Art Moore: « Art Moore »

12 août 2022

Le premier album éponyme d’Art Moore sur Anti-Records est sorti d’un métier à tisser conçu par Taylor Vick, Sam Durkes et Trevor Brooks ; un métier à tisser qui tisse des voix organiques évocatrices et des instruments synthétiques en un motif harmonique qui vous fera écouter plusieurs fois sans effort. Vous pouvez suivre cette matière hybride tactile tout au long de l’album. Il est frais comme des tiges vertes et brillantes récemment cultivées ou comme une technologie silencieuse qui vrombit plutôt que de tousser comme les mécanismes industriels du passé qui crachent de la fumée. 

Il y a deux concepts et influences forts sur cet album qui aident à consolider la structure et la cohésion sonore, le premier réside dans la conception du groupe. À l’origine, le trio faisait de la musique ensemble pour créer des bandes sonores de films ou de télévision. Lors de ces premières sessions, Durkes se souvient avoir « utilisé une scène de film, une photographie ou une image fixe et… écrit quelque chose autour ». En ce sens, chaque chanson agit comme une image fixe d’une image en mouvement, des photographies individuelles constituant un ensemble plus vaste, rappelant la Locomotion animale de Muybridge. Il s’agit d’un album au sens propre du terme : une collection de chansons qui prennent tout leur sens lorsqu’elles sont serrées les unes contre les autres, qui ne se bousculent pas dans une frénésie d’épaules et de coudes, mais qui s’imbriquent les unes dans les autres. 

L’autre concept dominant de Art Moore est résumé par le commentaire de Vick sur « A Different Life » (la cinquième chanson de l’album) : « Je peux facilement me laisser emporter par les mondes imaginaires dans ma tête, submergé par les possibilités infinies et les versions de moi qui y existent. Mais je suis surtout fasciné par la version juste parallèle à celle-ci, celle qui ne comporte que quelques différences ou améliorations. Cette chanson parle de l’expérience de la nostalgie de cette possibilité pas si lointaine ». Dans les partitions parallèles de la réalité auxquelles Taylor réfléchit, qui se détachent les unes des autres comme des segments fibreux de fruits, si proches les unes des autres que la moelle qui s’y accroche comble encore les écarts, il y a des versions de nous-mêmes qui réalisent nos rêves ou qui se sont effondrées avec nos doutes et nos défauts. Sur cette chanson, Vick chante « In the distance as far as I can see/ still pushing through different versions of me » (au loin, aussi loin que je puisse voir/ toujours en train de se frayer un chemin à travers différentes versions de moi), ce qui donne une image organique et tactile de ces réalités alternatives. 

Ces deux concepts s’alignent si harmonieusement qu’il n’est pas surprenant que la production sans effort, les synthés froids et les rythmes réguliers de la boîte à rythmes coulent avec les voix optimistes teintées de tristesse dans une union parfaite. Le design sonore varié des collaborateurs d’Ezra Furman, Sam Durkes et Trevor Brookes, n’est en aucun cas lo-fi en termes de qualité, mais plutôt en termes d’esthétique et d’écoute. Le battement de cœur détendu de cette indie pop défoncée clapote contre le rivage plutôt que de se briser contre les falaises. La voix de Vick est tellement prédominante sur l’album qu’elle devient un ajout attendu à chaque chanson. Le fait que la voix de Vick ne s’épuise jamais au-delà d’un tempérament doux et mélodieux suit cette idée d’une « vie différente » où d’autres « possibilités pas si lointaines » existent derrière de minces voiles de réalité. En ne poussant pas sa voix à son extrémité et en laissant des lacunes vocales dans certaines chansons, elle donne à l’auditeur la possibilité d’imaginer d’autres mélodies et sons qui pourraient exister. Cette forme de collaboration avec l’auditeur est quelque chose qu’Art Moore défend clairement dans son art, c’est un groupe qui sait qu’être silencieux peut avoir beaucoup plus d’impact que de crier.

***1/2


Yeasayer: « Erotic Reruns »

12 juin 2019

Yeasayer nous avait laissésen bonne compagnie avec Amen & Goodbye en 2016. Le groupe de pop expérimentale de Brooklyn a affiché un visage plus décomplexé qu’à l’accoutumée afin de gagner un plus large public. C’est dans cette optique qu’ils reviennent trois ans plus tard avec Erotic Reruns.

Fini donc les aventures fantaisistes et bizarroïdes que nous a concocté Yeasayer auparavant, Erotic Reruns placé sous le signe du sexe et de l’érotisme se veut plus cohérent et accrocheur. Le groupe de Brooklyn se montre en effet pop et direct avec des morceaux comme « People I Loved » qui ouvre le bal et synthétise l’ambiance générale tout comme « Crack A Smile » et « Blue Skies Dandelions » aux accents psyché-folk.

