Merzbow: « Noise Mass »

Noise Massse est un titre qui annonce la couleur, une couleur déjà bien ancrée dans le paysage musical puisqu’il s’agit du nouvel opus de Masami Akita alias Merzbow, le cultissime artiste bruitiste japonais Masami Akita.

L’album se présente donc à la fois comme celui qui célèbre une carrière à la reconnaissance internationale et l’homogénéisation même de son évolution. Sur le plan musical, ce travail de nivellement passe donc par la reprise de la matière sonore élaborée dans les années 1990. De cette période, Akita retient son album Hole dont il retravaille le contenu pour ce dernier opus. On y retrouve les morceaux « Noisematrix » et « Kraft-Ebings Dick » déjà présents dans Hole, le premier augmenté d’une courte (un peu plus de cinq minutes) mais très efficace suite (« Noisematrix Pt.2 »), ainsi que deux « Voicematrix » qui semblent être l’apport principal de cette relecture des années 1990.

Pour les habitués des techniques bruitistes d’Akita, il y a là une belle palette d’interventions qui font la singularité du musicien japonais : les collages sonores, les instruments bricolés offrent une splendide masse noise de plus d’une heure, où les voix distordues se mêlent à des constructions mécaniques et sophistiquées qui laisse toujours aussi peu de répit à l’auditeur. De même, Akita est toujours aussi subtil dans sa manière de rendre cette masse informe très raffinée, avec notamment les variations brusques qui découpent à la fois les blocs sonores et les hiérarchisent. La désorientation délicate de l’auditeur n’est finalement que la contrepartie de cette stratégie d’empilement des différentes couches de bruit dans la durée.

On pourrait être négatif et affirmer, à raison, que Noise Mass n’est finalement que Hole augmenté. Mais cette masse bruitiste est également une messe si l’on se garde d’un jugement purement discographique, Noise Massapparaît comme un ensemble plutôt réussi, puisqu’il permet d’entendre autrement les productions de cette période charnière dans la carrière de Merzbow, tout en offrant une authentique expérience de ce dernier sans distinguer l’homme de performance du musicien de studio.

***1/2

Propan: « Trending »

Les deux jeunes norvégiennes qui constituent Propan en sont ici à leur troisième album, opus qui les voit poursuire leurs expérimentations, expoérimentations qui ont la particularité d’être principalement centrées sur l’interaction entre leurs voix et des effets.

Majoritairement constitué de courts morceaux (huit titres sur treize durent trois minutes ou moins), Trending cherche, ainsi, à explorer les différentes possibilités offertes par la rencontre entre deux voix et la conjonction de celles-ci avec des apports extérieurs. Souffles, vocalises, feulements et ululements servent, par exemple, de fondements récurrents, installant une atmosphère intrigante, voire un peu inquiétante.

Ces interventions se trouvent donc relayées par des éléments électroniques, allant de la simple note tenue à des rythmiques entre mini-explosions et bruits métalliques (« Smack On the Back »), en passant par des poussées saturées (« She Sings Like A Fairy »). Cet assemblage aboutit à des formats parfois très pertinents, quand l’auditeur n’arrive plus à distinguer ce qui relève de la voix humaine et ce qui provient des concours synthétiques (« Always The Same »).

 

La relative brièveté des propositions permet de ne pas lasser l’auditeur, ni de l’exposer trop longtemps à des climats parfois malaisants. À l’inverse, quand un morceau s’étend au-delà des cinq minutes, Natali Abrahamsen Garner et Ina Sagstuen intègrent des composantes moins abruptes (« The Warmest Kiss » et ses sonorités proches de la flûte à bec, « Laurie » et la réverbération posée sur leurs voix). Possiblement moins exigeant que ce qu’on pouvait imaginer en y entrant, Trending s’inscrit dans une bonne continuité avec le concert vu en 2014, et confirme que la scène expérimentale norvégienne est l’une des plus actives et intéressantes.

***1/2

The Cinematic Orchestra: « To Believe »

Douze années se sont écoulées depuis Ma Fleur, le dernier album du projet du duo britannique The Cinematic Orchestra. Assez pour se faire oublier… jusqu’à ce que l’on découvre les sept superbes compositions nouvelles de l’album To Believe. Convaincant retour ! Le plus épatant, c’est que Jason Swinscoe n’a absolument rien changé à sa formule depuis Ma Fleur, ce qui révèle le caractère intemporel de son travail.

Les orchestrations de cordes bien dosées (excellent travail du Californien Miguel Atwood-Ferguson), les rythmiques cool jazz tirant vers le house atmosphérique, les mélodies soul poussées par les voix de Moses Sumney sur l’acoustique et poignante chanson-titre, de Tawiah sur l’angélique « Wait for Now/Leave the World » et de la collaboratrice de longue date Heidi Vogel, dont on savoure la voix ambrée sur les douze minutes de « A Promise » en finale. Autre collaborateur favori, le poète et MC Roots Manuva s’avère à point sur la tendue « A Caged Bird/Imitation of Life », l’une des plus puissantes de To Believe.

***1/2

Gazelle Twin: « Pastoral »

Des premiers moments de « Folly » jusqu’aux mesures finales de « Over The Haills », Pastoral, le nouvel album de Gazelle Twin, le monstrueux alter-ego de Elizabeth Bernholz, ce à quoi nous sommes présentés n’est pas le charme bucolique de la campagne anglaise mais un tableau abrasif et profondément dérangeant dudit paysage.

Censé nous réconcilier avec une image « gentille » et un nationalisme courtois rythmés par les fêtes de villages et les écoles privées, l’usage d’une électronique rugueuse et de vocaux cassants intervient à point pour dénoncer les dangers infernaux qui se dissimulent derrière un « village green » idéalisé.

Rien d’idyllique dans cette présentation où apparaissent clowns diaboliques ou hooligans de football, le tout « servi » par ricanements ironiques et vitupérations. « Jerusalem » samplera des chants de footballeurs et les évocations champêtres sont passées au moule de la broyeuse industrielle pour contrebalancer la fausse apparence de quiétude présentée sur la pochette.

« Better In My Day »et « Little Lamb » sont les énoncés les plus exemplaires de l’album ; un couple de titres qu’on dirait composés pour une « rave ». Équilibre entre rage inamovible et flutes maniaco dépressives interprétées comme jamais elles auront pu l’être auparavant, il n’est nul endroit d’où on pourrait échapper à cet univers clasutrophobe. Le la vocifération de Bernholz hurlement de « Glory » n’est que répit au milieu de la noirceur oppressante et gothique et et les vociférations de Bernholz enjoignant l’auditeur de «  get out of here » sur le « single » « Hobby Horse » seront comme le bruit de dents se grinçant sous la douleur ou, mieux encore, le galop éffréné de sabots chevauchant le sol de nos sens.

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