American Football: « American Football »

American Football fut un des premiers groupes à populariser le genre emo, et ce bien avant des groupes comme Jimmy Eat World Le quatuor de Chicago avait fait sensation en 1999 avec un premier album éponyme et, suite à cela, s’était séparé. Ses membres n’ont pas chômé pour autant ; Mike Kinsella, chanteur-guitariste a connu une carrière solo prolifique avec un side-project, Owen, qui n’a pas rencontré le succès escompté et les autres membres du groupe se sont lancés dans l’aventure The Geese.

17 ans plus tard, le quatuor a décidé de se réunir et de repartir à l’aventure avec un second album, éponyme lui aussi, afin de montrer qu’ils restent toujours les pionniers de l’emo.

« Where Are We Now ? » se questionne Mike Kinsella dès les premières écoutes de ce second opus. 17 ans après, rien n’a changé pour American Football: on retrouve les notes de guitare limpides, les mélodies hypnotiques et cette douce nostalgie qui plane à travers ces neuf nouveaux titres. Les amateurs du genre apprécieront à coup sûr les rythmes en 4/4 de « Home Is Where The Haunt Is » et autres « I’ve Been So Lost For So Long ».

En 37 minutes, on aura ainsi l’intime conviction qu’American Football a toujours quelque chose à dire et c’est ce qui fait plaisir à entendre. Mike Kinsella et ses compères affichent, en effet, une certaine sérénité lorsqu’il s’agit d’embarquer ses auditeurs dans des ballades quelque peu renversantes à l’image de « Born To Lose », « Give Me The Gun » et « I Need A Drink (Or Two Or Three) ».

Si l’on ajoute une production beaucoup plus chaleureuse et profonde qu’auparavant (l’influence de The King Of Whys n’est pas très lointaine), il y a de quoi se réjouir de cette reprise d’activité. Il suffira d’un dernier solo de trompette du batteur Steve Lamos sur la conclusion « Everyone Is Dressed Up » pour clore en fanfare cette cérémonie de retour plutôt bienvenue et tout sauf intempestive.

***1/2

Weathered: « Stranger Here »

On peut être séduit par la forme d’un disque tout en étant peu réceptif à son message. Stranger Here, premier album des Américains de Weathered, est de ces disques qui peuvent laisser circonspect. En effet, leur rock alternatif avec une point d’emo est vraiment bien foutu. Une voix simple et juvénile qui charrie les émotions, une formule guitare – basse – batterie qui n’en fait jamais trop mais connaît assez son ouvrage pour nous emmener où elle veut sans efforts, des mélodies douces-amères comme on les aime, des moments plus enlevés, d’autres plus calmes.

Stranger Here  n’est pas un album ultime, comme ceux qu’on attend depuis des lustres car il émanerait d’un groupe en pleine progression. Mais il est de ceux qui insufflent de l’espoir aux petits groupes et aux musiciens du dimanche ; avec pas grand-chose, on peut accoucher d’un vrai bon disque.

Le hic, ce sont les textes, chargés d’une foi un peu encombrante pour qui n’en a cure. Ce qui est beaucoup plus gênant, par contre, c’est les entendre chanter certains titres avec conviction. Bien sûr, Weathered ne passe pas son temps à louer le seigneur, mais c’est un détail qui n’en est pas toujours un. Ce qui ne doit pas vous empêcher d’apprécier ce disque à sa juste mesure, et des titres aussi bons que « Lying in wait », qui fonctionne impeccablement en matière d’épiphanie.

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Jupiter Styles: « Be Good »

Lorsqu’il n’officie pas chez Ratboys, Sean Naumann possède un autre side-project beaucoup plus radical qu’auparavant. Il s’agit de Jupiter Styles qui s’éloigne du mélange indie rock/country-folk pour aller chercher vers les sonorités plus emo et indie rock lo-fi comme l’atteste son premier album intitulé Be Good.

Voici donc dix morceaux qui ne dépassent jamais les trois minutes, à l’exception faite de l’émotif et passionnant « Life Like », où Jupiter Styles nous montre l’étendard de son talent avec des titres incisifs et allant droit au but de « Surefire Way » à « Over and Over » en passant par les intonations à la Dinosaur Jr. sur « The Same » et « Hour Ago ».

