Jockstrap: « I Love You Jennifer B »

12 septembre 2022

La force motrice de Jockstrap est d’être un duo composé de Georgia Ellery et Taylor Skye. Âgés de 24 ans, ils se sont rencontrés à la Guildhall School Of Music & Drama où ils étudiaient respectivement le jazz et la composition électronique. Bien que I Love You Jennifer B soit le premier album du duo, les deux membres ont été sous les feux de la rampe avec d’autres projets. Ellery a fait partie de Black Country, New Road et a collaboré avec Jamie XX ; Skye a travaillé en tant qu’artiste solo et a réalisé des remixes, déconstruisant des tubes pop de Kendrick Lamar, Frank Ocean et Beyonce. 

En tant que Jockstrap, les deux artistes créent une palette aussi éclectique que le paysage urbain contemporain de Londres, incorporant le pouls animé de Brick Lane, les façades brutales rétrofuturistes du Barbican et le charme baroque-pop de Camden Walk à Islington. D’une certaine manière, cette texture s’apparente aux premiers albums de James Blake, des cartes postales avec un paysage aquarellé d’une ville imaginaire. Pourtant, malgré ces allusions, Jockstrap parvient à créer une écosphère sonore reconnaissable.   

La musique de Jockstrap résulte des contributions égales de ses deux membres. Ces composantes sont aussi différentes et compatibles que le yin et le yang. Les arrangements post-dubstep désobéissants de Taylor Skye habillent les chansons volatiles de Georgia Ellery d’une couche substantielle de gravité dancefloor. La sensibilité folk trompeuse des premières secondes de l’album prend un virage vers le trip-hop profond. Ces rebondissements inattendus sont apparemment l’objectif du duo. Ils peuvent être soit musicaux, soit lyriques. L’utilisation libre du mot « fuck » sur le sixième morceau « Angst » contraste avec la douce mélancolie de l’arrangement de harpe électrique. La chanson interprète l’angoisse comme un processus dévastateur semblable à l’accouchement. Elle fait référence au souvenir qu’Ellery a gardé de sa mère comparant une crise d’angoisse à « la ponte d’un œuf ». La harpe aux allures de conte de fées donne une idée de la tranquillité de l’environnement où un anxieux peut difficilement trouver du réconfort, en jurant dans son souffle. 

Des principes de collage similaires s’appliquent à la production. Des fragments de démo sont incorporés dans la texture de quelques chansons, leur donnant un aspect légèrement obsédant. Lancaster Court « , avec sa guitare, est la seule ballade de l’album, avec des bribes de la pratique vocale enregistrée d’Ellery. Dans cette chanson, Ellery joue de la guitare sur disque pour la première fois. Avec des brosses occasionnelles de flûte et de percussion, la ballade évoque l’intérieur d’une chambre d’hôtel sombre où une rencontre sexuelle pourrait avoir lieu. 

Sur le morceau précédent, « Glasgow », des couches de voix combinées lo-fi et studio sont enregistrées sur une guitare grattée semblable à celle du deuxième album de Bon Iver. La chanson semble plus légère et plus sûre d’elle que le reste de l’album. Cependant, l’humeur change à la fin : « In that moment, I am so low / In that moment, I am so alone »(A ce moment, je suis si féprimé / A ce moment, je suis si seul).

La qualité énigmatique de la musique du groupe ne l’empêche pas d’être une bande sonore appropriée à la vie dans un lieu particulier. Aussi hétérogène soit-elle, l’architecture de Londres est souvent évoquée. Concrete Over Water  » évoque la grâce lugubre du domaine Barbican. Ellery et Skye avaient tous deux étudié à Guildhall peu de temps avant la production de ce titre. Les paroles parlent de lieux particuliers comme l’Italie et l’Espagne, mais il semble qu’il y ait un lieu particulier et inexistant, un souvenir dans la tête du héros lyrique. La chanson commence par des claviers semblables à ceux d’un calliope et la voix d’Ellery, donnant une sorte de souvenir d’événements qui pourraient être soit pré-pandémie, soit pré-Brexit, soit pré-peu importe : « I live in the city / The tower’s blue and the sky is black / I feel the night / I sit, it’s on my back / On my back / It makes me cry / This European air, I swear it does » (J’habite dans la ville / La tour est bleue et le ciel est noir / Je sens la nuit / Je m’assieds, elle est sur mon dos / Sur mon dos / Elle me fait pleurer / Cet air européen, je le jure). 

Les références à divers lieux géographiques sont omniprésentes dans l’album. Qu’il s’agisse d’une ville (« Glasgow ») ou d’un seul bâtiment (« Lancaster Court »), l’album évoque un sentiment de mouvement constant – et agité – familier à tout résident d’une métropole. 

Le morceau « 50/50 (Extended) », qui clôt l’album, est un morceau dubstep grinçant, contrairement aux accents émotifs de la majeure partie de l’album. Cela n’enlève rien à la sincérité de Jockstrap, mais montre la façon dont les émotions peuvent être supprimées ou transformées par un entraînement intensif sur le dancefloor. Le fait que les deux membres aient 24 ans explique en partie le choix de leurs noms artistiques ainsi que le titre de leur premier disque. En vieillissant, les niveaux de vulnérabilité se stabilisent progressivement. Les thèmes que le groupe explore sont familiers à la majorité de ceux qui vivent sur cette planète et, en particulier, dans ses parties les plus peuplées. L’anxiété, l’aliénation, la nostalgie, les raz-de-marée du désir, la douleur résultant de la reconnaissance de son ignorance et de son arrogance, etc. etc. Après tout, I Love You Jennifer B pourrait être une déclaration sur le mur d’un immeuble résidentiel, inscrite par un adolescent épris.

Différentes personnes trouvent différentes versions d’un airbag métaphorique qui les empêcherait d’avoir un accident émotionnel. S’inspirant de cela, Jockstrap offre une protection figurative pour les parties les plus exposées. Bien que cette musique soit loin d’être thérapeutique pour l’auditeur, elle vous invite volontiers à entrer dans leur monde étrange, émotif et intensément cinétique. Décidez par vous-même si cela vaut la peine d’y entrer.

***1/2


Maria BC: « Hyaline »

27 mai 2022

La musique de Maria BC est magnétique – simple, dépouillée et difficile à quitter. L’artiste ambient-folk crée des chansons pour une contemplation tranquille, des chansons qui se nourrissent de nostalgie et de regret et qui s’étendent jusqu’à un point lointain à l’horizon. Hyaline, leur premier album complet, est une introduction plus qu’efficace – il établit une atmosphère séduisante et ténue tout en proposant à Maria BC différentes voies à explorer. C’est un début idéal en ce sens : autonome mais aussi expressément intéressé à aller plus loin.

Bien sûr, ce n’est pas exactement le début de l’histoire de Maria BC. L’année dernière, ils ont sorti le merveilleux EP Devil’s Rain, qui a été enregistré furtivement pendant les premiers jours de la pandémie alors qu’ils vivaient avec deux colocataires. C’est encore plus feutré et solitaire que Hyaline, des volutes de guitare et des voix sourdes qui s’installent dans des rêveries brumeuses. Et avant cela, ils ont grandi dans l’Ohio, où leur père jouait de la musique à l’église et où Maria BC a suivi une formation classique de chanteuse mezzo-soprano. Hyaline n’est pas particulièrement révérencieux ou trop étudié, au contraire, il évite activement les structures de chansons plus réconfortantes ou traditionnelles. Il est diffus au point d’être révélateur. C’est un album dans lequel il faut s’enfoncer et se laisser guider.

Certaines chansons donnent l’impression d’être à peine présentes, juste le bourdonnement de l’atmosphère et quelques guitares qui tournent, jusqu’à un bref moment où elles se clarifient. Parfois, cette clarté prend la forme d’un passage vocal, d’autres fois c’est un gonflement de cordes baroques, comme sur le planant « Keepsakes ». Quoi qu’il en soit, la musique de Maria BC s’élève jusqu’à ces moments mais ne s’y attarde jamais. Je ne veux pas dire que Hyaline est une corvée – c’est toujours magnifique et jamais volontairement obtus. Ses passages de rumination murmurante ne font que faire ressortir davantage les sommets. Comme « The Only Thing », où Maria BC laisse sa magnifique voix s’envoler dans un refrain romantique et doux : « Dans tes bras/ Je trouve que je ne peux pas penser au passé si loin/ J’embue les vitres des voitures/ Tu sais que la meilleure partie de moi/ N’est pas la seule chose »(In your arms/ I find I can’t think back so far/ Fogging up windows of cars/ You know that the best part of me/ Ain’t the only thing).

Mais souvent, leur musique n’est pas aussi douce ; elle semble plutôt hantée – par ce qui était, ce qui pourrait être, ce qui est. Sur le frémissant « Betelgeuse », Maria BC imagine un homme rongé par ses démons qui semble toujours étrangement séduisant : « J’ai dû me cacher, courir, monter ce soir pour te montrer/ Certains n’auront jamais à apprendre à aimer du tout/ Confident rusé, il dit tout ce que tu veux » (I had to hide, to run, to ride tonight to show you/ Some will never have to learn to love at all/ Slick confidant, he says anything you want . C’est un auteur évocateur, même si les mots sont parfois difficiles à cerner. La transition « *** » met en place « Betelgeuse » avec une intensité folklorique : « Il a peint la porte d’entrée en rouge comme maman l’a demandé, il a gardé les gouttières propres jusqu’à ce que son père le rappelle enfin, il a fini d’attendre, il a vidé le pot et il est parti » (He painted the front door red like mama asked/ Kept the gutters clean ’til his father finally called him back/ Done waiting, he drained the jar and left). Sur le dernier titre, ils se dressent contre une marée qui semble prête à les aspirer : « Il est difficile de faire le bien avec des intentions contrôlées/ L’honnêteté prospère dans une phrase brisée/ Je me dirige vers le ciel pour faire tomber la langue/ Les rivières endiguées dans leur égarement emporteront le béton »(“It’s hard to do good with controlled intentions/ Honesty thrives in a broken sentence/ I’m headed to heaven to take language down/ Rivers dammed in their straying will carry concrete out).

Les comparaisons avec Grouper, qui encourage également l’écoute patiente et utilise l’espace négatif de la même manière, sont inévitables ; leur musique me rappelle également Angel Deradoorian, qui utilise des techniques vocales similaires et une majesté subtile mais étendue. Il y a même une chanson, « Rerun », qui ressemble presque à l’ébauche d’une démo de Lana Del Rey. Maria BC n’hésite pas à flirter avec des méthodes plus traditionnelles d’écriture de chansons – ils ont dit qu’ils ont presque mis de côté l’avant-dernière chanson « Good Before » parce qu’ils « pensaient qu’elle était trop pop » (elle ne l’est pas, vraiment) – mais Hyaline sonne comme s’il s’agissait de déterminer jusqu’à quel point ils veulent pousser cette partie d’eux-mêmes, en voyant ce qui semble juste et ce qui sonne le plus fort. Ce que j’aime dans la musique de Maria BC, c’est son côté instinctif : Un son se fond dans le suivant et rien ne semble forcé.

Le mot « hyaline » signifie avoir une apparence translucide ; c’est un nom approprié pour un début qui ressemble à un regard totalement transparent sur les expérimentations d’une personne avec la musique dans la recherche sans fin de définition. Hyaline peut sembler hésitant et méfiant, mais il ne semble jamais sans but. Bien que Hyaline ait été enregistré alors qu’elle vivait encore à Brooklyn, Maria BC a déjà déménagé à Oakland, et sans doute à ce qui suivra. Ce qui signifie que Hyaline est, d’une certaine manière, un instantané : un document durable d’un moment fugace dans le temps. Si les chansons éphémères de Hyaline peuvent vous apprendre quelque chose, c’est que parfois ne pas savoir où quelque chose va aller peut être le sentiment le plus puissant.

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My Idea: « Cry Mfer »

29 avril 2022

Sortir un album dans n’importe quelle circonstance n’est pas un mince exploit, mais ajoutez le chaos au mélange et vous connaîtrez les turbulences qui ont testé la relation de travail de My Idea lors de l’enregistrement de leur premier album, Cry Mfer.

Le duo, composé de Lily Konigsberg (Palberta) et Nate Amos (Water From Your Eyes), a uni ses forces à l’automne 2020, leur collaboration aboutissant à un premier EP That’s My Idea. Lors des sessions de Cry Mfer, leurs prouesses sonores se sont heurtées à un sol instable qui les a amenés à se demander ce qu’ils signifiaient l’un pour l’autre « au milieu d’un tas d’autres chaos » selon Nate.

Maintenant qu’ils sont capables de se pardonner l’un l’autre, et que Lily est retournée dans sa ville natale de Hudson avec une sobriété retrouvée, Cry Mfer est, à cet égard, l’histoire de deux esprits musicaux qui s’enfoncent dans un processus pop et qui trouvent une catharsis créative de l’autre côté. L’album est empreint d’une honnêteté humoristique et d’une conscience de soi véritablement humaine, que l’on peut attribuer à l’intention lyrique et à la voix de Lily, posées sur la pop de vérité ou d’épouvante que le duo s’attribue.

Au-dessus d’une mer de cordes luxuriantes et d’un sérieux enjoué, le titre bouclé de l’album introduit une sorte de constance qui vient avec le choix d’aller de l’avant, et une distance vocale reflétant la critique extérieure. Alors que cette distance est en partie contrastée par la nature directe du  façon Moldy Peach « Not Afraid Anymore' » du country road-tripping « Pretty You », et de l’indie-pop folk ‘Yr A Blur’, le charme et le charisme de l’album sont apparents partout, et c’est peut-être la colle qui lie le mieux le matériel ensemble.

My Idea plonge dans une renaissance twee avec la maladresse sexuelle de  » Breathe You « , le doo-doo-dooing naïf de  » Baby I’m The Man  » et le crossover hyper-pop/Ting Tings de  » I Can’t Dance Part 2 « . Si, dans la plupart des cas, un véritable sens de l’humour réussit à faire la part des choses, les inclusions chargées de vocodeur manquent d’humanité et ont tendance à se détacher de l’honnêteté voulue.

Cela dit, l’album prend tout son sens lorsque les morceaux sont dotés d’une touche distincte : le grunge de répondeur conscient de soi de « Lily’s Phone » et la courtepointe de patchwork de « Popstar « , cette dernière utilisant des tubes orchestraux rétro satisfaisants.

Bien qu’indéniablement doux en surface, Cry Mfer est une réaction claire contre l’autosatisfaction qui sévit dans la musique indépendante, et bien que sa conception ait été un défi pour My Idea, ce premier album est un signe clair que des relations de travail spécifiques peuvent porter des fruits remarquables.

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Let’s Eat Grandma: « Two Ribbons »

7 avril 2022

L’éthique des deux derniers albums de Let’s Eat Grandma est simple et convaincante : Déconstruire la pop pour la reconstruire en mieux – et plus bizarrement. Les synthés sont étirés pour se tortiller, carillonner, frissonner, et l’écriture du duo peut être tout aussi désorientante, étincelante avec une finition magique-réaliste. Rarement la pop n’a semblé aussi joliment écrasante, comme si Jenny Hollingworth et Rosa Walton pouvaient faire fondre le cosmos avec leurs sons, mais avec Two Ribbons, le duo a trouvé un sens de la retenue mélancolique et presque improbable.

Comme pour leur dernier album, l’approche derrière Two Ribbons est omnivore, formant un kaléidoscope vibrant qui virevolte avec fluidité entre les genres. « Watching You Go » aurait pu être téléporté des années 80 avec ses élans de Moroder et son sentimentalisme de biche, culminant dans une confession percutante : « Tu me fais sentir comme si j’étais quelqu’un que tu pourrais aimer » (You make me feel as if I’m someone you could love). « Sunday » est le point de départ d’une nouvelle décennie, avec ses grattements de guitare ensoleillés qui rappellent le soft rock de l’époque d’Amplified Heart et d’Everything But the Girl. Malgré sa touche plus douce, l’esprit de l’album reste agité.

C’est pourquoi le duo ne s’est pas complètement départi de sa folie caractéristique, même si Two Ribbons est moins progressif (seuls deux morceaux dépassent les cinq minutes, et aucun ne dépasse les six). Les sonneries de flûte à bec de « In The Cemetery » chevauchent le même carrousel hanté que le générique de fin de Paranoia Agent de Satoshi Kon, et « Hall of Mirrors » crée un vortex de retards de synthétiseurs, en nettoyant le mélange avec de la fuzz psychédélique et des croassements de saxophone yacht-rock. Rien de tout cela n’est aussi en roue libre ou aussi étrange que I’m All Ears. La plus grande partie de Two Ribbons, en fait, ressemble plus à un exercice d’affinement du genre qu’à sa rupture :  » Happy New Year  » pourrait aussi bien être une reprise de Carly Rae Jepsen – des synthés grands comme un panneau d’affichage et brillants comme des guirlandes – à l’exception de son pont de feux d’artifice.

La simplicité retrouvée de la production de Hollingworth et Walton magnifie cependant l’impact de leur écriture, qui est la plus directe qu’elle ait jamais été. « Ava » (2018) sert de point de contact lyrique, plus que « Snakes & Ladders » ou « Hot Pink », par exemple. Il y a encore des éclairs des fantaisies évocatrices du duo. Hall of Mirrors », en particulier, montre à quel point une relation qui s’effiloche peut sembler illusoire et surréaliste : «  ‘ai pénétré dans une scène de film / Où mes secrets sont écrits sur les murs de la salle de bain ». (I’ve stepped into a movie scene / Where my secrets are written on the bathroom walls).

Mais les vignettes qui constituent la majeure partie de Two Ribbons sont indéfectiblement ancrées dans la réalité, et ne s’égarent pas dans le fabulisme. Le titre « Two Ribbons » s’inscrit dans ce moule de manière assez évidente : une ballade acoustique personnelle, pleine d’excuses, qui – bien que statique – est tendre, les voix du duo frémissant comme des pissenlits dans le vent. C’est « Insect Loop », cependant, qui équilibre les meilleures qualités de Let’s Eat Grandma : le sérieux désarmant et l’espièglerie vibrante. Sur des vagues de scuzz indie-surf, Hollingworth et Walton tentent de restaurer leur amitié en deuil (un facteur clé dans la conception de l’album), mais à leur manière : « Nous hanterons ces baies de Norfolk / Nous tisserons comme les vagues » (We’ll haunt these Norfolk bays / Weaving like the waves). C’est le morceau le plus dynamique de l’album, et peut-être le plus révélateur. L’intimité n’est pas forcément excoriante, elle peut aussi être exubérante.

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Self Esteem: « Prioritise Pleasure »

26 octobre 2021

Prioritise Pleasure est le deuxième album de Self Esteem, alias Rebecca Taylor, et fait suite à son premier album de 2019, Compliments Please. Sur ce nouvel opus, Taylor brille comme la popstar alternative vraiment unique qu’elle est. Sa voix est distinctive et, de plus, elle est prête à aborder des sujets difficiles comme le consentement, tout en se concentrant sur l’amour de soi son bien nommé identifiant, tout au long de l’album.

Le morceau d’ouverture « I’m Fine », avec ses rythmes sombres et lourds, montre Taylor presque hargneuse et pleine de colère et de frustration. On peut entendre une femme parler vers la fin du morceau : « Cela semble si stupide, mais moi et mes amies… si nous sommes approchées par un groupe d’hommes, nous aboierons comme des chiens… il n’y a rien qui terrifie plus un homme qu’une femme qui semble complètement dérangée ». (It sounds so stupid, but me and my friends…if we are approached by a group of men, we will bark like dogs…there is nothing that terrifies a man more than a woman who appears completely deranged). Cela va, à cet égard, donner le ton pour le reste de l’album.

