Steve Mason: « About The Light »

Steve Mason avait révolutionné les 90’s à plus d’un titre : avec ses bricolages sonores au sein du Beta Band mais aussi en ayant, peu ou prou, pavé le chemin pour Radiohead.

Depuis, s’est, en quelque sorte, assagi et il poursuit une carrière solo studieuse. About The Light en est le cinquième exemple et, pour cet effort, il s’est acquis la collaboration de Stephen Street (The Smiths, Lloyd Cole, à qui il a ouvert les portes de son studio.

Les titres de ce nouvel opus ont, plus ou moins, été rodés quant Mason a décidé de les enregistrer avec les membres de son groupe dans des conditions live ce qui explique, sans doute, en quoi il diffère de ses précédents efforts.

Le temps des aventures sonores de Monkey Minds In The Devil’s Time semble définitivement terminé et Mason se concentre sur ses chansons en filant droit à l’essentiel. About The Light est un disque pop avec les morceaux emblématiques du genre comme « Walking Away From Love » et « No Clue » mais les amateurs d’expérimentation ne seront pas laissés de côté avec des compositions et des bidouillages efficaces, rigoureux et soigneusement tripatouillés.

Mason reste fidèle à lui-même, conserve son intégrité artistique en refusant de s’y laisser enfermé : un bel exemple d’évolution pour un artiste qui est tout sauf un caméléon.

***1/2

Grasscut: « Everyone was a Bird »

Grasscut est un duo chez qui la quintessence anglaise est presque un cliché. et il serait difficile de trouver un combo d’une autre nationalité capable de nous proposer des collages sonores aussi aboutis que sur Everyone was a Bird.

Le compositeur producteur/vocaliste Andrew Phillips et son compère le musien/manager Marcus O’Dair (responsable de la récente biographie de Robert Wyatt) font fusionner ici les thèmes (l’identité, la familiarité du chez soi, la généalogie des ses ancêtres) mais aussi les musiques avec un incroyables aréopage de compositions où alternent textures « ambient », nappes électroniques et où l’expérimentation se mêle à la pop.

Imaginons un mix du Pink Floyd des débuts, de Pat Shop Boys, Lemon Jelly et Nick Drake ainsi que des extraits de la bibliothèque universitaire de Bodleian à Oxford et on obtiendra une musique superbe capable de cheminer dans le plus élémentaire tout autant que l’alambiqué.

Si on ajoute la participation de musiciens/vocalistes comme Adrain Crowley et Seamus Fogarty on obtiendra l’essence de ce que la Grande-Bretagne est capable de nous offrir grâce à sa singulière insularité.

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Dustin Wong & Takako Minekawa: « Savage Imagination »

Quand les art-rockers de Ponytail se séparèrent en 2011, Dustin Wrong réalisa quelques disques en solo ajoutant quelques éléments à sa déjà diverse discographie. Il décida ensuite de déménager à Tokyo et y rencontra Takako Minekawa, une artiste qui en était à sa treizième année d’hibernation musicale. Tous deux sortirent Tropical Circle en 2013 et Savage Imagination est leur « follow up album », un disque de pop expérimentale qu’ils ont souhaité interpréter de manière ludique et « enfantine ».

À la première écoute, l’opus conne presque entièrement instrumental ; il faudra se mettre au diapason du langage japonais pour discerner des textes parlant de physique quantique, de conscience humaine ou d’envolée au-dessus du désert (sic!) L’utilisation de la voix est, en fait, plus un instrument qu’un outil pour exprimer les désirs les plus profonds de la chanteuse. De ce point de vue, même si Savage Imagination n’est pas à proprement parler un album calmant, il demeure un album « fun » et joyeusement libéré.

Le modus operandi du duo semble être de démarrer on ne peut plus simplement puis de s’enfler jusqu’au moment où il n’est plus possible d’y intégrer de nouvelles mélodies. Cela peut procurer, par moments, un sentiment de légère anxiété mais cela signifie aussi que l’on obtient un merveilleux mélange de polyphonies qui se fracassent les unes aux autres. La « borderline » est parfois proche du ridicule dans la mesure où certains passages pourraient illustrer un jeu de Super Mario mais cette construction de tonalités parvient à ne pas dépasser une certaine limite et nous donne plutôt une sensation de plaisir ludique, celui qu’on aurait en s’escrimant avec une console de jeux.

« Dancing Venus of Aurora Clay » en est le parfait exemple avec cette démarche qui consiste à supprimer toute ligne de basse. On reste ainsi dans le domaine d’une pop extra-terrestre parfaitement représentée par la pochette du disque. L’adjonction des vocaux de Wong approfondira encore ici l’ampleur du son tout comme sur « Pale Tone Wifi », emblématique de la façon dont ceux-ci se délectent.

On aura le choix entre les guitares en loop de Wong et les mélodies de Minekawa ; en optant pour les deux on obtiendra une combinaison hypnotique et séduisante, celle d’un e collaboration exercée au Paradis ou dans l’espace sidéral.

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Sarah Jaffe: « Don’t Disconnect »

Don’t Disconnect de Sarah Jaffe est le quatrième album de cette chanteuse alternative et il marque une évolution assez flagrante vers une pop expérimentale semblable à celle de St. Vinvent ou My Brightest Diamond.