Avec l’aide de Dave Sagan de Ratboys (guitare, piano), Seth Engel de Lifetime Bells (guitare), Marcus Nuccio de Pet Symmetry (batterie) et de l’ex-Pinegrove Nick Levine, Sean Naumann est dans son élément tant son univers rappelle aussi bien Oso Oso que Superchunk (« Made A Moon ») mais aussi Joyce Manor (« Stick Around »).

Après une conclusion plus sobre et acoustique des influences alt-country nommée Baby Steps, Jupiter Styles s’achève sur une note plutôt prometteuse ave un opus qui inaugure que du bon pour un artiste qui prouve ainsi qu’il sait être polyvalent sans se perdre.

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Basement: « Promise Everyrthing »

Depuis leur EP Further Sky en 2014, Basement semblent avoir progressé en terme de composition ; Colourmeinkindness les a trouvés maniant bien équilibre entre douceur et grunge et on note ici un don plus affirmé pour la mélodie.

Les vocaux de Andrew Fisher tiennent un rôle significatif dans cette évolution dans la mesure où il abandonne les hurlements râpeux et embrasse un style moins agressif et qui sied plus au combo comme sur l’élevé « Lose Your Grip ».

Les accroches sont ici également plus fermes et assurés qu’auparavant en particulier « Aquasun » qui emprunte avec allégresse les tonalités radios des 90’s façon Jimmy Eat World.

La transition entre saccharine et amertume se fera sans à-coups entre « Blinded Eye » et « For You The Moon », preuve s’il en fallait que le « emo-rock » peut nous offrir encore des tonalités dynamiques et cohérentes.

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Modest Mouse: « Strangers to Ourselves »

Modest Mouse est resté huit ans sans nouvel album mais le combo est parvenu a rester dans les mémoires grâce à des tournées et des ré-éditions. Tout comme ses précédents disques, Strangers to Ourselves est un opus ambitieux suggérant que beaucoup de temps a été passé à y réfléchir et à le peaufiner. Le plus surprenant, à ce propos, est que ses 15 plages ne sonnent pas de manière aussi hétérogène qu’on aurait plu le croire si on considère que cinq producteurs se sont attelés à ce travail.

Isaac Brown le leader du groupe s’essaie ici au hip-hop mutant avec « Pistol » et ils vont s’employer à triturer la disco sur « The Ground Walks, with Time in a Box » ou s’ingénier à déboulonner le ragtime avec un « Sugar Boats » halluciné tout comme le sera le space-rock de « God Is an Indian and You’re an Asshole ».

Loin d’être monocorde, on voit que l’album est à l’aise pour conjuguer des tonalités disparates avec, pour seule cohérence, la volonté de les subvertir ou d’y ajouter une dose d’ingéniosité. Cela peut se traduite par synthés ou des beats new-age (« Wicked Campaign ») des expérimentations comme sur « Heart Cook Brains ») mais aussi des compositions très policées (« Pups To Dust », « Shit In Your Cut » ou « Coyotes ») ainsi que des morceaux épiques comme « The Best Room » et « Lampshades On Fire » aux allures de film en cinémascope grand écran.

Modest Mouse nous a toujours habitués à des disques qui sont de véritables œuvres musicales, The Lonesome Crowded West en 1997 et The Moon & Antarctica (dans les années 2000) ; si Strangers to Ourselves n’est pas véritablement un point de référence, il demeurera tout du moins à la hauteur que ce qu’on peut encore attendre de Modest Mouse en 2015.

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Yellowcard: « Lift A Sail »

Après le départ de leur batteur et les ennuis traversés par le vocaliste Ryan Key, Lift A Sail a quelque chose d’une véritable nouveauté pour Yellowcard. On note que le « songwriting » a franchi une barrière supplémentaire quand il s’agit d’émotivité avec Key beaucoup plus impliqué dans des titres où il est question de sa femme (« Madrid », « One Bedroom ») et de son grand-père (« My Mountain »).

Le son a également opéré une évolution vers une plus belle grandeur, les guitares et la batterie y sont fortes et le violoniste Sean Mackin assurera même la place de leader sur « Convocation » et « MSK » où ne figure que le violon, un peu d’electronica, quelques accords épars et la voix du chanteur. Ce dernier titre lui donnera d’ailleurs une trop rare chance de démonter ce qu’il sait faire avec son instrument tant il semble parfois noyé derrière guitares et batterie

« One Bedroom » sera le morceau phare de l’album, une chanson d’amour touchante qui débouche en un lent crescendo sur une superbe solo de guitare. « Crashing Drums », affichera, lui, des percussions fracassantes et des guitares à l’unisson qui font vraiment décoller la chanson alors que le morceau titre pourrait avoir valeur d’hymne tant son « I am ready now » sonne et résonne avec profondeur pour nous rappeler que l’insécurité est désormais chose du passé.

