Madeline Kenney: « Sucker’s Lunch »

Madeline Kenney, chanteuse originaire d’Oakland en Californie, n’est pas intéressée par une approche simple. La sienne est en spirale et en couches où la guitare défie toute catégorisation facile, tout comme son aversion pour les accroches de la mélodie pop traditionnelle. Sur son troisième disque, Sucker’s Lunch, Kenney applique cette instance musicale idiosyncrasique aux complexités des relations. 

Elle continue ainsi à montrer une affinité pour les chansons qui s’envolent et tourbillonnent avec intensité cet opus. Ces morceaux peuvent sembler minimes au départ, mais il y a une beauté en couches qui se révèle à l’écoute. Kenney se rapproche du son art rock de ses débuts (Night Night at the First Landing en 2017) sur Sucker’s Lunch, en incorporant sa guitare comme un morceau mélodique majeur dans ces compositions. Mais elle continue également à s’appuyer sur les harmonies chatoyantes et les éléments électroniques de son deuxième album de 2018, Perfect Shapes. L’approche mélodique de Kenney vient souvent d’un angle inattendu, comme sur « Sugar Sweat », où son chant éthéré est soutenu par des lits luxuriants de synthés, des accents de saxophone et ses lignes de guitare filiformes. Bien qu’elle ne soit pas toujours immédiate ou familière, la musique de Kenney montre une puissance captivante. 

Jenn Wasner de Wye Oak a produit Perfect Shapes revient, cette fois-ci avec son compagnon d’orchestre Andy Stack, alors qu’ils prennent tous deux en charge la coproduction. Leur production est un élément particulièrement fort, donnant à certaines chansons, comme « White Window Light », une présence instrumentale imposante, tandis que d’autres, comme « Sweet Coffee », reçoivent une subtile chaleur.

Tout comme Kenney cherche le chemin le moins fréquenté musicalement, elle est tout aussi réticente aux réponses faciles sur le plan lyrique. Au lieu de cela, elle se penche sur les réalités difficiles de l’amour. « Double Hearted » voit l’artiste être déchiré dans différentes directions, la capturant dans un moment de spirale qui atterrit vers le point bas émotionnel de « Cut the Real » oùelle semble nier même la réalité autour d’elle. Ailleurs, dans la ballade intime « Sucker », Kenney va réfléchir à l’investissement continu d’énergie dans un amour fragile. 

De même, les chansons d’amour de Kenney ne sont pas maladivement douces ou flatteuses. Elle s’inspire plutôt de la tension entre la réserve romantique et le désir de se jeter dans l’amour avec un abandon inconsidéré. Kenney implore son partenaire, « Please/just forget me » tout en désirant une intimité vraiment vulnérable sur « Tell You Everything ». Il n’y a pas de solution facile à ce problème. Kenney aspire plutôt à la paix dans les moments banals, que ce soit dans l’imagerie romantique simple de son partenaire baigné de lumière ou dans la connexion quotidienne du partage d’une tasse de café. 

Tout comme son prédécesseur, Sucker’s Lunch ne révèle pas tout ce qu’il a à offrir dès la première écoute. Il s’agit plutôt d’un album à combustion lente, avec la voix immaculée de Kenney et des instruments curieux qui attirent l’auditeur dans son labyrinthe compliqué d’émotions. Alors que l’auditeur retire les couches de mélodies vitreuses et les bords discordants, on trouve un témoignage intime des contradictions inhérentes à l’amour.

***1/2

Ohmme: « Fantasize Your Ghost »

Ohmme est duo de rockeuses de Chicago composé de Sima Cunningham et Macie Stewart et qui nous propose ici un opus tout en retenue avec, à l’avant-plan, les harmonies de leur voix éthérée auxquelles répond leur guitare acérée. Un deuxième disque qui sonne comme un projet de studio pensé, repensé, retravaillé pour créer une esthétique minimaliste inégale, mais qui continue de prouver les qualités indéniables du duo, les plaçant au même niveau que des artistes comme les Dirty Projectors ou St. Vincent.

