Neil Young: « Homegrown »

21 juin 2020

Les fans de Neil Youg ont attendu 46 ans pour Homegrown. Young appelle le disque « celui qui s’est échappé ». Enregistrés pendant les deux mêmes années que On The Beach (1974) et Tonight’s The Night (1975), les trois albums sont, du point de vue sonore, des sœurs. Mais chacun raconte sa propre histoire. 

Tonight’s The Night est un traitement de la mort, enregistré dans un sillage de deuil après la perte du guitariste du Crazy Horse Danny Whitten et du roadie et ami de longue date de Young, Bruce Barry. Tous deux sont morts d’une overdose d’héroïne. On The Beach est le son d’un surfeur exposé et désolé, enregistré aprèsTonight’s The Night mais sorti avant. Tous deux ressentent le besoin de se laisser emporter par l’inconnu, car il n’y a rien d’autre.

Homegrown est un disque déchirant écrit et enregistré après la séparation de Young avec l’actrice Carrie Snodgress. En 1972, ils ont eu un fils, Zeke. Après l’avoir terminé, Young a jugé Homegrown trop personnel et l’a enfermé. 

Quelques titres de Homegrown sont apparus sur des albums studio et des compilations ultérieures, et il a joué en live avec CSNY et le Crazy Horse. Ce disque perdu est plus important que The Basement Tapes de Bob Dylan (enregistré avec The Band en 1964 après l’accident de moto de Dylan et sorti en 1975) car les fans savaient que Homegrown était là depuis le début. Le mystère pur est plus lourd que la surprise.

Dans le communiqué de presse officiel, Young le décrit comme « le pont inédit entre Harvest et Comes a Time. Dans ses archives en ligne, il explique : « Cet album Homegrown aurait dû être là pour vous quelques années après Harvest. C’est le côté triste d’une histoire d’amour. Les dégâts causés. Le chagrin d’amour. Je ne pouvais pas l’écouter. Je voulais passer à autre chose. Alors je l’ai gardé pour moi, caché dans le coffre-fort, sur l’étagère, au fond de mon esprit….mais j’aurais dû le partager. En fait, c’est très beau. C’est pourquoi je l’ai fait en premier lieu. Parfois, la vie fait mal. Vous savez ce que je veux dire ». Initialement prévu pour une sortie en avril, il a été repoussé en raison de la quarantaine COVID. Maintenant, Homegrown est enfin là. 

Levon Helm déchire le disque avec des pièges pointus et serrés sur « Separate Ways ». Le bassiste de longue date de Young, Tim Drummond, bat la chamade et le chant de Young n’a jamais été aussi frais : « Et c’est grâce / à cet amour que nous avons connu / qui fait tourner le monde / Des chemins séparés, des chemins séparés »( And it’s all because / Of that love we knew / That makes the world go round / Separate ways, separate ways) , chante-t-il en guise de promesse d’une fin et un clin d’œil vers un début.

« Love Is A Rose » est une chanson folklorique brillante, une reprise de « Dance Dance Dance » de ses débuts éponymes. La chanson titre est une jam un peu trop courte, la chanson que vous jouez quand vous arrivez dans votre ville natale, peu importe combien de temps vous avez été absent. C’est un blues sui apporte confort et réconfort

À mi-chemin de l’enregistrement, Young dit en studio : « Let’s go to Florida » et ce qui s’en suit est la narration d’un rêve. Il y a des planeurs dans le ciel, qui se faufilent entre les bâtiments et se faufilent dans les ruelles. « Je ne pouvais pas croire que cela se produisait vraiment », dit-il. « Je n’arrive pas à y croire. Ce n’est pas réel. » Un homme de l’un des planeurs fonce dans un immeuble et tombe sur un couple qui se tient dans la rue. Derrière la voix de Young, les sons stridents des verres à vin et des cordes de piano créent une atmosphère menaçante. « J’ai couru vers eux et j’ai pu voir qu’ils étaient vraiment partis. » Un bébé apparaît et Young le prend. Une femme essaie de lui dire que c’est le sien, et il annonce alors qu’il appartient au couple, maintenant disparu. 

« “Florida »débute sur une question : « Que leur est-il arrivé ? » Il pourrait s’agir d’une allégorie : un homme qui vole, qui tombe, un couple qui disparaît et un enfant sans surveillance. Mais je crois que la réponse se trouve sur le morceau suivant, « Kansas ». Une histoire au ralenti, une version différente de ce qui s’est passé en Floride : « Je me sens comme si je me réveillais d’un mauvais rêve » (I just feel like I woke up from a bad dream), chante Young. « C’est si bon de t’avoir à mes côtés / bien que je ne sois pas si sûr / si je connais même ton nom / accroche-toi bébé, accroche-toi / nous pouvons aller planer dans l’air / loin des larmes que tu as pleuré. »Tu vois ce mot « glisser » ? Oui, je le vois aussi. » (I just feel like I woke up from a bad dream,” Young sings. “It’s so good to have you sleeping by my side / although I’m not so sure / if I even know your name / hold on baby, hold on / we can go gliding through the air / far from the tears you’ve cried.” See that word “gliding?” Yes, I see it too. 

Helm et Drummond s’associent pour le deuxième morceau, « Try », un hommage à Snodgress. C’est Young qui gribouille au piano à la fin et sur « Mexico », il est seul derrière les touches. Le piano souligne organiquement la fragilité de la voix de Young, ce qui les rend parfaitement compatibles.

La clarté de l’enregistrement de Homegrown est irréelle et le personnel est en plus. Les tambours de Helm sont difficiles à battre, il est donc normal qu’un autre membre du groupe puisse le faire. La guitare de Robbie Robertson sur « White Line » est si tendre et texturée qu’il est naturel de la superposer à celle de Young. 

« Vacancy », le premier « single », est du Neil Young classique ; un de ces titres que vous avez eu envie pendant toutes ces années. Montez le volume et laissez-vous emporter. La suite, « Little Wing », est une berceuse acoustique : « L’hiver est le meilleur moment de tous » (winter is the best time of them all) On peut presque entendre la neige qui tombe en arrière-plan. La maîtrise et le contrôle de la guitare de Young sont mis en valeur sur l’ensemble du disque. Son travail à l’harmonica est tout aussi remarquable. C’est du blues, du folk, du grunge avant qu’il n’ait un nom. 

Young garde le meilleur pour la fin et partage ses tâches vocales avec Emmylou Harris sur « Star of Bethlehem ». Harris chante en soutien sur « Try » mais sa voix est ici sans équivoque. Ben Keith pose les guitares slide et pedal steel, prend le dobro et se met au chant. Et si vous avez oublié ce qu’est Homegrown, laissez la dernière ligne vous le dire : « peut-être que la star de Bethléem n’était pas du tout une star » (maybe the star of Bethlehem wasn’t a star at all.). » 

En ce qui concerne ces « feux de signalisation », Homegrown est un chemin vers de nombreux endroits : le Mexique, la Floride, le Kansas, la ligne blanche sur la route. Enregistré à Redwood City, Los Angeles, Nashville et Londres, on se demande si le lieu est plus qu’un thème. Peut-on être chez soi partout où on le laisse ? Ou est-ce simplement un état d’esprit ?

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Little Scream: « Speed Queen »

24 novembre 2019

Il y a trois ans, une jeune auteure-compositrice-interprète s’était fait connaître non seulement parce qu’elle avait été signéee par Merge Records mais aussi en raison d’un opus, Cult Following, qui avait drainé attention et intérêt. Il s’agit de la native d’Iowa Little Scream qui, désormais montréalaise, revient enfoncer le clou avec Speed Queen.

Beaucoup de choses se sont écoulées ces trois dernières années et Little Scream est là pour témoigner. Laurel Sprengelmeyer a été consciente d’un changement sociopolitique qui ne présage rien de bon, ce Speed Queen veut en être le témoignange. Le disque débute avec le somptueux « Dear Leader » qui frôle de très près les sonorités Americana et qui étonne par soa verve satirique et une vision quelque peu catastrophiste des évènements.

Le voyage sociopolitique se poursuit avec d’autres titres envoûtants et entraînants « Switchblade » avec sa mélodie au saxophone aussi bien noire que joyeuse et « One Last Time » foù elle évoque vision de la créativité. Little Scream exprime son avis tout au long des compositions vacillant entre indie folk/alt-country et pop baroque avec entre autres « Disco Ball » qui porte bien son nom mais aussi « Forces Of Spring » et « No More Saturday Night ».

Elle réussit à interpeller son auditeur en se plaçant en tant que commentatrice sur le morceau-titre  mais aussi sur la conclusion intitulée « Privileged Child ». Speed Queen est un opus bien ancré dans son temps, peut-être même un peu trop ; il restera à voir si l’inventivité revendiquée par l’artiste survivra à l’écueil de l’instant, tout prégnant qu’il soit..

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Bonnie ‘Prince’ Billy: « I Made A Place »

12 novembre 2019

Un nouvel album de matériel original de Bonnie « