Denise Sherwood: « This Road »

30 octobre 2020

Denise Sherwood, fille du compositeur Adrian Sherwood, fait mijoter les morceaux qui figurent sur son premier album depuis dix-sept ans. Il n’est pas surprenant, compte tenu de son pedigree et de l’histoire de sa famille, que des membres du groupe de musique insutrielle Tackhead, comme Mark Stewart, et Filip Tavares, apparaissent ici, mais heureusement, cela ne rend jamais justice à la puissance écrasante de Tackhead. Au lieu de cela, les plagse sont construites autour de la belle voix de Denise, en la cadrant au mieux.

À un certain moment, Denise avait demandé à rejoindre The Slits autour de lleur reformation mais qu’elle avait refusé. La force de sa voix ici, la tessiture douce et plutôt mélancolique qu’elle affiche, n’auraitent pas convenu à ce son plus abrasif et elle a été sage d’être patiente et de laisser les chansons ici s’enlacer doucement autour d’elle.

Comme on pouvait s’y attendre, les onze chansons de This Road proviennent d’une sorte de reggae dub, mais sans vraiment en abuser. Les producteurs avec lesquels elle a choisi de se produire ont plutôt gardé le fond en arrière-plan, un doux reflux par endroits, mais même lorsque les choses se compliquent un peu, sa voix n’est jamais submergée. Son chant est doux mais profond, et il est clair que les sujets sur lesquels elle écrit sont personnels et lui tiennent à cœur.

L’introduction, un « Music Shall Live », qui contient une interjection onirique façon Lee Perry, parle de la puissance durable de la musique, mais celle-ci est livrée de manière assurée, pleine de conviction. Le violoncelle texturé d’Ivan Hussey ajoute une gravité inattendue et son jeu subtil tout au long de l’album est un point fort. Il y a une touche de vieux son trip-hop sur « Let Me In », avec un rythme dépouillé et des scratches étouffés au loin. Le piano tintant et le violoncelle qui l’accompagne ajoutent une touche gitane triste, avec sa voix légère et persistante, suppliante mais pas désespérée.

Les morceaux ont tendance à se déplacer de manière assez majestueuse, la sensation de feu de camp par exemple sur « Amnesia Moon » assistée par la guitare acoustique, avec même un petit solo espagnol pour alimenter l’ambiance. Skip MacDonald et Doug Wimbish jouent sur « Sweet Mary Jane », un morceau aux accents reggae, et il y a un joli petit riff de piano de cabaret sur « Ghost Heart », un hymne pour une fin de la soirée quand tout le monde est parti et que le groupe joue encore, fatigué mais satisfait.

La variété est impressionnante ; un soupçon de rock des amoureux sur « Uncertain Times » et une ambiance sud-américaine groovy sur « Sunny Day » », avec des bois du Colombian Collective qui ajoutent vraiment aux paroles déjà estivales. C’est un véritable antidote aux inquiétudes exprimées sur le morceau précédent. Une touche d’écho dub anime le rythme reggae de « Won’t Bow Down », dont les paroles sont explicites, et il déborde de la vibe « Toughen Up ».

On doit cependant dire que l’as de cet écheveau de composition est la dernière piste qui lance une balle courbe après les numéros précédents. « Sweet Lov » » regorge de textures électroniques délicates et d’un rythme sans réel effet, sa voix est sensuelle et mesurée. Il se transforme en une coda orientale au violon, gracieuseté de Filipe, et l’atmosphère dub enfumée qu’il évoque est quelque chose qu’il aurait été agréable de voir poussé plus loin.

This Road est un album charmant et sensible, produit avec soin et encadrant l’une des voix les plus délicieuses qu’il nous est donnée d’entendre… au poit d’espérer qu’il y en aura d’autres à venir.