En écoutant Fantasize Your Ghosts, préparez-vous à chercher votre espace dans le cocon de ces musiciennes. Il n’est pas difficile de les imaginer performants l’une face à l’autre, tellement leurs voix ne font qu’une sur tout l’album. Elles chantent et jouent pour elles-mêmes. Un univers lumineux microscopique dont les douces harmonies vocales omniprésentes nous bercent jusqu’à ce qu’un mot ou une note de guitare érafle, profondément parfois. Les textes simples, mais puissants, nous ramènent dans les éclats d’un quotidien qui écorche sans que l’on s’en rende compte. Un jeu de réflexions vocales qui peut devenir lassant à certains moments. L’impression qu’elles se racontent leur propre album reste présente tout au long de l’écoute, un exercice sûrement salutaire pour elles, mais qui peut, parfois, sembler nus faire sortir de ce cocon qu’elles ont tissé pour ells-même.

C’est dans les moments où les instruments sont les plus brutaux quand les accords se déchirent en bruits déchainés que le duo capte complètement l’attention. Et un titre comme « Selling Candy » en sera l’exemple probant.

On y discerne une vulnérabilité de leur univers personnel. Sinon, on tombe dans le méticuleusement planifié, presque aseptisé, malgré des prouesses vocales enchanteresses. La nostalgie d’une stabilité passée idéalisée devient une illusion dissonante.

À quelques endroits, comme dans la délicate « Spell It Out » avec ces violons rehaussent l’atmosphère pour donner une envolée épique à la plage. Pourtant, malgré tous ces beaux détails, la plupart des chansons finissent dans un calme qui laisse un peu indifférent, pour nous laisser en manque de plus. Au moins, la production de l’album rend justice à chaque note d’instrument, chaque syllabe harmonisée par le duo féminin. Si vous voulez quelque chose de plus explosif, on vous conseillera vivement l’écoute de leur album de 2018, Parts, qui offrent des nuances plus près d’une performance sur scène. Une énergie plus proche du postpunk, alors que leur jeu de guitare est plus incontrôlé et se glisse sous la peau, l’électrifie.

Recluses dans une pièce qui peut être leur propre esprit, leur appartement ou le studio du Wisconsin qui a vu naître la forme définitive du projet, les 10 chansons du nouveau projet d’Ohmme semblent jouées à distance. Elles nous échappent la plupart du temps, mais continuent de prouver le talent de ce duo. Si le vide peut avoir une présence forte, ceux de Fantasize Your Ghosts hanteront nos tympans quelques secondes seulement ; mais ce sera, au demeurant, assez pour intriguer.

***experimental rock

Parlor Walls: « Heavy Tongue »

La nature abrasive de certaines musiques témoigne d’une dissuasion violente des normes et du statu quo, de l’absence de réflexion sur le « tout est parfait ». Cela parle aussi à tout un chacun. Le monde est en feu et vous voulez écouter des accords majeurs ? Non, pas question. Le duo de Brooklyn Parlor Walls reconnaît l’importance du moins agréable, du coup de pinceau brûlé, sur leur nouvel album, Heavy Tongue, une brillante continuation d’une no-wave imprégnée de bruit qui a défié les conventions et a tourné l’écoute sur un tohu-bohu depuis plus de 6 ans. Les dispositions s’échangent comme des colporteurs sur un marché aux proportions sombres – le désir pour le sombre, l’attrait pour le grotesque, l’entrain pour l’anxiété – et inversement – tout cela en un clin d’œil, car rien n’est permanent. La soudaine explosion de synthétiseurs et de samplers sur l’ouvrerture « Birds of Paradise », qui s’enfonce dans le noir comme le sonar d’un sous-marin, se juxtapose au grondement [apparemment] automatisé des tambours. Ces deux instruments sont dirigés par la moitié du groupe, Chris Mulligan, ce qui est impossible. C’est une atmosphère sombre et inhumaine, avec seulement les cris de la chanteuse Alyse Lamb comme indication de la présence de chair et de sang dans l’ensemble. Sa guitare s’enfonce dans des répétitions enroulées, une chaîne de montage se met en marche en appuyant sur un bouton.

A partir de là, Heavy Tongue entre dans une sorte de lutte acharnée entre l’homme et la machine. L’électronique, à la fois lugubre et curieuse, se charge de « Game » et de « Lunchbox », les sentiments s’infiltrant dans la voix de Lamb et créant en elle quelque chose de totalement autre. Le glamour des années 80 flirte avec des samples extraterrestres sur « Violets », et il est magnifiquement enchaîné avec la tristesse du néon. Les attaques de Mulligan font de cette chanson un morceau accrocheur, sans prétention, qui vous fait trembler, mal à l’aise dans vos propres réjouissances. La seconde moitié de l’album est pleine de doutes, de suspense, de parties symphoniques (« Spinning Gold ») et de chaos. L’infusion de bruit indéchiffrable avec des mélodies étranges et des rythmes infectieux qui pulsent hors du corps, ne fait que s’intensifier alors que Heavy Tongue se rapproche de sa fin incertaine (« Rails »), et quand le calme revient enfin, il frappe fort. 

