes avec des synthés qui servent de brise au-dessus de percussions froides et industrieuses.

Chaque moment est ainsi rattaché à l’autre avec un « Flight » « spacey » et éthéré et un « This Time » riche et tribal. Le chorus vocal de Lott est unique, souvent modulé et vecteur de peine, et il atteint les profondeurs les plus basses sur « I Am The Others ».

Le groupe a déjà jalonné des structures familières et il n’a auccune peine à se refaire les muscles sur Bones. On retrouvera l’emphase joyeuse qui couronnait Lanterns ; c’est un chemin bien pratique et efficace même si il sonne déjà rebattu.

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Eternal Tapestry: « Wild Strawberries »

Eternal Tapestry ont décidé de se retirer dans une cabane reculée de l’Orégon pour s’acclimater au climat qui allait présider à l’enregistrement de leur dernier album. C’est là qu’ils ont passé heure après heure en interminables jam sessions et compositions qui ont donné naissance à ce double album, Wild Strawberries.

Il est évident que cet environnement rural a inspiré le disque puisque la plupart des titres portent des noms de plantes et de fruits de la région. L’approche est d’ailleurs plus détendue, pastorale et une grosse partie des morceaux dépasse les 10 minutes. L’immersion que s’est imposé le groupe n’aura pas été inutile car ce sont les passages les plus réussis du disque.

Les improvisations ont cette légèreté proche de l’euphorie qui se traduit par des répétitions de phrases et une utilisation intensive des pédales d’écho. Les vocaux, eux, reçoivent un traitement propre à celui du shoegaze, identique à ce que serait une version plus douce de Spacemen 3 ou The Telescopes. La guitare se fera, par moments, plus appuyée (sur « Enchanter’s Nightshade » par exemple) mais dans l’ensemble le son restera adouci et agréable à l’oreille.

Cette humeur nous permet de mieux imaginer les paysages imaginaires que nous proposent « Lace Fern » ou « Pale-Green Sedge » guidés par des riffs qui nous entraînent vers des directions imprévisibles. Le morceau le plus travaillé sera « White Adder’s Tongue », un titre permettant aux claviers en sustain d’être en charge de sa progression épaulés par des touches de guitare grattée et qui semble être née d’une erreur. Peu à peu la composition va évoluer à partir d’une recette stéréotypée pour se transformer en une expérience qui va nous absorber sous des loops de claviers et des percussions énergiques avant que la climax n’intervienne sous la forme de cuivres qui, ensuirte, vont disparaître en fade out.

Cette fin sera d’ailleurs frustrante d’autant plus que le majeure partie des plages se terminent aussi abruptement. Ce sera le seul point d’achoppement de ce disque policé et dont la suspension brumeuse sera aussi brutalement interrompue.

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His Name Is Alive: « Tecuciztecatl »

His Name Is Alive est le projet issu du cerveau de Warren Defever, un natif de Detroit, qui a exploré de nombreux terrains musicaux après une carrière de 30 ans faite de 13 albums et de plus d’une cinquantaine de productions diverses.

Après avoir tâté de textures éthérées en loops, de la pop baroque, des pastiches influencés par les Beach Boys et des sensibilités hendrixiennes, le cryptiquement nommé Tecuciztecatl va enrichir l’esthétique de His Name Is Alive tout simplement parce qu’il s’agit de quelque chose qu’ils non’ jamais fait auparavant.

Nous avons affaire ici à un album de psyche-rock on ne peut plus sombre et qui a jeté par dessus bord la pop légère et souple qui infusait Xmmer ou Detrola tout en gardant les tropes « classic pop » tordues qui ont fait de Defever un artiste toujours aussi vital depuis plus de 20 ans.

Tecuciztecatl est un opéra rock psychédélique,par conséquent un « concept album » qui utilisera le procédé de la narration, ici des jumeaux, pour explorer les racines des luttes de pouvoir, de la dialectique entre domination et soumission et des dynamiques qui entrent en jeu ainsi.

C’est une lutte épique entre les deux personnages, entre le Bien et le Mal, dont le miroir sera la science et la mythologie, le secret et le sacré, le profane et le spirituel.

Le titre d’ouverture, « The Examination », va ainsi introduire le diptyque qui sera le schéma présidant au disque. On y trouvera des guitares qui oscilleront entre le grinçant et le sinueux, les vocaux placides mais somptueusement élevés de Andrea Morici, une six corde qui vous lavère (Dusty Jones) et des percussions minimalistes (John Rowe).

