Michael Peters & Fabio Anile: « Presence »

13 mars 2020

Lors de la création d’un album minimaliste, tout doit céder la place à l’approche que l’on adopte pour qu’un album ne soit pas simplement « fait » – il a besoin d’un cadre pour avoir un sens. Ce n’est pas une chose que l’on peut faire aisément. Parfois, les enregistrements minimalistes peuvent être créés à partir de rien, mais seulement si les personnes impliquées savent ce qu’elles font et comment elles doivent le faire. Les esprits « simples » ne peuvent pas créer de musique minimaliste car l’improvisation à partir d’une version abstraite de la musique nécessite beaucoup de compétences, de connaissances, de savoir-faire et d’expérience. 

Fabio Anile et Michael Peters, deux musiciens très expérimentés qui se partagent plus de 50 ans de pratique musicale, sont des connaisseurs et des instrumentistes très compétents issus de milieux très différents. Alors que Anile a été formé à la composition et à l’interprétation de la musique classique, Peters vient de la mouvance plutôt avant-gardiste du punk et de l’interaction directe. Les deux artistes partagent un sentiment de proximité lorsqu’ils se produisent ensemble, ce qu’ils ont fait sur une longue période. L’enregistrement de Presence a duré huit ans, probablement parce qu’ils n’ont pas suivi un modèle mais ont tout improvisé ensemble, ce qui, bien sûr, est assez difficile étant donné qu’il faut vraiment savoir où son partenaire est synchrone avec un son et une idée.

Lorsque vous combinez cela avec un immense sentiment de beauté, pour utiliser juste ce qu’il faut des éléments de la guitare de Peters (en boucle dans certains effets et autres, parfois même dans certains logiciels) ou la bonne pression sur les touches d’Anile (en incorporant également des enregistrements de « field recordings ») afin de faire sonner le tout comme une bande sonore parfaite pour un jour de congé dans le noir, Un gratte-ciel nouvellement érigé avant qu’il ne soit meublé ou au milieu de la pluie dans un bois dense et couvert de mousse. Les premiers rayons de soleil s’étendent à travers les nuages et vous touchent tandis que simultanément les dernières gouttes éclaboussent lourdement vos épaules et votre cou.

Il s’agit d’un très, très bel album ambient réalisé par deux musiciens qui se connaissent si bien, ainsi que leur instrument et l’autre, que le produit devait inévitablement être soit un précurseur pour être un album-phare pour les fans de post-rock et d’ambient avides de tels sons et nourris d’espaces non cloisonnés.

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Open To The Sea: « Another Year Is Over »

3 mars 2020

Cet album est la deuxième collaboration entre Enrico Coniglio et Matteo Uggeri, désormais réunis sous le nom de groupe Open to the Sea.

Dans la tentative de s’orienter de plus en plus vers des formes mélodiques d’expérimentation musicale, cette fois-ci, Coniglio (qui s’occupe de la plupart des instruments, jouant de la guitare, du piano, des synthés et de la flûte arménienne duduk) et Uggeri (en charge de toute la production et fournissant des échantillons, des enregistrements sur le terrain et tout autre son bizarre) ont élargi l’équipe de collaborateurs, dont plusieurs chanteurs.

Parmi eux, on trouve un featuring exceptionnel de Dominic Appleton, de This Mortal Coil et Breathless, qui a fourni les paroles et la voix pour « Facing the Waves » » À côté de lui, on trouve le musicien expérimental le plus connu de Chine, Yan Jun, et de belles voix féminines comme la finlandaise Lau Nau et la suisse Romina Kalsi/Animor.

L’acteur britannique John Guilor (voix du drame radiophonique Doctor Who de la BBC) ajoute de la variété à un album vraiment difficile à classer, tandis que d’autres membres de l’équipe fournissent trompette, violoncelle et batterie.

Au chapitre des comparraisons, on trouvera a un certain rapport avec le post-rock du défunt Talk Talk ou avec le seul album de leur chanteur Mark Hollis. Mais la musique d’Open to the Sea étant encore plus épurée et avant-gardiste, on se gardera d’aller plus loin dans ce domaine et on e bornera à une écoute que rien ne canalisera si tant est qu’on est d’esprit à s’immerger dans ces flots.

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Jambinai: « Onda »

5 octobre 2019

La stupéfiante et atypique formation Jambinai est de retour et, le moins que l’on puisse dire, c’est que leur troisième album intitulé Onda ne diverge pas de leurs habituelles déferlantes venant secouer une rivière aux retombées post-rock, sur laquelle vient fondre la transcendance d’un folklore ancestral coréen.