***

LA Priest: « Gene »

Armé d’une boîte à rythmes modulaire conçue et construite par lui-même, l’ancien frontman de Late Of The Pier se promène dans son élément, se réorientant vers la périphérie – une pulsation artérielle fiévreuse faisant avancer le courant d’évasion ququel il a donné ici le nom de Gene. Naviguant entre son domicile au nord du Pays de Galles, la côte sud de l’Angleterre et la Californie tout en enregistrant cette deuxième entrée sous la bannière LA Priest, l’existence de Sam Dust a objectivement, du moins dans un sens physique, occupé un terrain disparate depuis environ un an.

D’un point de vue stylistique, l’énigmatique chanteur continue de défendre le modèle de brouillage de l’identité qui a d’abord frappé sur Inji ; un premier album qui a erré dans l’abandon nomade entre le disco, l’électronique et les frontières expérimentales. Un foyer d’avant-garde que Dust a encore renforcé avec le side-project Soft Hair de 2016, aux côtés de Connan Mockasin, où les structures day-glo du nu-rave, tout comme le genre lui-même, ressemblaient à un souvenir lointain et brumeux.

Le fondateur du label Phantasy et complice de longue date de Dust, Erol Alkan, revient pour coproduire le dernier-né d’un partenariat qui remonte à l’époque de la chaîne Fantasy Black Channel ; tous deux en mode convivial sur Gene, régi comme il l’est par des battements souterrains en tenailles jusqu’à une finition générale brillante.

Ce plan circule, dans sa forme la plus agile, à travers les fébriles atours électro-funk de « What Moves », un premier temps fort qui porte l’allure décalée qui a stimulé la visibilité renouvelée de Dust en quelque sorte au cours des cinq dernières années. Une magie tordue sature de la même manière « Sudden Thing », dont les cordes sirupeuses des années 70 donnent une finesse Roxy Music de l’époque de Country Life-Easy, liée à une imagerie lyrique intense : « Tomber en plein soleil / Tourbillonner / Se faire dévorer par les parasites / Danser à marée basse / Saigner quand l’eau est haute » (Falling in sunlight / Whirling / Eaten by parasites / To dance on a low tide / To bleed when the water’s high). Les pirouettes vocales à la David Sylvian de « Beginning » et de « What Do You See », aux accents reggae, sont des curiosités supplémentaires sur une liste de chansons qui reste en place pendant la plus grande partie de ses quarante minutes.

Tout comme son prédécesseur, Gene fusionne des envolées d’accessibilité en parallèle avec le peu orthodoxe, atteignant une profondeur de ton qui évoque à la fois un malaise ténébreux et gazouillant, et se vante dans une égale mesure d’éclaboussures de brillance psycho-pop non troublée. Les gâteries pour oreilles se déploient en succession rapide, la poussière vient à bout de l’inventivité et de l’ingéniosité familières qui peuvent parfois sembler rares.

***1/2

JG Thirlwell & Simon Steensland : « Oscillospira »

Le compositeur James Thirlwell s’occupe de musique qui change la vie depuis plus de trois décennies, à la fois par le biais de son projet solo Foetus et d’une impressionnante liste de collaborations, y compris des mélanges créatifs et ré-imaginés de compositions de Nine Inch Nails et Pantera. Sur le dernier album de Thirlwell, Oscillospira, il a fait équipe avec le compositeur Simon Steensland pour produire une explosion hallucinante d’un album instrumental. Cet opus est composé d’un soupçon de malséance,de quelques doses d’intensité et d’un amas de chaos qu’on pourrait qualifier de sain. Il est plein d’imprévisibilité, d’intensité et de suspense.

Dès les premières minutes d’écoute d’Oscillospira, vous serez peut-être contraint de décider qu’il s’agit là de votre quintessence, d’une pièce symphonique, cinématographique et d’ambiance bizarre. Mais si vous êtes patient et que vous continuez à écouter ce morceau massif, vous verrez qu’il est tout sauf standard pour le genre expérimental. Elle défie toute catégorisation. Cet album incorpore peut-être des centaines de sons d’instruments différents et dessine de grands traits gras sur la toile.

