Nonconnah: « Songs For And About Ghosts »

27 février 2021

Nonconnah est né des cendres noircies de Lost Trail, après le déménagement de Denny et Zachary Corsa de la Caroline du Nord à Memphis, Tennessee. Les fans reconnaîtront peut-être leur série de drones influencés par des shoegazes et leur brume lo-fi caractéristique, alors que le duo mari et femme continue à évoquer l’esprit de leur projet précédent. Certes, des similitudes existent dans le ton et l’atmosphère générale, mais Nonconnah est le produit de l’évolution, et leur musique est un nouveau pas en avant.

De fragiles éclats de lumière plus brillante se retrouvent dans la musique de Nonconnah, qui est saupoudrée de poussière de lutin, rendant sa musique magique grâce à ses ficelles de folk et de kaléidoscopie, de somnolence lo-fi. Songs For And About Ghosts est un magnifique disque qui scintille et brille constamment de douceur et de lumière.

À l’aide de guitares, d’enregistrements sur le terrain, d’orchestres radiophoniques et d’instruments acoustiques (banjo, accordéon et mandoline), les quatre pièces, qui ressemblent à des collages, se succèdent et se transforment au fur et à mesure de leurs mouvements, parfois en rotation, parfois en pause, mais toujours en émettant un faisceau rayonnant de couleur prismatique. Pour son troisième album, Nonconnah est rejoint par Owen Pallett (de Final Fantasy, The Arcade Fire) et Jenn Taiga, ce qui donne encore plus de relief à l’album. Les radiofréquences et les appels téléphoniques sont captés sur la bande des ondes courtes, et des sujets tels que les messages subliminaux et la présence de traînées chimiques sont tissés en lumière et en drones lointains. Des intermèdes arpégés offrent un nectar mélodique. Les textures tourbillonnantes ne manquent pas, et certaines notes sont laissées à l’envers en permanence, coincées dans une boucle, créant un vortex fragile dans lequel la musique glisse glorieusement.

Un chant choral brillant et des drones lumineux ouvrent le disque avec « To Follow Us Through Fields Of Lightning », qui commence dans un état d’euphorie presque totale avant de se transformer en un doux coucher de soleil de bégaiements, d’électronique brouillée et de mélodie encore chaude, bien qu’elle se brise et se désintègre ; c’est un cocktail plus discret de douce psychédélie. C’est le calme avant la tempête, alors qu’un océan de distorsion emporte rapidement tout le reste. La vague de surmultiplication du grincement semble triomphante, elle aussi, et pourquoi pas ? Elle est capable de dévorer n’importe quoi, et on sent un renouvellement d’énergie presque visible, envoyant des ondes de choc sismiques à travers la musique, qui s’agite d’une excitation incontrôlée, et même de la joie.

Songs For And About Ghosts est capable de retourner son son à l’envers et à l’endroit. Il y a beaucoup de diversité à découvrir en se promenant dans son conte de fées toujours en mouvement, qui semble être le bon accompagnement pour une promenade du dimanche après-midi dans une forêt printanière. Mais en même temps, il y a des thèmes et des tons communs, ce qui donne au disque un sentiment de stabilité et d’uniformité même lorsqu’il est éclaboussé de couleurs ultra-brillantes. Ils ont laissé les fantômes derrière eux, les laissant à leur place, fermant la porte au surnaturel et à la pourriture des banlieues délavées tout en choisissant de s’enraciner dans les champs. Ce faisant, les Nonconnah foulent un nouveau sol.

***1/2


Lucrecia Dalt: « No era sólida »

12 septembre 2020

« Je construis beaucoup de fond conceptuel pour ma musique… Je lis, j’étudie, je pense à toutes ces choses et toutes ces informations me font avoir une certaine attitude envers la vie, une approche éthique… » -tel est le discours de Lucrecia Dalt.

Il zst vrai quela musique de Lucrecia Dalt porte en elle un cadre intensément axé sur la recherche. D’une ampleur et d’un contenu similaires à ceux de Laurie Anderson, Cosey Fanni Tutti ou Björk, chaque album est composé d’une électronique complexe, qui intègre souvent des éléments de spoken word et d’alt-pop. Dalt plonge dans une série exhaustive de thèmes, dont le changement climatique, le cinéma allemand de la nouvelle vague et les notions lacaniennes du soi.