Le tout véhiculera donc un parfum schizophrénique : combustif quand Morici parle du jumeau dominant (« I will consume you/ You will be a part of me/ You’ll be reflected)mais aussi vulnérable, par exemple sur « I Believe Your Heart Is No Longer in This Room » et des vocaux fragiles qui roulent et égrainent : « Stories told in reverse/ But I pushed you out first ».

Pour s’efforcer de ne pas être didactique, le disque est nuancé par un humour souvent macabre tranchant ce qui est trop gravement sérieux et accompagnant une frivolité ludique.

Cette juxtaposition qui donnera intérêt à un album balançant entre deux humeurs ; c’est également cette volonté de ne pas choisir entre les deux visions proposées qui maintiendra intérêt pour un artiste jamais à court d’idées et questionnement sur des idées qui ne devraient jamais cesser de nous agiter.

***1/2

Goat: « Commune »

Pour un groupe de de musiciens suédois psychédéliques experts en l’art de théâtraliser leur art, la déclaration faites par leur leader à propos de la genèse de Commune est assez facétieuse. Dire que le combo a juste fait un peu de musique avec quelques percussions et quelques riffs met volontairement en sourdine la clameur qui a accueilli les débuts de Goa (Le Bouc)t, issus de la ville semi fictionnelle de Korpilombolo.

Il n’est pas pour autant difficile d’être immédiatement saisi par le titre d’ouverture, « Talk to God », qui semble commencer là où World Music s’était arrêté en 2012. Les vocaux plaintifs harmonisés sur des riffs qui semblent former murs sur murs de bruits déclenche une réaction physique semblable à leur « sngle » initial, « Goatman », il y a deux ans.

À nouveau les personnages de la mythologie « Goatienne », tels Gotaman, Gothead et Goatlord, lèvent leurs têtes cornues et nous introduisent de nouveaux membres, « Goatchild » et « Goatslaves », et déploient leurs nappes vocales innombrables sur des narrations dont la portée semble sans fin.

On pourrait parler de musique épique si elle n’était pas aussi disjonctée et si l’inspiration ne venait pas d’endroits sombres plus proches du black metal que du rock progressif teinté de légendes féériques.

Goat est pourtant un groupe progressif dans la mesure où une progression peut y être trouvée. Sur le « single » « Words », le groupe utilise une cadence éléphantesque et robotique plus dansante que les freakouts habituels même si la pédale wah wah envoie toujours autant ses pointes acides et addictives.

Goat est parvenu à s’inspirer du passé sans y être figé. Un schéma qui produit une suite logique mais non pas identique et qui nous engloutit encore plus dans l’étrangeté.

***1/2

Shintaro Sakamoto: « Let’s Dance Raw »

Si Sofia Coppola réalisait aujourd’hui Lost In Translation il serait aisé d’imaginer que Shintaro Sakamoto trouverait une place pour figurer sur la bande-son. Cet auteur compositeur japonais en est ici à son deuxième album et il est vrai que Let’s Dance Raw a ce même air de cool et de laidback, cette même combinaison d’expérimentation légère et de mélodie qui caractérisait lamusique du film.

Le premier album de Sakamoto, How To Live With A Phantom, était un mélange de folk et de psychedelia alors qu’auparavant il avait fait partie d’un groupe rock psychédélique de Tokyo très populaire dans son pays natal, Yura Yura Teikoku.

Ici, le musicien franchit un nouveau pas dans la recherche sonique avec une psychedelia onirique et quelque peu brumeuse dans laquelle sont intégrés des sons de steel guitar moulinés au travers d’un processeur et du piano électrique. Le résultat en est une pop mélodique, légèrement teintée de disco ou, sur un « You Can Be A Robot Too » mené par le banjo, une touche de country.

La chanson titre, elle, rappelle le David Bowie de la période « Starman » qui se serait accouplé avec le son modern dico du Chic de « Get Lucky ». Cet album, tout travaillé qu’il soit, ne manque pas, toutefois, de faux pas, par exemple les voix gonflées à l’héliun de « Extremely Bad Man » ou de « Birth Of A Super Cult » deviennent rapidement agaçantes tant elles sonnent comme un gimmick et, par moments, le disque véhicule un climat quelque peu clinique.

En fait Let’s Dance Raw se singularise par son morceau d’ouverture, un « Future Lullaby » que les vocaux de Fuko Nakamura transforment en une pièce d’atmosphère où la béatitude se révèle harmonieuse, et le titre qui clôt l’album, un « This World Should Be More Wonderful » dans lequel le souhait qui y est formulé sonne presque vrai.