Oscillospira est le rêve d’une personne souffrant de troubles de l’attention. Il y a des changements incessants dans une forme spastique de feu rapide du début à la fin. Chaque morceau est sculpté avec art pour transmettre le drame et le suspense. L’influence de groupes tels que King Crimson et, dans une moindre mesure, The Trans Siberian Orchestra se fait sentir sur quelques morceaux, notamment « Catholic Deceit », « Papal Stain » et « Herone. Les chansons « Heresy Flank » et « Night Shift » font vraiment souffler la tempête, avec des arrangements absolument explosifs. Les percussions épiques de Morgan Agren (Frank Zappa) sont omniprésentes, avec des parties particulièrement juteuses sur « Catholic Deceit » et « Heron ».

La grande musique va au-delà de la chanson que vous voulez chanter ou d’un rythme qui vous fait taper du pied dans le temps. La grande musique vous change. Qu’il s’agisse d’une transformation émotionnelle ou d’un changement de perspective, certaines musiques vous laissent différent de ce que vous étiez avant de les entendre. Vous ne savez jamais à quoi vous attendre lorsque vous écoutez les nombreuses humeurs d’Oscillospira. C’est une ode à tout ce qui est passionnant et une célébration de la vie humaine.

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Jonny Polonsky: « Kingdom of Sleep »

Travaillant comme instrumentiste pour des artistes tels que Johnny Cash, Neil Diamond et les Dixie Chicks depuis 1996, il n’y a vraiment aucune raison que Jonny Polonsky ait eu besoin de sortir un disque en solo, encore moins six. C’est sa passion pour la musique et sa curiosité artistique qui l’ont conduit à ce projet, qui sont toutes deux évidentes sur son dernier opus, Kingdom of Sleep.

Entièrement autoproduit, cet album est une attaque ambitieuse contre tout ce que le rock est censé être en termes de clichés. Il est psychédélique, nerveux, alternatif et surtout expérimental. Rappelant des films comme Blade Runner et le rock des années 80, Kingdom of Sleep est, à cet égard, bien plus qu’un simple disque de rock, c’est presque comme une musique de film.

Le cinéma ne commence même pas à décrire ces huit titres. Sur cet album, Polonsky prend les conventions du cinéma et crée des chansons qui s’adapteraient facilement à chaque scène, cependant, il ne raconte pas d’histoire. Il ne s’agit pas d’un disque conceptuel mais il dérive certainement d’un lieu similaire.

Prenez « Take Me Home » par exemple ; en combinant la voix râpeuse caractéristique de Polonsky avec une basse profonde, des gongs et un travail électronique, on crée une chanson digne de la plus grande science-fiction d’Hollywood. Bien que ce morceau soit similaire à l’accompagnement du générique de divers films de genre, des chansons comme « A Willing Eye » rappellent directement des conventions cinématographiques spécifiques, comme la scène finale. Avec son fondu enchaîné, son ton brillant et son utilisation experte des synthés, « A Willing Eye » ressemble au dernier morceau utilisé dans un film, après que toute l’action ait été résolue et que les derniers détails aient été réglés. C’est une conclusion appropriée à la fois pour l’album et pour l’histoire.

Avec une durée d’un peu plus de trente minutes, Kingdom of Sleep est incroyablement serré, du début à la fin. Sur seulement huit titres, Polonsky ne perd pas de temps et refuse d’inclure tout ce qui n’est pas absolument nécessaire. Malgré tous ses précédents travaux, cet album prouve à lui seul l’excellence de l’artiste en tant qu’auteur-compositeur sophistiqué.

Tout au long de l’album, Polonsky puise dans son arsenal éclectique. Plutôt que d’écrire un disque de rock avec un quatre-pièces standard, il puise dans le non conventionnel, en utilisant tout, du piccolo à la chorale d’enfants. L’harmonica qui figure sur le disque « Aenerone », essentiellement instrumental, est l’un des points forts de la musicalité du musicien sur ce disque.

L’album est peut-être le plus raffiné sur son titre phare ; « The Weeping Souls ». La percussion utilisée ici est particulièrement forte. Non seulement il y a un doux roulement de tambour sous les couplets et un son profond et plein qui maintient le refrain, mais la voix de Polonsky fait en fait le double du travail, fonctionnant à la fois comme voix principale et comme percussion. L’articulation sur « Take a Look Around » pendant le refrain permet aux consonnes de devenir une deuxième ligne de percussion, démontrant encore une fois les talents d’auteur-compositeur de Polonsky.