Si l’aspect avant-gardiste et farfelu est mis de côté, il est tout de même dilué par le pep’s et la bonne humeur que dégage ce nouvel opus. Le pivot en sera un groove insoupçonné comme les sonorités R&B de « I’ll Kiss You Tonight » ou d’autres, plus synthétiques avec « Ecstatic Baby » et « Ohm Death ». N’oublions pas non plus ces messages politiques dénonçant les dérives de l’administration Trump sur « 24 Hour Hateful Live! » avant que l’amour et la sensualité reviennent au premier plan avec une judicieuse conclusion nommée « Fluttering In The Floodlights ».

***


We Show Up On Radar: « Zanzibar Whip Coral »

29 mars 2019

La participation de Darren Hayman (ancien leader des « cultissimes » Hefner) à un titre du précédent disque de We Show Up On Radar ne pouvait que nous mettre la puce à l’oreille. Ce n’est pourtant qu’à l’occasion de ce troisième album que nous découvrons enfin le projet passionnant mené par le multi-instrumentiste britannique Andy Wright. Établi à Nottingham et épaulé par quelques musiciens du cru, Wright appartient à une catégorie de musiciens qui, animés par un imaginaire foisonnant, refusent les trajectoires rectilignes et les chemins tout tracés.

Avec Zanzibar Whip Coral, We Show Up On Radar ouvre en grand les portes de son bazar folk-pop chimérique, évoquant tour à tour Tunng, Mercury Rev ou encore les oubliés Magic Arm. Sous leurs constructions abracadabrantes, « Willow Tree », » A Theogony », « The Lion’s Skul »l ou « Crumbs For Erin » abritent un chapelet de mélodies vibrantes et joueuses, magnifiées par une approche doucement expérimentale. We Show Up On Radar pourrait bien entendu s’éparpiller, à vouloir explorer un aussi grand nombre de plages, y compris au sein d’un seul et même morceau, à l’image de la symphonie de poche  qu’est « Giant Dinosaur vs. Sea Monster ». Pourtant, et sans que l’on parvienne vraiment à s’expliquer comment, les chansons équilibristes de Zanzibar Whip Coral finissent toujours par retomber sur leurs pattes. Un véritable tour de magie.

***1/2


St. Vincent: « St. Vincent »

3 mars 2014

Peut-être que la manière la plus efficace de résumer ce quatrième album éponyme de St Vincent est de dire que c’est l’expérience la plus viscérale et captivante à laquelle s’est soumise cette artiste d’avant-garde que ses amis connaissent sous le nom de Annie Clark. Ce pourrait être un disque « live » tant il sonne de manière organique, aux antipodes de ses disques précédents méticuleusement confectionnés, y compris le dernier qui l’avait vue collaborer avec David Byrne. Celui-ci était presque surréaliste, avec une qualité presque de verre presque translucide, St Vincent, a contrario, se complaît dans son étrangeté, une étrangeté qui voit le disque être parcouru d’histoires éprouvantes agrémentées de toiles d’araignées qui éclateraient sous des éclairs de joie profonde.

En vérité, le disque n’est pas aussi immédiat que son premier « single », « Digital Witness », pourrait le suggérer. Ce dernier introduit ces coulées extatiques d’arrangements de cuivres qui ponctuaient son travail avec Byrne, Love This Giant, et en faisait une composition où chaque bribe de vie virtuelle que nous nous construisons est illustrée par une instrumentation pléthorique qui lui correspond.

C’est cela qui rend néanmoins St Vincent d’autant plus intéressant. « Rattlesnake » ouvre ce spectacle avec une ligne de synthé en staccato et des vocaux distordus qui demeurent curieusement fascinants voire charmeurs alors qu’ils nous enfoncent dans une discordance qui semble épouser les contours sinueux de son titre. C’est une histoire vraie bien évidemment tout comme « Birth In Reverse » pourrait très bien concerner la routine et l’agoraphobie si on met de côté la mélodie chaotique mais infectieuse qui court tout au long du titre et que « I Prefer Your Love » est un hymne à l’amour maternel dont le côté spacieux et confortable donne la sensation qu’il dure plus longtemps que les quelques trois minutes trente auxquelles il a droit.

Soi on ajoute qu’elle est, à juste titre, considérée comme une des guitaristes contemporaines les plus douées, le plus étonnant sera de voir avec quelle frugalité Annie Clark décide de faire une démonstration de ses dons. Il faudra tendre l’oreille pour remarquer ses riffs sur « Bring Me Your Loves » ou « Every Tear Disappears » tant ils sont habilement mêlés à des synthés et des beats électroniques.

St Vincent est ainsi un disque luxuriant non pas par sa surabondance mais pas la richesse de sa paradoxale discrétion instrumentale et, quand on arrivera au dernier soupir qu’est « Severed Crossed Fingers », ce sera avec la sensation qu’aucune respiration n’aura été étouffée.

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