Dès l’entame « Sawtooth », la livraison est brûlante, fracassante et grinçante pour un assemblage des plus singuliers. La récidive nous laisse songer à une transposition folle des canadiens de Godspeed You! Black Emperor en plein trip asiatique ! C’est un « opéra lourd », quasiment sans parole, même si « Square Wave » vient briser subtilement l’exclusivité instrumentale du dogme.

Elle est peut-être nichée ici la nouveauté proposée, dans l’expérimentation d’un chant énigmatique que nous retrouvons sur les bases narcotiques de « Son.Tears.Red », parfaite jonction entre les accélérations d’un vacarme qui se défoule et une seconde partie de l’œuvre bien plus assouvie (toute proportion gardée).

Quelques soudainetés bestiales amplifiant la furie rampent alors en direction d’« In The Woods », morceau de bravoure rempli d’accablement avant de se métamorphoser en rage contenue. L’escalade est sublime et l’abstraction en haute voltige se distille grâce à un sacré voltage !

***1/2


Enablers: « Zones »

23 juin 2019

Enablers ne reste jamais inactif très longtemps. Partageant son temps entre le studio et la scène, le quatuor américain refaisait parler de lui en fin d’année dernière avec un titre de 17 minutes composé à distance, qui annonçait un nouvel album à venir. Nous y sommes : Zones se laisse imprégner de l’affection que ses auteurs portent à l’improvisation et aux expérimentations musicales diverses. Pas de dépaysement donc puisque post rock, noise rock et spoken word s’unissent une nouvelle fois à merveille tout au long de ces neuf titres accidentés, libres comme l’air, et sans conteste les plus chaotiques de sa discographie.

Soutenues par les rythmiques équilibristes de Sam Ospovat, les guitares mélodieuses et/ou bruitistes du duo Kevin Thompson/Joe Goldring tissent alors un grand filet dans lequel le charismatique et habité Pete Simonelli jette en toute confiance sa poésie parfaitement écrite et articulée. Complexe en filigrane, notamment pour le tout-venant peu familier à son habileté tortueuse (« Cha Cha Cha », « Squint »), la musique du quatuor s’applique – malgré ses humeurs changeantes – à rester audible et compréhensible (« Furthermore »), séduisante même parfois (« Goon Seat », « Broke) ».

C’est grâce à cet équilibre parfait, atteint à chaque album, qu’Enablers dessine une suite d’ascenseurs émotionnels qui déposent l’auditeur avec, en fin de course, la sensation d’être plus vivant que jamais. En attestent « Bill, in Consideration » et » In McCullin’s Photograph », deux incarnations parfaites de l’identité unique et exigeante du groupe, solide ambassadeur d’une musique qui, après s’être longtemps jouée des étiquettes réductrices, n’accepte plus désormais que celle de moyen d’expression.

***1/2


Lust For Youth: « Lust For Youth »

11 juin 2019

Il y a clairement eu deux moments dans la carrière de Lust For Youth.  Au départ, le projet emmené par Hannes Norrvide proposait un post-punk lo-fi assez rigide, avec une voix très en retrait, quand les plages n’étaient pas entièrement instrumentales. Après avoir enchaîné trois albums sur cette lignée entre 2011 et 2013, le groupe a opéré un virage radical sur International et Compassion sortis respectivement en 2014 et 2016 sur Sacred Bones Records. Le post-punk rêche des débuts a laissé place à une synth-pop aux influences assumées : Depeche Mode et New Order en tête de celles-ci.
Opérant désormais à deux, Hannes Norrvide et Malthe Fischer reviennent avec un nouvel album éponyme qui frappe fort d’entrée avec « New Balance Point », un concentré de synth-pop 80’s avec la touche de modernité qui fait la différence et l’empêche de tomber dans la caricature. Plus sombre, « Great Concerns » fait des ravages avec son beat ultra efficace tout en s’interrogeant sur le changement climatique. Le « single » « By No Means » sera également l’une des grandes réussites du disque, notamment grâce à sa ligne de guitare imparable.


Lust For Youth n’hésitera pas à proposer des directions différentes sur cet opus. « Insignificant » en est une bonne illustration : si la première partie du morceau est assez classique, il se transforme ensuite en une plage expérimentale éblouissante, à grands coups d’envolées de synthés et de boucles lancinantes. On retiendra également deux titres plus mélancoliques : le touchant éVenus de Milo » et le très beau « Fifth Terrace » chanté par Soho Rezanejad, véritables moments lumineux de l’album mais sur lesquels la grisaille n’est jamais loin. 
Le nouvel album des Danois est donc un très bon cru, surtout lorsque le groupe sort de sa zone de confort pour s’aventurer vers de nouveaux territoires. Après avoir digéré ses influences, Lust For Youth démontre ici sa capacité à s’en extraire et laisse présager le meilleur pour la suite.

***1/2