Avec un disque aussi court, et si avancé musicalement et esthétiquement, Kingdom of Sleep est sans surprise rare en termes de paroles. Néanmoins, Polonsky fait preuve d’une grande efficacité lorsqu’il a besoin de mots pour faire passer son message. Des lignes comme « Dans la salle d’audience de votre bouche/ vous mettez toutes les langues en procès » ( In the courtroom of your mouth/ you put all tongues on trial) sur « Ghost Like Soul» témoignenet de son lyrisme, un lyriqme pour lequel il n’a tout simplement pas besoin de paragraphes après paragraphes pour valider le message qui se cache derrière Kingdom of Sleep. La musique fait le travail elle-même.

Il y a du pouvoir dans la simplicité ; c’est ce que Polonsky comprend sans doute intimement. Bien qu’il n’y ait rien d’ouvertement fantaisiste ou d’extrêmement compliqué dans ce disque, il n’y a rien de superflu dans le produit final. Il est délicieusement concis et direct, tout en restant stimulant et intéressant. Kingdom of Sleep est digne d’être répété et de devenir une bande sonore de la vie quotidienne.

Plus résonnant des musiques de films que des albums de rock,ce nouvel opus de Polonsky est indéniablement une sortie impressionnante. Ayant travaillé avec certains des plus grands noms de la musique moderne, cet album prouve exactement pourquoi il a participé à ces projets. La musicalité et l’intrépidité de l’artiste s’unissent sur ce disque dans la tempête parfaite pour créer une sortie solo cinématographique et psychédélique.

****1/2

Bohren & der Club of Gore: « Patchouli Blue »

Il existe une période optimale et très spécifique pendant laquelle la musique de Bohren & der Club of Gore sonne le mieux, après que la nuit tombe mais que les lumières de la ville clignotent encore au loin. C’est le moment où vous n’êtes pas le plus ivre mais où vous avez encore du chemin à faire avant d’avoir la gueule de bois, où la conscience ressemble plus à un surréalisme rêveur qu’à la lucidité. Leur son est porteur d’une certaine sensualité sinistre – c’est pour cette raison qu’ils l’appellent « dark jazz » – bien qu’il ne soit jamais dur ou abrasif. C’est une esthétique qui ne perd jamais son attrait particulier, bien qu’elle ait ses limites contextuelles. Essayez de commencer une semaine de travail avec une pirouette de l’un de leurs disques exécutés au ralenti mais, toutefois, de belle facture, et vous risquez de vous retrouver avec un échec au lancement.

Patchouli Blue est le huitième album des comôsitions d’ambiance atmosphérique de Bohren & der Club of Gore depuis qu’il a commencé à s’éloigner du doom metal plus lourd au début des années 90, sous le nom de Bohren. Le groupe allemand a, pendant plus de deux décennies, exploré les profondeurs de l’ambient sombre associé au jazz cinématographique à la manière d’Angelo Badalamenti. Ce dernier point n’est ni fortuit ni sans importance ; il n’y a pas vraiment beaucoup d’artistes de « dark jazz » en particulier, mais l’un d’entre eux s’appelle Dale Cooper Quartet, et leur style fait fortement référence à l’esthétique de Bohren & der Club of Gore. Influent et critique dans le lancement d’une petite mais fascinante sous-culture, Bohren a prouvé une fois de plus sur Patchouli Blue qu’ils sont toujours la meilleure option pour ceux qui cherchent à observer des géants énigmatiques des contrées sises dansun Grand Nord fantasmé.

Les variations que Bohren & der Club of Gore propose sur Patchouli Blue sont subtiles, comme c’est essentiellement le cas depuis leur Black Earth de 2004 Ce n’est ni un défaut ni un problème, forcément ; des modifications radicales d’une approche musicale aussi bien établie et autonome risquent de bouleverser la dynamique du groupe, et si l’idée d’un groupe qui tente de faire du jazz hard-core à la John Zorn est une idée que l’on ne rejettera certainement pas, dans le contexte de leurs albums plus patients et somptueux, c’est aussi une idée qui n’aurait pas beaucoup de sens (bien qu’ils aient influencé un excellent black metal ces derniers temps). Au contraire, ils prennent ce qu’ils savent faire – et soyons clairs, ils sont très doués pour cela – et explorent simplement différentes facettes de cet espace. Le morceau-titre est un point fort particulier, et figure facilement parmi leurs chansons les plus fortes, s’appuyant plus fortement sur des nuances troublantes dans sa première moitié plus informe avant de remplir les espaces libres avec le saxophone et les synthés. De même, le bref « Sollen Es Doch Alle Wissen » est moins pessimiste, plus jazz, une ballade au saxophone qui pourrait glisser entre les moments plus calmes des disques de jazz vintage Columbia ou Blue Note et dont l’anachronisme passerait probablement inaperçu. C’est une belle surprise, qui crée un contraste encore plus saisissant avec les synthés cosmiques de style Tangerine Dream du morceau suivant, « Tief Gesunken ».

Avec l’arrivée des doux accords de Rhodes des années 70, style tempête tranquille, et le chatoiement exotique de « Zwei Herzen Aus Gold », Bohren & der Club of Gore a prouvé que, même 25 ans plus tard, il y a encore de nouvelles cartes à jouer, de nouvelles façons de faire la lumière sur leur obscurité esthétique. Ce qui n’a pas changé, c’est le contexte préféré pour écouter cette musique, dans la pénombre d’une rue calme, lorsque la frontière entre séduction et danger devient irrévocablement floue.

****

Have A Nice Life: « Sea of Worry »

De l’ambitieuse et obsédante mélancolie de Deathconsciousness à la ferveur dépressive de The Unnatural World, Have a Nice Life ont passé une grande partie de leur temps à concevoir des albums conçus pour refléter une véritable vision du monde plongée dans l’obscurité, ou peut-être submergée dans le nihilisme. Ces albums sont aussi philosophiques que cohérents avec les expériences de vie et les influences du chanteur Dan Barrett et du guitariste Tim Macuga. L’aspect le plus intéressant du troisième album du groupe, Sea of Worry, est qu’il montre une croissance et une maturité tout aussi étonnantes et profondes.

Sea of Worry est une nouvelle aventure pour le combo. Maintenant élargi à un ensemble complet, le dynamisme et le son inhérents au groupe ont atteint des sommets sans précédents. Sea of Worry est ainsi divisé en deux moitiés, qui fonctionnent chacune de manière distincte. A travers cette dichotomie, nous voyons que si les deux parties caressent avec lyrisme les limites d’un oubli existentiel, elles opèrent sous deux formes esthétiques différentes. C’est effectivement le présent qui rencontre le passé, réalisé dans un effort beaucoup plus rigoureux. En tant qu’album, les deux faces, les deux moitiés évitent les spirales parfois sans directions de leurs précédents LPs mais opèrent au contraire avec une fixation et un calme qui véhiculent la maturation et la planification.

La première moitié commence par le morceau-titre, qui s’appuie fortement sur le post-punk avec des sons de guitare flous et une basse pulsante qui momifie le morceau dans des tranchées souterraines d’un noir abyssal. Son refrain est, une fois de plus, un testament dans sa brutale honnêteté ; le message est sombre, la potentialité de fonctionner dans une apocalypse environnementale dystopique et corporatiste est quelque chose que nous vivons déjà, nous choisissons simplement de ne pas l’accepter. Cette chanson est optimiste, mais ne soyez pas dupes, il y a une masse de brutalité lyrique sous la surface.

Poursuivant les explorations de sarabande gothique, les aspirations pop de « Dracula Bell » » bénéficient des guitares articulées de Macuga. C’est la deuxième partie du morceau qui devrait dissiper toute idée de rupture avec les sonorités antérieures du groupe. Après une pause, une ligne de basse si macabre que l’on a l’impression que son manche est raclé sur le béton, tandis que la batterie explose en fragments sur un fond de pianos déchiquetés. La voix appelle le morceau dans une masse décadente de bruit apocalyptique. « Science Beat » agit comme un merveilleux nettoyeur pour une palais de velours, tout en maintenant l’élan de l’album. Magnifiquement harmonique, contemplatif et riche, il y a une superposition veloutée à sa production qui flotte dans l’espace éthéré, se terminant avec le morceau vocal qui se déploie dans la répétition sans fin d’une des lignes les plus obsédantes et les plus belles de la carrière de HANL et sa référence à une main invisible qui guide un coeur en errance.

La première « mi-temps » se termine de façon surprenante avec « Trespassers W », une véritable mine d’or pop. C’est aussi l’un des plus anciens titres de HANL, issu de démos d’antan. Ses guitares hurlantes à retardement et ses structures percussives simplistes se dévoilent et se déroulent à merveille, mais sa deuxième partie s’intensifie, jouant davantage sur le volume et la tonalité. C’est déroutant, mais c’est finalement une façon appropriée de terminer la première moitié.