« F*cking Wizardry » est , de son côté, un titre contagieux qu’il faut absolument mettre à fond ! Le style de Taylor est souvent direct et sensuel. Ses morceaux sont stimulants et édifiants. La chanson titre est un rappel à elle-même de toujours se mettre en avant et, par conséquent, de devenir une meilleure personne dans le processus. Ses chansons montrent clairement que ce n’est pas toujours un parcours facile. Prioritise Pleasure » contient les paroles suivantes : « Alors je respire / Un, deux, trois / Priorité, me faire plaisir » (So I’m breathing in / One, two, three / Prioritise, pleasuring me) où ellee chante son désir de vivre le moment présent.

Inspirée par le morceau emblématique de Baz Lurrhman, « Sunscreen », Taylor a entrepris de créer un « écran solaire pour les milléniaux » (Sunscreen’ for millennials). « I Do This All The Time » sera un morceau honnête, parlé, qui, une fois de plus, donne du pouvoir : « Regarde vers le haut, penche-toi en arrière, sois fort / Tu ne pensais pas que tu vivrais si longtemps. (Look up, lean back, be strong / You didn’t think you’d live this long). « I Do This All The Time » est le point culminant de l’album tant ses textes sont courageux et on ne peut plus pertinents. Il est si brut sur le plan émotionnel qu’il peut être difficile à écouter, mais il n’en est pas moins brillant et addictif.

L’hymne funk-pop « Moody » est un autre morceau sur les habitudes d’auto-sabotage. « The 345 » est ce que nous imaginons que le titre « Beautiful » de Christina Aguilera aurait pu ressembler s’il avait été écrit en 2021. Les paroles de Taylor sont centrées sur le discours négatif sur soi, mais aussi sur la persévérance dans les moments difficiles. « How Can I Help You » »aborde l’objectivation des femmes : « Comment puis-je t’aider à réaliser ce que tu as toujours voulu prouver ? Parce que c’est pour ça que je suis là, non ? » (How can I help you/ Do what it is that you/ Always hoped you could set out to prove ?…Cos that’s what I’m put here to do/ Isn’t it ?).

Prioritise Pleasure est un album solide, avec des chansons inspirantes et qui font réfléchir. Les chansons vont des tubes pop aux morceaux sereins et Taylor montre qu’elle peut tout faire avec ce deuxième album. L’acceptation de soi est un thème majeur de cet album audacieux et ses émotions complexes peuvent être ressenties par les auditeurs dans ce qui est un album exceptionnel sur ce que peut être l’amour de soi.

***1/2


A Winged Victory For The Sullen: « Invisible Cities »

11 mai 2021

En 2019, après 5 ans d’une présence continuelle sur la scène ambient Dustin O’Halloran et Adam Wiltzie s’étaient manifestés, avec un troisième album The Undivided Five. Et aujourd’hui, ils sont de retour dans l’actualité, et chaque fois que ces deux messieurs décident de produire quelque chose, il faut, pour eux, réécrire le mètre étalon et le déplacer de quelques centimètres supplémentaires.

Inspirés par l’artiste Hilma af Klint pour leur précédente production, cette fois-ci la source de créativité est l’œuvre de Calvino. En effet, cet album, titré Invisible Cities, tire son nom du livre éponyme du conteur italien du XXe siècle, et constitue la bande-son d’une production théâtrale multimédia de 2019 commandée par le Manchester International Festival et mise en scène par Leo Werner, pour une représentation théâtrale de l’œuvre de Calvino.

Les Villes Invisibles, publié en 1972 fait partie de la période combinatoire de l’auteur, la fiction combinatoire prévoit que la position centrale est celle du lecteur, qui « joue » avec l’auteur, à la recherche des combinaisons interprétatives cachées dans son œuvre et son langage. Chaque chapitre est un dialogue entre Marco Polo et l’empereur tatar Kublai Khan, qui demande à Marco Polo de décrire des villes de son empire, parfois réelles, parfois imaginaires.

Dans les descriptions faites par l’explorateur, les villes représentent la complexité et le désordre de la réalité, la sensation que nous avons en lisant ce que Marco Polo raconte est que son intention est de rétablir l’ordre dans le « chaos de la réalité ». Mais ces villes sont aussi des rêves, dont les fondements sont des désirs et des peurs, dans cette réalité décrite par les mots que Calvino a inculqués à Marco Polo, le défi du lecteur est de pouvoir saisir les règles et les perspectives trompeuses de ces histoires.

Comme toujours, les chirurgiens O’Halloran et Wiltzie parviennent dans leur production à rendre le sens de ce voyage à travers des villes invisibles, réelles ou simplement construites dans nos esprits. Nous devrions faire un exercice pour entraîner notre imagination, mettre les écouteurs, lancer l’album, pas en lecture aléatoire, et marcher dans les rues de notre ville, réelle ou imaginaire.