Sous cette lueur produite de manière savamment lustrée de nombreux genres sont conjugués, le R&B, le folk et l’electro-pop, et ils sont tous ornés de couches soniques du plus bel effet avec des arrangements venus du batteur de Midlake, McKenzie-Smith, qui balance également avec verve des riffs de guitare en distorsion, des accroches de basse pleines d’allant et des drones de synthétiseurs destinés à mettre en valeur les compositions.

La voix de Jaffe, en mezzo, est à la fois forte et résonnante mais elle est capable de rondeur rassurante, les registres propices pour assurer à la fois l’intimité d’un intérieur ou une soirée passée sur les dance-floore.

Sur « Some People Will Tell You » un hymne mid-tempo sur fond de basse scratchée, de guitares étincelantes, d’un piano hypnotique et syncopé servi par une ligne de batterie régulière, Jaffe chante : « Some people ask for honesty / Most people don’t like the truth » mais ce qui pourrait sonner répétitif et laborieux devient puissant et énergique et rend hommage à ses débuts de chanteuse où son répertoire était rempli de sentimentalisme. Elle le fait en embrassant adroitement l’électronique et des rythmes funky, le tout emblématique du terrain sur lequel elle se situe.

La chanson titre se ra sise exactement au centre de l’album, elle vise droit au cœur surtout quand  affe demande : « Do you still feel me ? Don’t Disconnect ». Ce refrain est encadré pas une basse downtempo et de légers synthés apportant une lumière douce et tamisée sur sa trajectoire ; un titre qui résume fort bien de quoi Don’t Disconnect est fait : un virage vers l’expérimentation qui n’est pas pour autant dénué de sensibilité.

***1/2

Hundred Waters: « The Moon Rang Like A Bell »

The Moon Rang Like a Bell est le « sophomore album » de Hundred Waters, ce groupe californien résidant en Floride. Leur premier disque, éponyme, avait séduit par son côté expérimental assez somptueux dans lequel on trouvait des échos de Röyksopp et de Feist.

Son succès était bâti sur les vocaux malléables de Nicole Miglis dont la versatilité à passer de l’aérien et au léger à la Björk à des trilles acrobatiques façon Amber Coffman avait fait de Hundred Waters un disque difficile à égaler.

The Moon Rang Like a Bellgarde cette note de beauté en apesanteur et y ajoute une production qui souligne à merveille les qualités du combo. Ce peut être sur « Xtalk » et ses couches sonores en perpétuel mouvement, dans le R&B raffiné de « Out Alee » ou avec un « Cavity » céleste et qu’on dirait inspiré par une divinité.

Ajoutons également une approche néo-classique latente (« Seven White Horses »), un « Innocent » qui évoquera le murmure de Beach House et on obtiendra des orchestrations dont la compétence est rien moins qu’exemplaire.

Il ne sera pas difficile (ou peut-être le sera-t-il) de choisir des moments de choix dans ce pot-pourri d’influences mais la plus grande qualité de Hundred Waters est d’être capable de sen emparer et de nous concocter quelque chose de réellement innovateur. On ne pourra pas, alors, ne pas détecter une attitude similaire à celle du musicien expérimental Sonny Moore (ex-Skrillex) ou une démarche de scansion qui oscille entre Bat For Lashes et Laurie Anderson.

Instrumentation, compositions et vocaux se conjuguent pour faire de The Moon Rang Like a Bell un opus de choix qui montre un groupe bien plus avancé qu’un deuxième album dont on sait combien ils sont souvent hésitants pourrait suggérer.

***1/2

Doldrums: « Lesser Evil »

Le terme « expérimental » est si souvent balancé de façon arbitraire que, fréquemment, il peut empêcher un auditeur de se faire une véritable opinion sur ce à quoi un artiste aspire. En effet, plutôt que de se concentrer sur l’oeuvre en question on s’aventure dans des apparentements hasardeux du style «la rencontre d’untel avec untel » ou des descriptions type « farfelu », « bizarroïde » ou autre.

C’est de cette manière que, depuis de nombreuses années, Airick Woodhead (autrement dit l’homme derrière Doldrums) a été caractérisé. Cela n’est pas chose erronée puisque l’ancien guitariste et chanteur du groupe d’indie pop canadien Spiral Beach a quitté Toronto pour s’installer à Montréal et a commencé une nouvelle carrière où il s’est, précisément, mis à .. expérimenter.

Que ce soit sur le nébuleux « Intro » ou sur la nature pâlissante d’une composition dream pop comme « Painted Black » Lesser Evil se singularise par une volonté permanente de faire bouger, que ce soit en optant pour des titres dansants ou en choisissant de bouleverser les lignes et les canons. Le spectre sera donc plutôt abondant ; le chaotique et bordélisant « She Is The Wave » ou la rythmique lente mais décousue de « Golden Calf ».

Là où Woodhead parvient à n’en pas faire un exercice formel c’est la façon dont il agence ses morceaux pour qu’ils demeurent harmonieux et « pop ». « Lost In Everyone » est une délicieuse pépite « low fi » et « Anomaly » démontre combien l’artiste est capable de composer une pop à la fois addictive et musclée.

Entre collages surréalistes et approches plus classiques, Doldrums crée une étrange combinaison de styles en apparences hétéroclites. Lesser Evil a le mérite de rendre l’expérimental presque attrayant tant chaque ré-écoute dévoile de nouveaux horizons. Il s’avère être un remède imparable pour rendre accessible la-dite expérimentation.

★★★½☆