La deuxième moitié s’ouvre sur « Everything We Forget » et son changement de tonalité ne pourrait pas être plus abrupt. Ascendant, cosmique et hors de portée, c’est un paysage sonore si bdérangeant que son harmonie de base congruente ressemble à celle d’un chant grégorien, un chœur de bourdons qui percolent le long des accents de notes profondes du clavier. Sa beauté est égale à son anxiété et à sa concentration sur l’avenir. Le présage de « Lords of Tresserhorn » est un joyau brillant, un morceau rempli d’angoisse et de peur, revenant au point de départ du « Cropsey » de The Unnatural World, portant une répétition similaire qui se construit en une belle harmonie de structures sonores s’effondrant les unes sur les autres. Il y a d’immenses stries de grosses caisses et d’instruments numériques mutés et titanesques, accordés dans une conscience spectrale. C’est beau et pur même s’il y manque la menace inhérente de « Cropsey ». C’est aussi pourquoi il est finalement plus terrifiant.

Sea of Worry se termine par l’un des titres les plus puissants de toute la discographie du groupe : « Destinos » » une épigraphe tentaculaire de 14 minutes, et une thèse du groupe actuel. Curieusement, c’est un autre morceau retravaillé. La chanson commence avec un échantillon d’un gospel extrême, fou et limite incohérent, donc quand la guitare de Macuga arrive, c’est comme un murmure d’ange, un sauveur de la folie qui enferme l’auditeur. C’est aussi profondément apocalyptique, dû bien plus à la marque d’angoisse contemplative de Deathconsciousness, mais, comme tous les morceaux émouvants de Sea of Worry, infiniment plus raffinés et nuancés. C’est une série d’hymnes si corrosifs qu’ils semblent frêles, mais dont la sonorité est incroyablement robuste. C’est dans cet espace de processions chaudes, imprégnées de réverbération, que Have a Nice a Life incarne un nouveau son puissant.

Sea of Worry est thématiquement centré sur la vulnérabilité, reconnaissant que la stabilité est intrinsèquement liée à la vulnérabilité comme ancre. Cette maturation et cette acceptation sont souvent dépourvues de grâce, et tout ce à quoi nous espérons arriver ou comprendre est fugace. Ce qui est attendu peut être et sera enlevé, vaincu, transformé en éther. Rien n’est garanti, et c’est avec ce mantra et ce fardeau dans nos cœurs qu’il y a un minimum de solidarité en nous. Car la douleur que nous habitons et que nous réconcilions, que nous respirons et que nous essayons de serrer entre nos poings est partagée. Nous ne sommes pas seuls dans cette mer ensemble. Mais là où elle nous mène, c’est une toute autre histoire.

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Health&Beauty: « Shame Engine/ Blood Pressure »

Ce pourrait être la BO d’un film ; une musique tendue, atmosphérique et poisseuse qui se déploie sur plus de 10 minutes, une introduction à un « Saturday Night » électrique et instrumental qui vous terrassera jusqu’à ses dernières secondes. Entame idéale pour entrer dans ce nouvel album des Health&Beauty. La santé, le groupe de Brian Sulpizio, seul membre permanent du groupe de Chicago, ne l’a pas perdue puisqu’après une longue tournée, Sulpizio et trois de ses musiciens (batteur, guitariste et bassiste) sont passés par la case studio pour enregistrer cet album soigné et marqué par ce qui ressemble à une prise sur le vif en matière de compositions

Shame Engine/ Blood Pressure donne en effet le sentiment de s’appuyer sur des jams et des improvisations. Les introductions sont longues et mélodiques et débouchent sur des titres aériens et soyeux, mais aussi riches en circonvolutions et en détours. On pense, lorsqu’on écoute Health & Beauty, à Sonic Youth et Helium pour la manière dont les guitares sont abordées, entre rock, folk et free jazz, mais Health&Beauty évolue dans un registre moins expérimental et plus classique. « Yr Wives » est un titre puissant qui mêle des guitares inspirées et ronflantes, et des séquences chantées plus apaisantes. Le groupe atteindra même une forme de classicisme pop sur plusieurs titres, à l’instar de « Rat Shack », mais sans jamais tomber dans la facilité tant il s’emploie à produire des arrangements vocaux ou mélodiques complexes. La musique prend son temps, comme sur les dix minutes de « Clown », évoquant pêle-mêle Songs: Ohia ou certaines séquences de Smog.