***1/2


Human Don’t Be Angry: « Guitar Variations »

24 octobre 2019

Entamée comme une expérience nostalgique et poétique tournée vers la musique des années 80, Human Don’t Be Angry est devenue une aventure scénique, audacieuse et pleine de charme. Ce troisième album qui succède au déjà assez austère Electric Blue et au débridé Bananas possède . un programme est annoncé d’emblée comme un fiasco instrumental dans le jeu de guitéres par son auteur, l’ex Arab Strap Malcolm Middleton. Guitar Variations fonctionne bien comme un journal intime à la guitare, plus que jamais comme un carnet de notes dans lequel Middleton, éternel dépressif, gribouille des motifs, des thèmes qui, presque malgré lui, forment, sans qu’il leur ait demandé quoi que ce soit, des chansons magnifiques.

Guitar Variations est intéressant à cet égard car on y voit des morceaux prendre corps sans la permission de leur interprète. On ne dit pas que Middleton n’y est pour rien mais on parierait bien que ce sont ses doigts et son oreille qui écrivent pour lui. « You’ll Find The Right Note » ressemble à une séance d’accordage où l’on réglerait aussi la hauteur du tabouret. L’oreille cherche et compose au final une séquence-boucle minimaliste qui fonctionne au sens où elle crée une proximité immédiate entre l’auditeur et l’instrument. « Cynical « n’est rien d’autre qu’une splendide progression instrumentale, une leçon de choses qu’on regarde s’éveiller avec les yeux ébahis et les soies qui frissonnent. Il faut plus de quatre minutes pour que la ligne de synthé réussisse à intéresser la guitare et dans la répétition, ne renvoie à ces années 80 fantasmées qui conservent chez Middleton la matrice des émotions et des émois. « A Little Cheery Upper », qui suit, est évidemment une vaste blague. La pièce, d’une beauté économe de plus de huit minutes, est magnifique et rappelle les expérimentations de Stephen Jones avec Black Reindeer. La guitare remplace le clavier qui conduit tout de même mais l’intention est la même : il s’agit d’aller chercher quelque chose de naïf et d’enfantin au fin fond d’un monde qui a dix mille ans et rend l’âme enseveli sous le cynisme et l’esprit de sérieux. Middleton donne le sentiment qu’il ne fait que passer. Human Don’t Be Angry est presque un groupe de music new age à ce stade tant il se dégage des notes concédées au temps de sérénité et de maîtrise.

La musique de Middleton se consomme idéalement, comme il l’écrit, à l’horizontale et par un jour de pluie , il est vrai qu’il est « entré en méditation », aussi cet album put être considéré comme une séance de thérapie, apaisante et finalement planante. Qu’on écoute « Heart Outside » ou le synth folk lumineux de « Bum A Ride » (chanson phare du disque entre les Go-Betweens et Felt), l’album donne envie de se retirer toutes affaires cessantes, de se glisser sous la couette la plus proche et de caresser avec passion ce qui se trouvera dessous. « Come On Over To My Place » formule par son titre explicitement cette invitation à ne pas voyager, à juste se planter là pour dormir et profiter du confort du cocon. Même seul, nous sommes toujours plusieurs, semble chanter Middleton. La solitude est habitée et habitable.

Ainsi, « A Piece For Two Guitars » célèbre l’ennui dans ce qu’il a de plus pur : c’est un morceau informe de près de onze minutes dont la vacuité inutile ne présente absolument aucun intérêt. Les deux guitares convoquées pour l’occasion se répondent à dix miles de distance plus qu’elles ne jouent ensemble, engageant un dialogue de sourds qui constitue la vraie limite du disque : à qui s’adresse-t-on ici ? De qui se moque-t-on ? Est-ce que la solitude se partage ou est-ce qu’on ne fait finalement qu’imposer le récit de la sienne aux autres ?

Pourtant, Human Don’t Be Angry est tout sauf une imposture. Preuve en est que Guitar Variations (qui est presque tout autant une affaire de claviers que de guitare) se conclut en beauté et en public sur quelques notes déposées en guise de règlement du différend sur le coin de la table. « Hotel « est un bonheur de délicatesse, un plaisir fugace, à peine entrevu qu’il s’oublie et se décompose devant nos yeux.

Guitar Variations fait partie de ces disques qu’on ne conseille à personne d’acheter, à la fois parce qu’on n’est pas certains à 100% qu’ils le méritent, mais plus sûrement parce qu’on veut les garder pour soi et les écouter avec ceux qu’on aime pour voir ce qu’ils en pensent.

****1/2