Cet album est un crescendo d’émotions, un rideau qui s’ouvre timidement aux premières lueurs des jours de mars, il semble demander la permission de nous prendre par la main pour nous accompagner là-bas, dans ces lieux de nos villes que nous aimons mais aussi et surtout dans ceux que nous détestons. Les accords de piano et les atmosphères douces et tourbillonnantes entraînent l’auditeur dans l’exploration, les sons de l’orchestre semblent se fondre, comme liquéfiés, derrière le rideau poussiéreux, de l’hiver tout juste passé, que nous avons déplacé au début de l’album.

Dès le premier morceau, bien qu’en quête de calme, Wiltzie et O’Halloran défient l’auditeur de la même manière que Calvino défie le lecteur. Ce voyage entre les villes de Marco Polo et les nôtres commence avec « So That The City Can Begin To Exist », dont le refrain est une combinaison de piano et de synthétiseurs, parfaite, simple et linéaire, comme les premiers horizons que nous voyons dès que nous commençons à voyager. Chaque piste de cette œuvre se lie à la précédente, comme pour rappeler la structure de l’œuvre de Calvino où chaque chapitre se termine par un dialogue entre les protagonistes, ainsi chaque son se lie à un autre, composant un nouveau son qui à son tour se décompose pour créer des nuances auxquelles l’oreille ne cesse de s’habituer.

C’est comme un fil rouge qui prend l’auditeur dès la première note et le conduit jusqu’à la dernière, en passant par des scénarios qui dérangent dans « Thirteenth Century Travelogue » et qui laissent place à des visions surréalistes sur « The Celestial City ». L’électronique ne manque pas et on ne peut qu’apprécier cette inflexion car, comme pour tout voyage qui se respecte, xhaque promenade dans nos villes est faite de moments de réflexion, d’écoute et de redémarrage.

« There Is One Of Which You Never Speak » ouvre le bal avec des cordes et un piano, imaginez une longue avenue bordée d’arbres, dont vous ne voyez pas la fin, vous la longez et à chaque pas à côté de vous il y a des maisons, des magasins, des musées, des théâtres, des gymnases et des parcs, tout ce que vous aimeriez, tout ce qui pourrait faire de votre ville la vôtre, le tout accompagné par un crescendo d’électronique qui construit chaque mur de votre ville.

A Winged Victory For The Sullen est le duo dont le précédent album était un traité musical sur la notion de quinte parfaite, nous ne pouvions, ni n’imaginions, nous attendre à mieux. Leur musique rassemble drame et douceur dans chaque note, arrangement, distorsion et fusion. Accompagner une œuvre de Calvino sur une scène de théâtre est un pari à fort enjeu, mais malgré la délicatesse de l’œuvre, leur production est infaillible, presque éthérée, tout comme l’album précédent. Il serait agréable de pouvoir profiter pleinement de son intégralité dans un théâtre où les voix des protagonistes d’aujourd’hui représentent un chef-d’œuvre, d’hier certes, mais plus actuel que jamais.

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Harry The Nightgown: « Harry The Nightgown »

21 août 2020

Ce qui a commencé comme une petite expérience amusante en 2019 entre Sami Perez (Cherry Glazerr, The She’s) et Spencer Harting, un habitant de Los Angeles, est devenu un projet beaucoup plus sérieux sous le nom de Harry the Nightgown. Au cours des deux derniers mois, le duo a sorti une poignée de « singles » qui culmineront avec leur premier album ; un rêve éclectique, éponyme, indie, plein de douceur et de vulnérabilité, qui a aussi une certaine nervosité.

Harry the Nightgown est l’un de ces groupes où il devient impossible de coller une étiquette sur eux. Voyage exaltant d’expériences pop, le disque parvient à toucher à la musique alternative, pop, acoustique et punk, pour n’en citer que quelques-unes. Ce groupe a créé sa signature sonore unique en moins d’un an et est maintenant prêt à la donner au monde entier.

En début d’album, « Tough Love » ressemble à un rêve, un morceau aux douces harmonies et à la guitare acoustique. Les paroles ne sont pas aussi paisibles que la musique le laisse entendre, car elles couvrent au contraire une relation difficile, pleine d’incertitudes et de douleur. Métaphore parfaite de « Tough Love », le contraste entre les instrumentaux oniriques et les paroles douloureuses est ici profondément marquant. Une guitare électrique entre en jeu sur « Pill Poppin’ Therapist », toutefois, et les progressions d’accords un peu inhabituelles font ressortir ce morceau en particulier. Il est censé vous mettre mal à l’aise avec son caractère imprévisible, et il s’avère ainssi marquer un changement par rapport à « Tough Love », ceci en moins de deux minutes.

« Tree Fall » commence raavec des sons électriques qui pourraient facilement être échantillonnés directement à partir d’un jeu vidéo, et Perez chante angéliquement au sommet d’un instrumental inhabituel tandis qu’une guitare fait doucement son propre truc. C’est un autre morceau expérimental avec une grande variété de sons et, malgré sa composition complètement différente des précédents, le titre s’intègre parfaitement dans l’univers de l’album.