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The Flaming LIps: « 7 Skies H3 »

The Flaming Lips aiment de toute évidence les gimmicks et au «  Record Store Day  » (journée de promotion organisée par les labels indépendants) le groupe a fait connaître une de leurs plus absurdes fantaisies, 7 Skies H3. Originellement il s’agissait d’une sortie limitée vendue à $5 000 (prix minimum) car il s’agissait d’un enregistrement qui, sur clef USB, contenait 24 heures d’enregistrement, 24-Hour Song, le tout effectué en une seule prise. Trois ans plus tard le groupe a décidé d’en sortir une version plus courte pour ceux qui, on peut les comprendre, n’ont pas eu la volonté d’écouter l’intégrale.

7 Skies H3 est censé offrir ce qui sont considérés comme les meilleurs moments de l’artefact original ce qui est, quelque part, dans la mesure où certaines des meilleurs plages ne se fondent pas de manière naturelle. Les morceaux choisis semblent même l’être en vrac ce qui ôte une grande partie de la magie d’un 24-Hour ici fragmenté.

Il n’en demeure pas moins que chaque composition, prise en soi, a une certaine allure, que ce soit « In A Dream » évoquant The Silver Apples ou les cris de paniques qui encadrent les orchestrations de harpe luxuriantes sur « Riot In My Brain !! ». C’est là que, malgré ses défauts, réside la beauté de 7 Skies H3:The Flaming Lips ont l’hiaileté de construire une suite ambitieuse explorant différents genres que ce soit la musique « ambient », le noise rock ou la neo-psychedelia.

La gageure est que l’album parvienne à être si consistant malgré ses options et les problèmes qui en résultent, à savoir la fluidité entre les 10 compositions. 7 Skies H3 est avant tout un disque instrumental qui montre tous les trucs dont le groupe est capable : la vois tendue de Wayne Coyne quand il a l’occasion de l’utiliser, la virtuosité multi instrumentale de Steven Drozd ou l’impressionnante discipline de Kliph Scurlock à la batterie.

La dynamique du groupe est impeccable mais l’album aurait certainement pu mieux faire si il avait tenté de capturer l’attention de l’auditeur. Il faut que ce dernier s’y immerse pour pouvoir y trouver matière à appréciation ; finalement 7 Skies H3 est un « concept album » méritant le respect et s’apparente comme une mise en abyme de cet autre « concept album » de 24 heures.

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Dub THompson: « 9 Songs »

Dub Thompson est un duo (Max Pulos et Evan Laffer) qui n’a pas son pareil pour brouiller les pistes. D’une part il n’y a rien qui s’approche du « dub » dans leur musique et d’autre part leur album 9 Songs n’en comporte que huit (peut-être est-ce une référence au film de Michel Winterbottom du même nom). Enfin, bien qu’originaires de l’affluante banlieue du nord de Los Angeles, Agoura Hills, qui a donné naissance à de groupes à succès comme Linkin Park et Hoobastank, leur répertoire n’a rien à voir avec ce à quoi on pourrait s’attendre d’un tel lignage.

Comment, d’ailleurs, décrire leur musique si ce n’est pas le fait qu’elle est, d’un titre à l’autre, autant irrésistible que cela puisse se concevoir ? La salve qui ouvre l’album, « Hayward », est, à ce titre, un début de démonstration plus que convaincant.

Produit par Jonathan Rado (Foxygen), 9 Songs, est en effet une exemplaire démonstration de comment changer de vitesse, passer de manière décisive d’un refrain psyche-pop impeccablement construit autour d’un chorus hypnotique (« No Time ») à la chanson titre qui, elle, va nous offrir une version volontairement abâtardie et déglinguée de ce qui aurait pu être une musique de film signée Ennio Morricone.

Le « single » « Dograces » emprunte au Beck de Odelay un riff au goût rance, transformant ce qui pourrait être un hymne « slacker » à quelque chose de plus tempêtueux, fil conducteur qui va courir tout au long de l’album. Ajoutons-y des effets replets de drones psychédéliques, une énergie infectieuse et on aboutit à un disque qui sonne comme une fête de carnalal qui aurait décidé de virer dans le sinistre.

Faute de définir la musique de Dub Thompson, il appartient de se poser la question de savoir si elle doit être prises au sérieux. La ribambelle stylistique semble indiquer que non mais la musicalité qui imprègne chacun des morceaux incite à penser le contraire. La décision appartiendra donc à celui qui l’écoutera.

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