Sulpizio explore les textures et les atmosphères avec un sens de la méthode qui peut lasser sur la longueur. Les morceaux émargent tous à plus de cinq minutes et on aurait pu espérer quelque chose de plus radical, de plus concis ou de plus sec. L’intro de « Bottom Leaves » en mode free, nous fera, à cet égard, espérer un déchaînement qui vient effectivement enflammer le morceau avec à propos. La variation sur le standard pop « Autumn Leaves » est habile et intelligente et la musique de Health&Beauty entretient, à cette exception, près un certain (ré)confort comme sur le cuivré et jazzy « Judy » ou le doucereux et pastoral, « Escaping Error. » Le rock mature de « Recourse » et la beauté embarrassante de « Love Can Be Kind » renforceront ainsi ce sentiment qu’on fait face à un groupe mature et en maîtrise mais qui se repose un peu sur son savoir-faire plutôt que de chercher à évoluer.

Ce Shame Engine / Blood Pressure n’en reste pas moins plus qu’acceptable de par un son élaboré et une texture savante qui raviront les amateurs de rock américain dense et qui se joue la nuit dans les clubs, de jazz ou autres.

***1/2

Swans: « Leaving Meaning »

Âgé aujourd’hui de 65 ans, Michael Gira aurait pu stopper net sa production artistique avec la parution de ce trio de poids lourds que sont The Seer (2012), To Be Kind (2014) etThe Glowing Man (2016). Ces trois œuvres intransigeantes, mais magistrales, ont catapulté le doyen dans le firmament des plus grands musiciens et compositeurs de l’histoire du rock; cet art mineur, snobé par plusieurs, mais qui, sous la houlette de ce chaman, se transforme en une pertinente quête spirituelle.

Trois ans après avoir sabordé la version intraitable et menaçante de Swans, Gira réanime l’animal. Seuls les rescapés Noman Westberg et Kristof Hahn sont de retour. Le vétéran a rameuté 18 musiciens pour l’escorter dans sa nouvelle aventure, incluant Thor Harris (partenaire dans le projet Angels of Light), le compositeur et ingénieur de son australien Ben Frost ainsi que son épouse Jennifer Gira.

Swans est désormais composé d’une distribution de musiciens renouvelés, tous sélectionnés pour leurs qualités musicales autant que pour leurs personnalités et choisis en accord avec ce que Gira estime être l’esprit du groupe. Les musiciens, à travers leurs personnalités, goûts et qualités, vont ainsi contribueri à l’arrangement des morceaux.

C’est pour cette raison qu’un album de Swans demande toujours un investissement d’écoute de tous les instants. Leaving Meaning ne fait pas exception à la règle. Cette nouvelle œuvre est assurément plus capricieuse. Les puissantes salves de distorsion, divinement martelées, se font plus rares. Les crescendos et les mantras se développent de manière plus subtile; une délicatesse sournoise…

Gira nous conduit dans un univers contemplatif, forcément moins percutant, mais qui, au fil des écoutes, se révèle presque aussi gratifiant que la trilogie mentionnée ci-haut. Il y a bien « The Hanging Man », « Some New Things » ou encore la sublime « Sunfucker » pour nous remémorer la force de frappe coutumière du groupe, qui elle, s’appuie constamment sur une répétitivité aliénante. Il y a aussi « The Nub »; cette superbe progression qui nous rappelle à quel point la recette « volcanique » de Swans fonctionne toujours aussi bien.

Mais Leaving Meaning connaît aussi quelques passages à vide. Le premier extrait titré « It’s Coming It’s Real » et la faussement rassembleuse « What is This ? » sont des compositionss plutôt ennuyantes. Sans ce pilonnage décapant, sans cette violence sonore si caractéristique de Swans, il est difficile de rester attentif à l’écoute des propositions répétitives de Gira. En revanche, quand le sorcier nous escorte vers une sorte de folk minimaliste et aérien (« Annaline » et « Amnesia »), on est magnifiquement conquis.

Qu’à cela ne tienne, Leaving Meaning écrase de tout son poids créatif la vaste majorité des parutions perpétrées dans le merveilleux monde du rock. Ce nouveau périple ne procure pas les grandes chaleurs de To Be Kind, mais il contient assez de substance pour satisfaire le mélomane aventureux qui consolide sa place parmi les grands du rock.

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