Traduit par « elle n’était pas solide », son album No era sólida explore l’idée de se dissoudre, de faire fondre les frontières et de devenir une autre personne. Un personnage fictif appelé « Li » » fait une demi-narration du disque. Elle chante dans une langue inventée, une glossolalie entre l’anglais et l’espagnol. Sa double voix lo-fi se décompose en fragments de souffle et en mots dénués de sens.

Comme pour les chanteurs expérimentaux tels que Lyra Pramuk et Eartheater, l’identité musicale de Dalt est ancrée dans la musique de danse électronique. Le son puissant de la scène techno underground de Medellín, où elle a émergé en tant que productrice, est présent dans le « single » principal « Disuelta », dans lequel des synthés tournent mécaniquement. Mais parmi les lourdes inflexions rythmiques, il y a des cris déroutants et des bruits inhumains. Parfois, le disque semble à moitié formé et fragile. Sur  « Espera », la mélodie s’embrouille, son tempo oscille mécaniquement d’avant en arrière. C’est dans cet espace gestationnel du devenir – ni l’un ni l’autre, mais les deux simultanément – que se déroule No era sólid.

La futuriste et éco-philosophe féministe Donna Haraway utilise le concept de « devenir » pour décrire comment la vie humaine, plutôt que d’être hiérarchiquement séparée, est intrinsèquement relationnelle et imbriquée. Elle décrit le monde comme un nœud en mouvement. Les humains sont dépendants et connectés à d’autres espèces et à des environnements non humains tels que l’air, l’eau et l’électricité. Transcendant les binaires du « soi » et de l‘autre », de l’  « artificie » » et du « naturel », Dalt se glisse dans le personnage de « Lia ».

Elle canalise les montagnes et les machines, la lave et la fumée dans le clip de « Disuelta » (réalisé par Pedro Maia). Elle danse dans une grotte au rythme transmorphe de la piste sonore, sa peau se déchire dans des formations rocheuses escarpées, ses mains gesticulantes se transforment en éruptions de lumière ou en feuilles qui tombent. À travers cette métamorphose de l’homme en paysage, Dalt capte une politique d’ouverture, considérant la vulnérabilité de la vie perméable et fluctuante. Cela se reflète également dans sa décision de donner une partie des bénéfices de la libération à Tierra Digna, une organisation colombienne dédiée à la défense des communautés affectées par les politiques économiques qui dévastent l’environnement.

Le parcours de Dalt en tant qu’ingénieure géotechnicienne a a grandement influencé son identité musicale. Son album Anticlines (2018), qui fait référence à une sorte de formation géologique, explore les propriétés de la matière : le mouvement des glaciers et l’alchimie de l’évaporation de l’eau. Avec No era sólida, elle associe de la même façon le son de la terre aux interventions humaines mécanisées. « Coatlicue S. » est un sonar qui sonne, entremêlé de pierres tombant dans un puits sans fin. S »uprema » joue également avec un effet d’écho, les voix résonnant à travers la statique d’une foreuse de fouille pénétrant dans les strates.

No era sólida voyage dans des espaces caverneux, occupant un paysage éthéré qui se trouve au plus profond d’une terre inconnaissable. Son titre final se cristallise avec le chant de Dalt en espagnol, sortant de sa langue inventée, la dissolution se faisant enfin remarquer.

***1/2


Hior Chronik: « Blind Heaven »

11 janvier 2020

Hior Chronik, c’est George Papadopoulos, né en 1974 à Athènes (et depuis exilé à Berlin). LPapadopoulos, est un vrai passionné de musique, et a toujours voulu en faire son métier ; ayant oeuvré en radio puis au sein de magazines, il a commencé à triturer les sons il y a une dizaines d’années, s’employant à façonner des paysages sonores à base de piano, nappes de claviers, douceur, mélancolie et ambiances cinématographiques. Une mixture que l’on retrouve bien sûr sur ce Blind Heaven, que l’on pourrait situer à la croisée des chemins du dark jazz, du neo classique, du trip hop et de l’electro ambiant.

Vibraphone, trompette, piano, cordes et parfois voix accompagnent effets électroniques et synthés au sein d’une fresque figurative dépeignant un univers sombre et feutré. Quatre invités contribuent à varier les ambiances, mais qu’elles le soient ou pas, Blind Heaven est un ravissement des sens de par sa finesse, sa beauté et sa sobriété qui ne laisse passer que le strict nécessaire pour nous emmener dans son monde. Comme souvent dans ces genres, le disque est un voyage. Qui se termine sur une ouverture ; « Elixir » et ses choeurs angéliques laissent entrevoir une solution, une réponse. Un répit du moins, qu’on espère de plus courte durée possible, puisque, à peine quitté ce paradis aveugle, il nous tarde déjà d’en retrouver les notes douces et tragiques !

****


Chestnut: « Dark Tourism »

14 novembre 2019

Au départ une réponse à la posture « classic rock » américaine, ce duo, composé de deux artistes de Los Angeles, Daniel Watkins et Christina Santa Cruz. a mûri vers une pratique qui incorpore des éléments de « boise rock », de musique ambient et de field recordings.

Leur travail comporte une narration implicite sans intention explicite propice à toutes les humeurs et interprétations.. Il ne déchire pas les oreilles mais il est flippant quand même par moment. Chaudement recommandé pour qui aime les « bad trips ».

***


Adam Coney: « Pavilion »

3 juillet 2019

Jusqu’alors totalement inconnu, Adam Coney avait pourtant livré un premier album en 2014, salué par le magazine The Wire. Pavilion nous perme de nous adapter à la présence de Leo Abrahams et de nous raccrocher à quelque chose de plus palpable. De fait, la guitare du musicien, comme sa production et son mix, viennent apporter des éléments plus intéressants aux travaux d’Adam Coney.

Alors que ce dernier a composé et enregistré les neuf morceaux de cet album dans son home studio, la collaboration de Leo Abrahams rajoute une touche encore plus jazz à un ensemble qui évolue déjà, par ailleurs, dans une veine instrumentale.

Les déliés de six-cordes se déploient ainsi, soit dans une tonalité électrique et enlevée (le morceau-titre, « Dominion In Spin) », soit par un aspect acoustique (« The Sun Rattle »), parfois proche du banjo dans ses sonorités (« Siren »).

Aux côtés de cette guitare, dont Coney joue aussi, ce dernier ajoute une contrebasse et un piano électrique, pour des instrumentaux variés et riches, conduisant l’auditeur à être en permanence surpris, ne sachant à quoi s’attendre quand il passe d’une piste à l’autre.

En plus d’être surpris, on sera séduit par plusieurs propositions, telles cette rencontre entre contrebasse et accords de guitare pincés (« Of Eyes Clean »). Si l’Anglais peut se laisser aller, à quelques endroits, à certaines facilités (l’atmosphère un rien trop laid-back de « The Sun Rattle »), la manière qu’il a de croiser rock instrumental, jazz et matériaux électroniques mérite ici d’être saluée.

***1/2


Spellcaster: « Inventory »

1 mai 2019

Issu de la scène expérimentale danoise, Holger Hartwig alias Spellcaster propose un premier album, Inventory, qui n’a de définissable  que sa propre singularité.

Faisant se collapser vocaux trafiqués et instrumentaux possédés, Spellcater nvente un langage à la croisée des genres, entre slow post-punk expérimental et noise r’n’b, spoken word défiguré et arabesques free à l’abstraction ambient conceptuelle.

S’il a hérité du déconstructivisme de sa formation Synd Og Skam, il a par ailleurs développé un sens du chaos qui doit autant au bouillonnement d’idées, qu’à l’acharnement de collages minutieux, intégrant la participation de plusieurs musiciens ou chanteurs à la création de son projet aux allures de magma en fusion.

Inventory demande une écoute attentive pour en apprécier ses diverses textures et sa richesse intrinsèque, bifurquant constamment sur des routes glissantes, désaxant ses mélodies de leurs axes pour leur offrir une beauté à l’usage du temps. Un opus inclassable aux atmosphères intrigantes. Très fortement recommandé.

***1/2