ADULT.: « Perception is/as/of Deception »

ADULT. font un retour triomphal après leur album This Behavior, sorti en 2018 et qualifié par beaucoup d’un des meilleurs diques de leur carrière. Cette suite effrayante prend donc pour titre Perception is/as/of Deception, un cyclone de pandémonium alimenté par l’anxiété que seul ADULT. saurait exploiter. Alors que This Behavior, a été enregistré dans les bois isolés et enneigés du nord du Michigan, ce nouvel opus a pris vie dans un espace temporaire que le duo a créé en peignant leur sous-sol sans fenêtre entièrement en noir, dans la seule intention de priver leurs sens, de remettre en question leurs perceptions et d’être témoin des ramifications qui en résultent.

Avec plus de 23 ans et une discographie tentaculaire laissée dans leur sillage, Adam Lee Miller et Nicola Kuperus ont souhaité ainsi occulter tout genre ou style défini. Avec une démarche aussi étrange que celle-ci, les passages qui composent Perception is/as/of Deception peuvent être perçues comme leur travail le plus punk et introspectif à ce jour. Les éléments de frustration et d’appréhension qui se sont constamment tissés à travers leur matériau sont à leur apogée, renforcés qu’ils sont par une approche plus « frontale » »et stridente.

Des titres comme « Have I Started at the End » conservent avec succès les signatures EBM classiques du duo et l’agressivité synthétisée, bercés par un mantra qui remet tout en question, quant à leur but ; un « Why Always Why » offrant une mutation désorientante des sons annoncés de la musique de danse classique, tel un remix qui se serait échappé de prison et serait en fuite. L’hymne dystopique, « Total Total Damage », est interprété avec force et énergie, titre où seuls les chants provocateurs de Kuperus soulignent l’état de dégradation constante de la société. Les parties de synthétiseur dramatiquement glamour disséminées dans l’album, bien que parfois de nature sinistre, semblent également rappeler avec miséricorde qu’à travers le voyage au sein du disque, on peut encore apprécier le chaos.

Avec le sentiment de vide qui règne dans l’esprit de beaucoup de gens de nos jours, il y a encore peu de tentatives pour mettre en valeur ces qualités humaines communes et malheureuses avec une sincérité pure. Heureusement, ADULT. a la réputation de longue date de créer la bande sonore de nos insécurités, et Perception is/as/of Deception renforce encore leur position de préhension appréhensive des choses.

***1/

The Cherry Wave: « Solasta »

Un album sans pause, sans temps mort, sans coupure. Brûlant et incisif Solasta est un opus qui porte en lui cette urgence typique de certains albums punk. Une trente minutes où les espaces pour reprendre son souffle sont compté. Face à vous, un mur de guitares distordus en un brouillard bruitiste, une basse évanescente et une batterie qui claque sur le tympan, sans oublier, bien sur, son chant , presque secondaire, qui s’efface derrière la musique. C’est en somme ce à quoi on est en présence ici. L’album, et c’est agréablement curieux, transpire aussi bien la mélancolie et l’énergie.

Toujours sur la corde entre explosions regardées en slow motion et contemplation, le disque donne l’impression que la vie s’écoule autour de vous bien trop vite et que vous n’en perceviez que des bribes. Déjà terminé, il est déjà temps de ré écouter ce brûlot rafraîchissant, aux genres variés qui s’amuse à emprunter au post punk, à la noise pop, au shoegaze voire, carrément, au grunge. Un disque qui accompagnera idéalement tout moment de spleen et/ou de dépression douce.

***1/2

Snapped Ankles: « Stunning Luxury »

Leur Come Play the Trees, sorti en septembre 2017 avait fait date tant Snapped Ankles y jouaient une sorte de kraut aux reflets post-punk dans lequel ces londoniens hautement inventifs imposaient leur folie, unique, personnelle, et un genre qui se veut vérrouillé et sévère tout en étant inclassable.

L’écoute et ce Stunning luxury satisfait bien vite l’attente d’un tel disque, en l’exemple un opus qui puisse satisfaire le goût pour les sons nouveaux, fous et fantaisistes. L’ouverure à la Primus, le chant de « Pestisound (Moving Out) », est emblématique de ces morceaux décalés et sauvages qui trouve sa source dans des tons qu’on n’entend pas tous les jours). Si le dit morceau est presque retenu, il rend fou et la santé mentale de l’auditeur sera aussi merveilleusement malmenée par « Tailpipe », second essai trépidant, dont fusent des sonorités à la B 52’s option cinglée. Le fruit de la recherche est déjà là; folie, refus de se soumettre, intelligence dans le procédé, énergie à peine jugulée. « Letter From Hampi Mountain » usera d’ailleurs des mêmes ficelles mais il s’agit là d’un bricolga sonore talentueux, irrévérencieux. Il ne se définit pas, il s’écoute fort et pulse frénétiquement. Il se vit.