Alors que les « singles » « Pill Poppin’ Therapist » et « Ping Pong » sont respectivement des chansons post-punk et pop-rock éclectiques, « Babbling » fait dans l’indie-rock onirique avec des voix douces et une structure particulière. Bien sûr, les auditeurs s’attendront à une étrange dynamique sur un disque aussi ancré dans l’expérimentation, et Harry the Nightgown incarnera exactement cela. Il est impossible de prédire si le disque sera lent ou rapide, rock ou pop, familier ou étrange, mais c’est exactement ce que les auditeurs doivent attendre de ce groupe. Cette sortie ne tient pas dans une boîte et chaque chanson est complètement différente, mais en tant qu’album, cela représente un ensemble de compositions parfait.

« Untippable » est un autre de ces titres tout à fait unique ; il s’ouvre de manière assez inquiétante avec des samples sombres avant que la voix de Perez n’arrive. Pendant un moment, on a l’impression que le morceau a une vibration similaire à celle de « Tree Fall », mais soudain, les percussions arrivent avec un rythme semblable à celui de Twenty One Pilots et le morceau incarne ce à quoi TØP ressemblerait s’ils étaient moins commerciaux et plus orientés vers les genres gothiques. Ce morceau a le même beat énergique et les mêmes samples spatiaux qui ont fait la renommée du duo originaire de l’Ohio, à l’exception du fait qu’il est plus expérimental et plus extraterrestre.

Plutôt un’être chanson indie-rock à la manière de Harry the Nightgown, « The Boid » possède un piano qui joue un rôle intéressant avec, en particulier, des mélodies jouées en staccato qui dégagent une agressivité et une précipitation telles qu’elles s’opposent de façon intéressante au reste.

Les instruments de « March Of The Angry Man » sont dissonants et expérimentaux et, une fois encore, le chant de Perez est très délicat et apaisant. Cette combinaison est sans aucun doute ce qui fait la signature sonore du groupe, avec des échantillons et des échos inhabituels qui semblent tout droit sortis de l’intro de « Stranger Things ». 

« In My Head » est composé de synthés, de cloches, de voix, de batterie… et c’est un morceau qui est loin d’être conventionnel. Les samples agressifs s’orientent vers ce qui ressemble à quelque chose, avant d’être brusquement coupés lorsque « In My Head » saute d’une émotion à l’autre, devenant une chanson plus douce avec un chant harmonieux. Ce changement ressemble à une métaphore, il est puissant.

Le dernier morceau, « What Makes Life So Hard », est une chansonde chamber-pop. C’est extrêmement expérimental, avec des échantillons aléatoires, et les paroles sont des phrases simples et répétées. Il est en fait assez audacieux de terminer l’album par une chanson plus courte et plus facile à gérer après un catalogue d’efforts extrêmement expérimentaux et audacieux.

Harry the Nightgown est un groupe unique en son genre. Que vous vouliez les appeler indie, expérimental, pop ou alternatif, il est impossible de nier leur inventivité et leur talent. Il est courageux de leur part de présenter cette abstraction avec autant d’audace sur leur premier disque, ce qui en fait un groupe sur lequel vous devriez garder un œil.

***1/2


Locate S,1: « Personalia »

23 mai 2020

Christina Schneider s’est identifiée sous de nombreux noms musicaux dans le passé, tels que Jepeto Solutions, CE Schneider Topical et Christina Schneider’s Genius Grant, mais depuis la sortie de son disque Healing Contest en 2018, vous pouvez la trouver en train de créer Locate S,1. Produit, conçu et mixé par le partenaire et frontman de Of Montreal Kevin Barnes, Locate S,1 est , ici, l’avatar une artiste qui aime vraiment le processus d’écriture et de jeu avec ses passions personnelles à l’esprit, en enregistrant sa musique ici à Athens en Géorgie. Son dernier LP, Personalia, guide l’auditeur à travers une réverbération obsédante grâce à sa pop space-age. Élégant mais discordant, Locate S,1 entrelace avec précision des refrains de rock électro-psychique et prend des tournures funky tout au long de sa tracklist, pliant des notes et dappant des mélodies avec des voix de fée.

L’album, propice à la danse et aux clubs, a un son pétillant avec une mentalité punk qui s’en fout, formant un sentiment pétillant avec une transe édifiante. Les progressions d’accords inspirées du jazz ont un rythme imposant tout en maintenant une âme en fusion, séparant les chansons du monde à une distance éthérée. Trippant et tendre, Personalia présente une version à multiples facettes de la pop de chambre qui prouve que Locate S,1 ne peut pas être limité par un seul genre.

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Magnetic Ghost: « Pixels »

3 mars 2020

Le fantôme magnétique de Minneapolis est de retour et nous fait profiter de ses pixels atmosphériques. Magnetic Ghost, alias Andrew Larson, a élargi son combo unique de solitaire à un groupe plus complet, quasi-cinématique, qui présente des nuances plus profondes de psychédélisme et de post-rock. C’est à travers les éléments surréalistes de ces deux genres que Larson caractérise et dépeint les perspectives déformées et légèrement fracturées de nos propres réalités que nous avons tous acquises grâce à la technologie moderne. Cela semble être le thème central de ce disque (d’où le nom de Pixels…) Cela est peut-être plus évident dans le rock éthéré froid mais hypnotique de « Thrall ».