« Illuminate » et « Crash the Gates » nous ramèneront vers les guitares qu’on est en droit d’attendre mais de façon un peu plus complexe et le récent « single » « Make Me So » est une plaisante composition dont l’accroche ne pourra que faire tressaillir qui l’entendra.

Lift A Sail a quelques défauts certes ; certains titres semblent s’étirer trop longuement (« Fragile and Dear ») mais on retiendra la majorité qui, tout pis sur tempo lent qu’ils soient, parviennent à nous accrocher. On n’en demande, quelques fois, pas plus.

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Braid: « No Coast »

Le Braid de 2014 n’a rien à voir avec celui des débuts. Le titre de ce nouvel album, No Coast, est soit une manière astucieuse de (se) poser la problématique de l’identification géographique ou le défi que se lance le groupe, réuni à nouveau, et décidé à ne pas se reposer sur ses lauriers. Après un hiatus de 16 ans, il y a sans doute un peu des deux.

De Chicago en passant par Champaign, Braid fit partie la scène « emo » du Mid West et en fut même un élément majeur. Fertile elle était et continue à être puisque nous en sommes à, au moins, sa deuxième vague. Braid se distinguait de cette foule par un côté plus sauvage, des vocaux (Bob Nama et Chris Broach) plus tendus et des compositions punk accrocheuses et tenant la route.

No Coast est un album plus mesuré, parfois même de toute beauté. « Bang » et « Damages » sont à classer dans la catégorie « hymnes rock », un va et vient incessant sur les frets des guitares accompagne « East End Hollows », sans doute le titre power-pop le plus dansant jamais commis par le combo et les samples scratchés ouvrant le sombre « Light Crisis » viennent d’un 45 tours écrit par le grand-père de Nanna (sic!). Diversité donc, mais on retrouvera néanmoins des éléments familiers de l’univers de Braid comme sur « Put Some Wings On That Kid » ou « Climber New Entry ».

À l’instar du punk, le rock « emo » a le plus sa place un contexte jeune. On le considère donc parfois comme ayant un double standard : les artistes prenant de l’âge, le terme de « album mûr » peut se révéler condescendant ou comme un sincère effort à prendre en compte le fait que le temps et les choses les ont changés. No Coast est à cette image, celle d’un groupe qui a trouvé son assise au milieu d’une scène de jeunes musiciens qui essaient de s’y frayer un chemin. Son existence lui permettra sans doute de leur montrer que ça n’est pas une mince affaire de ne pas être une étoile filante.

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Wymond Miles: « Cut Yourself Free »

Guitariste du groupe garage-psychédélique de San Francisco The Fresh & Onlys, Wymond Miles crée ici une musique sombre et rêveuse enregistrée essentiellement sur un huit-pistes.

Ouvrir sur « The Ascension » est censé vous faire glisser dans une musique élevée, et, fort heureusement, la dernière partie du disque va bien au-delà de nos attentes. Le titre d’ouverture démarre sur une progression de trois accords assez simple qui ne cesse de se répéter. Ensuite une deuxième guitare apporte une nouvelle couche, sous forme d’un riff tout aussi simple lui aussi et arborant la tonalité épaisse fort en vogue dans des groupes des années 80 comme The Cure ou Depeche Mode. Puis, la pédale chraleston se transmue en rythmique plus lourde et les vocaux surgissent, au bout de deux minutes. C’est sur ce type d’essor que tout l’album va être construit et peu à peu il s’insinue au point de nous sembler familier. « White Nights, quatrième titre, propose une ligne de basse et des percussions solides qui prennent le pas sur la forme répétitive et lui donnent un élan constant. « vacant Eyes » se singularisera par une atmosphère mélancolique rappelant fortement ces groupes qui ont préfiguré le rock « emo » sonnant à nouveau comme si il s’agissait de rendre hommage à Depeche Mode tant la voix de Miles évoque celle de Dave Gahan.