Avec « Rechargeable », le climat se fera froid. Le groupe exprime ainsi son refus de de l’immobilisme, mais insiste dans sa posture de l’entre-deux, du non-choix entre des genres qui de toute façon n’existent plus ici. Le son, le motif, crée l’hystérie. « Delivery Van » fera fuser les synthés, leur répétition, la versatilité rythmique et la vigueur audibles en l’occurrence font merveille. On passe alors la moitié du disque, que « Three Steps To A Development « et son électro dérangée fait encore grimper d’un cran. On pourra se demande où s’arrêtera l’escalade, mais on continuera à grimper aux rideaux de plaisir et de jubilation sonique.

« Skirmish In The Suburbs » traverse des localités plus célestes, plus psyché. Il tranche ainsi avec le reste, puis son amorce laisse place à une forme d’insanité sonore dépaysante. C’est d’ailleurs le maître-mot: dévier, innover, envoyer valser les formats reconnus, faire la nique à l’uniformisation. Le post-punk agité de « Dial The Rings On A Tree » portera atteinte, lui aussi et à son tour, à nos sens. C’est ce qu’il faudra à l’auditeur qui fuit les chemins trop fréquentés pour s’abreuver ailleurs. On dansera, alors, de bonheur sur un « Drink And Glide » aux coups de semonce enchanteurs. Une danse frénétique, incoercible, qui s’accentuera, enfin, avec « Dream And Formaldehyde », unn final assagi, plus spatial sans être le moins du monde normal. Une conclsion excellente et radicalement différente.

****1/2

Chastity Belt: « Time To Go Home’

Ce quatuor féminin porte le délicieux patronyme de Chastity Belt ce qui en dit long sur leur approche humoristique et cool, urgente dans ce qui peut être une profession de foi féministe et néanmoins distanciée parce que trop de sérieux dans l’articulation peut s’avérer ennuyeux.

Time to Go Home est leur deuxième album et il les voit explorer des thèmes aussi amènes que l’ennui, l’excès, la promiscuité et l’anxiété, le tout saupoudra non pas de vindicte mais, et c’est à leur honneur, de mélancolie.

Celle-ci articule à merveille l’attitude ambivalente de nombreux adolescents nés après la guerre et c’est pourquoi l’énergie qui les anime se matérialise dans une ambiance post-punk . La voix de Julia Shapiro possède une qualité apathique qui met encore plus en valeur le sens de détermination des compositions, en particulier grâce à l’entrelacement des guitares, des percussions rudes et inébranlables et des lignes de basses pleines de puissance.

Le groupe assume avec ferveur son engagement, sur « Cool Sluts » Shapiro proclame avec nonchalance « We’re just a couple of sluts, going out on the town, fooling around » ou « It’s OK to be sluty ». L’utilisation désinvolte de tels termes charge le climat du disque de manière appréciable et notable ; Shapiro évoque ainsi la sexualité de la même façon que les hommes le font depuis des années et des années.

Musicalement, on retrouve la même intrépidité, des emprunts sont faits à divers genres, donnant une étendue plus grande et sauvage à leurs tonalités et terminant plusieurs compositions avec des codas prolongés ayant pour but d’altérer les tempos. On remarquera un hommage vorace à John Carpenter (« The Thing ») et un hymne punk en surmultiplié rappelant The Dead Kennedys, « Police Truck ».

Ce qui agrègera tous ces titres sera le désespoir inhérent qui les conduit que ce soit en éviquant des sujets prosaïques comme une sortie nocturne (« Time To Go Home »), se défoncer (« Joke ») ou glander et ne rien faire (« On The Floor »).

« IDC » symbolisera ce détachement et cette frustration sur un mode de slow blues progressif où Shapiro entonnera : « Is it cool not to care ? I got drunk out of boredom / I did not want to be there » qui sonne de manière rafraichissante au lieu de tomber dans un climat purement dépressif.

Time to Go Home confronte ainsi une réalité qui est celle de vivre uniquement pour les fêtes et ce qu’il advient une fois celles-ci terminées. Il le fait avec un humour inébranlable dans sa confrontation de ce qu’elle peut avoir de glauque et fait de cet album une écoute indispensable.

****

Lonelady: « Hinterland »

« Hinterland est un mot allemand qui signifie une connaissance des lieux qui va au-delà de l’expérience géographique qu’on peut en avoir. C’est aussi le nom de l’album de Lonelady (à savoir Julie Cambell), une artiste de Manchester qui, par miracle, ne se réfère pas à la scène mancunienne et qui sur ce disque s’inscrit dans une démarche inspirée de Prince et Parliament après que son précédent opus, Nerve Up, avait précisément aiguisé nos nerfs par son approche post-punk.

Ici, nous avons droit à quelque chose de plus funky, bien sûr, mais aussi à cette collision sonique qui parfois peut nous écorcher (« Silvering ») ou à d’autres moments nous offrir une ouverture vers de nouvelles et joyeuses possibilités (« Bunkerpop »).

L’impact est là mais il souffre d’être un peu trop systématique et répétitif d’autant que les compositions semblent constsuites sur une durée de 5 ou 6 minutes. Se détacheront pourtant quelques compositions remarquables ; un « Groove It Out » centrée sur une ligne basse itérative toute simple mais excitante et l’excellence vocale pleine de soul que constitue « (I Can’t See) Landscapes », une évocation de paysages désolés qui rappellera le Cure des débuts.