Des ondées de slide suitar spatiale et de drones désorientants se balancent et palpitent derrière des harmonies fantomatiques, qui deviennent métaphores des crises existentielles issues de l’ère du smartphone dépeintes musicalement avec clarté.

Le seul aspect de ce disque qui l’oriente dans une direction différente de celle des précédents Magnetic Ghost est potentiellement l’accent mis sur le chant. La voix de Larson occupe une place centrale, servant de choeur émotionnel pour chaque composition. Certains des moments les plus beaux et les plus obsédants de l’album seront ceux où, couverte de réverbérations, elle s’harmonise avec la choriste, Holly Habstritt-Gaal. Des petits moments de magie sonore valent, à eux seuls, l’écoute de cet album

***1/2


O Stars: « Blowing on a Marshmallow in Perpetuity »

29 février 2020

0 Stars est l’idée de Mikey Buishas, et le dernier en date des nombreux projets musicaux auxquels l’auteur-compositeur new-yorkais a participé ces dernières années. Le premier album, Blowing on a Marshmallow in Perpetuity, contient de nombreuses facettes du style unique de Buishas que les auditeurs ont coutume d’attendre dans sa musique où cérébralité rime avec guitare ainsi que sa voix incomparable et précaire, telle qu’on l’a entendue dans les groupes précédents qu’ont été Really Big Pinecone et le duo clarinette-guitare .michael… En même temps, ce disque représente un changement d’orientation palpable vers une forme d’expression plus libre qui privilégie le plaisir plutôt que la perfection dans le processus d’enregistrement et qui culmine dans certainres de ses compositions les plus fortes à ce jour. C’est un disque sérieusement brillant qui ne se prend pas trop au sérieux, tout en parvenant à trouver de la profondeur dans ses réflexions sur l’amour non partagé, la solitude et l’estime de soi. 

Les excellentes performances captées sur l’album, qui incluent les contributions des collaborateurs Stephen Becker, James Gentile, Michael Sachs et Renata Zeiguer, sont merveilleusement ondulées : les rythmes dansent , en ou haors tempo, tout comme les bois qui se tordent, les synthétiseur et les échantillonnages qui se collent à la colonne vertébrale, se plient et se désaccordent et qui rendent l’expérience agréablement désagréable. Dans chaque morceau, il y a une soif d’exploration enfantine, un choix délibéré de Buishas, qui partageait l’idée qu’il n’y avait pas d’autre objectif clair que d’arriver à la fin et de donner une liberté de mouvement au processus de création Ces petites imperfections travaillent paradoxalement à rendre l’ensemble plus parfait, car les chansons oscillent entre des signatures temporelles bizarres et des tempos instables, parfois seulement pendant quelques secondes avant de revenir à une structure pop plus familière.

Une énergie frénétique mijote sous cette collection de chansons apparemment apprivoisées, dont la moitié ne dépasse pas deux minutes chacune. Il ne s’agit pas tant d’un examen exhaustif d’un seul sentiment, mais de minuscules éclats de volatilité émotionnelle, constamment soumis à des changements. La complexité discrète de la musique est loin d’être un spectacle nourri par l’orgueil, mais sert plutôt à renforcer les nombreux messages relatifs à l’album.

Il est également impossible de passer à côté de l’énorme importance accordée au motif des secrets, qui revient plusieurs fois dans les paroles ironiques et autodérisoires de Buishas. Sur le titre bien choisi « Secret », on le trouve désireux de connaître le secret des choses même si, comme il le dit : « I still don’t know the secret / I don’t think I’ll ever know the secret. » (Je ne connais toujours pas le secret / Je ne pense pas que je le connaîtrai un jour). Dans le cas de ces chansons bancales, on accorde une importance particulière aux secrets, non seulement pour leur mystère, mais aussi pour la délicate intimité qu’ils signifient entre deux personnes. Comme il le dira plus tard dans la ballade au piano, « Real Love Song » : « f I knew the secret word, you would know it too, ‘cause I would only tell you » (Si je connaissais le mot secret, tu le connaîtrais aussi, car je ne ferais que te le dire), le tout accompagné de flûtes frémissantes qui s’épanouissent en un crescendo émouvant. Partager un secret avec quelqu’un, c’est lui accorder un niveau de confiance réservé aux relations les plus étroites ; il y a une croyance inhérente dans la bonté de l’autre et dans sa capacité à respecter suffisamment ses entrailles émotionnelles pour les garder privées, et en ce sens, sacrées – c’est ce que Buishas recherche. C’est une demande d’être laissé entrer par quelqu’un que vous admirez, et peut-être même que vous aimez – bien qu’il semble que son appel reste sans réponse à la fin de l’album. Les tendances de Buishas en tant que parolier, cependant, laissent entendre que cette absence de clôture peut être considérée comme une déclaration émouvante en soi. 

Ne confondons pourtant pas l’extérieur charmant de Marshmallow avec un manque de profondeur. Au contraire, c’est un disque profondément intelligent et sensible, conçu par l’un des auteurs-compositeurs les plus intelligents dans son genre aujourd’hui.

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