Les moments de répits seront paradoxalement ceux où Cut Yourself Free sonnera plus organique et rock comme sur « Why Are You Afraid ? », hyme qui véhicule un climat fait d’espoir et de réassurance avec un bien joli riff de guitare sur le chorus.

Malheureusement tout ce qui pourrait être vecteur d’élévation, en particulier les textes et leur phrasé, est gâché par un mixage sans aucune « hauteur ». Au final, Cut Yourself Free n’impressionnera que ceux qui portent encore le deuil de ce son hérité des années 80, ses paysages sonores et ses rythmes lentement cadencés.

★★½☆☆

Jimmy Eat World: « Damage »

Leur dernier album,Invented, date de cinq ans mais aujourd’hui Jimmy Eat World sont de retour avec leur 8° opus, Damage.

Voir comment des artistes évoluent est toujours intéressant et dans le cas de JEW ça l’est d’autant plus qu’ils ont débuté en 1994. On retrouve donc un groupe dont le leader, Jim Adkins, a 37 ans et si il explore, emo rock oblige, un territoire familier pour lui ou d’autres groupes, il aborde désormais le thème des relations humaines, en particulier celles qui échouent, avec plus de sensibilité et de nuances.

Le début de Damage n’offre pourtant pas quelque chose de spécifiquement nouveau. Les premiers accords de « Appreciation » montrent clairement que JEW ne prennent pas de risques inconsidérés. Sur la chanson titre d’ailleurs, Adkins souligne qu’il n’y a aucun mal à jouer sur ses points forts ce qui dans son cas est l’habileté à composer des textes articulés. Le chorus du morceau est à la fois infectieux et très chargé émotionnellement, chose qui sera présente dans tout l’album.

« Book of Love » va s’ouvrir sur un solo de guitare acoustique, signe que Damage va s’orienter dans une nouvelle direction. « Byebyelove » avec sa guitare électrique propre et tranchante, ses percussions simples mais efficaces et son énorme chorus exemplifie à merveille ce qui distingue cet album de ses prédécesseurs. JEW ne lésinera pas non plus sur les effets vocaux « spacey » donnant un côté épique à l’ensemble.

Damage est donc ainsi rempli de compositions accrocheuses et réfléchies dont l’accessibilité permet précisément d’entrer aisément dans l’émotion. Peut-être que vieillir dénature quelque peu l’impact du combo, mais il le fait de manière si gracieuse qu’on peut ne pas regretter la perte de son exubérance juvénile.

★★★☆☆

The Appleseed Cast: « Illumination Ritual »

Originaire du Kansas, les énigmatiques Appleseed Cast sont un des rares groupes issus du rock « emo » à s’en être éloigné et à pousser leur exploration musicale vers d’autres secteurs, maturation qui aujourd’hui les voit pencher du côté du post-rock. En forgeant des compositions bâties sur des riffs de guitares complexes, un travail aux percussions très technique et en privilégiant les effets atmosphériques aboutis, leur nouvel album, Illumination Ritual, est le témoignage de de cette recherche d’élévation.

Leur inspiration a, toutefois, toujours été ancrée dans l’émotion, que ce soit de manière expressionniste ou suggérée, et leur évolution vers le post-rock a, semble-t-il, exacerbé cette tendance à écrire des textes qui en sont imprégnés chez leur leader, Chris Crisci (seul membre d’ailleurs du line-up original). « Adriatic To Black Sea » ouvre ainsi le disque sur une longue jam instrumentale avant que les vocaux chuchotés de Crisci ne flottent dans le mixage sous forme d’une psalmodie vectrice de sensations apportant rire et pleurs. La musique coule et la voix en fournit le courant et la tension.

Autre point fort du groupe, sa section rythmique. Malgré les nombreux batteurs qui se sont succédés, ceux-ci ont toujours maintenu une nature complexe à leur jeu. Le puissant « Powerhouse » est ainsi propulsé par de délicates cymbales laissant peu à peu place à des roulement inlassables avec une précision de métronome.

Comme dans toute musique expérimentale, certains moments se feront trop insistants, « Branches On The Arrow » ou « North Star Ordination », mais, l’un dans l’autre Illumination Ritual montre que The Appleseed Cast sont à leur meilleur quand il s’agit d’introduire le post-rock à un public qui n’en est pas friand.

★★★½☆