Hinterland se veut doté d’une vision mais celle-ci ne semble pas encore vouloir aller suffisamment loin.

À trop vouloir ne pas faire allégeance à Manchester, sensation nous est donnée que nous restons dans l’abstraction et à la surface des choses. Même au bout de plusieurs écoutes, l’atmosphère post-industrielle que Campbell s’emploie à véhiculer se heurte à ce tâtonnement entre climat glacé et les beats sensuels auxquels elle se raccroche. Hinterland dévoile de beaux aperçus, dommage que ceux-ci ne dépassent pas le statut de l’ébauche.

***

No Spill Blood: « Heavy Electricity »

No Spill Blood est un groupe irlandais post-punk qui ne fait pas les choses comme cette étiquette pourrait le suggérer. Les références sont d’ailleurs variées, Killing Joke, Oingo Boingo ; bref des éléments qui les situent vers, qui du prog rock, qui du space rock, qui du noise rock, qui, enfin, du post-hardcore.

Cette différence on la trouve également par l’absence de l’instrument roi dans la musique rock, à savoir la guitare. La seconde surprise est, qu’à l’écoute de Heavy Electricity. elle ne va pas réellement nous manquer même si, à l’image du titre de l’album, celui-ci est plein de distorsion et de climats « heavy ». La basse parvient à imprimer une pulsation énergique qui montre une grande compréhension de ce qu’est le groove et l’attitude du rock demeure expérimentale avec une approche qui va chercher ses beats dans la math-rock. Cela donne une section rythmique qui semble capable de vous emmener où elle veut et quand elle le veut, et surtout qui rend impossible, ce qui est bon signe, toute tentative de se laisser aller au « head-banging ».

L’élément le plus important va être, par conséquent, le synthé qui permet à No Spill Blood de pouvoir se réclamer de tout genre qui aurait le terme « post » comme préfixe. Les morceaux sont psychédéliques, traduisez « trippy » et dans une direction qui doit plus à l’acide qu’au Pink Floyd. Le disque ne nous ménage pas une écoute confortable et passive ; Heavy Electricity souhaite nous agresser en termes de sons mais aussi de tonalité.

Le résultat va alors pointer à un défaut inhérent à l’esthétique du combo ; des titres qui s’agglutinent les uns aux autres car la mélodie est soigneusement délaissée. Plusieurs écoutes permettront sans doute de s’imprégner de cette démarche et d’évacuer le problème ; reste que Heavy Electricity se transforme en un album basé sur des riffs sans l’adjuvant que constitue la six cordes ce qui risque précisément de ne pas déclencher chez l’auditeur le désir d’aller plus loin.

**1/2

Githead: « Waiting For A Sign »

Malgré cinq ans entre deux albums pour un groupe qui n’a qu’une dizaine d’année d’existence, on ne notera, chez ce combo post-punk expérimental, aucune évolution sonique notable n’est à noter entre Waiting For A Sign et le précédent opus, Landing.

Le groupe composé de Colin Newman (Wire), de Robin Rimbaud (Scanner) et des anciens membres de Minimal Compact, Malka Spigel et Max Franken, est arrivé en studio sans que rien ne soit écrit ; le résultat est le prototype de ce qu’on peut espérer avec un ensemble avant-gardiste.

La spontanéité est de rigueur donc, avec son parfum de « jam session », signe que chaque musicien est capable de répondre à l’humeur des autres pour créer une musique aux couches complexes et hypnotiques.

« Not Coming Down » est un « opener » dont la ligne de basse addictive, profonde et comminatoire ne peut que capter notre attention. Cette nappe initiale servira de longue intro dont la répétition ne sera brisée que par l’apport soudain de vocaux. Leur phrasé essoufflé les rend hypnotiques surtout lorsqu’on y ajoute des guitares grinçantes à la My Bloody Valentine.

Cette comparaison sera d’ailleurs prégnante tout au long du disque, même sur le « single » très pop, « Bringing The Sea To The City » qui apparie riff de guitare enlevé » et harmonies éthérées.

« To Somewhere » culminera à 7 minutes et donnera au groupe le temps de cultiver chacun de ses mouvements avent de parvenir à un climax chargé en énergie.

L ecôté itératif de Waiting For A Sign risque par contre de lasser et nous donner la sensation d’un manque d’inspiration. Il faudra alors la dépasser et essayer de capter les subtiles complexités de l’album ; celles-ci étant encore plus évidentes sur un instrumental comme « Slow Createures » ou l’à peine parlé « Air Dancing ». Waiting For A Sign est un album accompli, qu’il le soit dans les conditions avec les quelles il a été enregistré est la preuve de la cohésion de ses musiciens.On laissera de côté ce que cela implique en termes de répétitions pour mettre en avant une vision claire et une capacité à capturer aussi l’atmosphère sombre dont ils se prévaut.

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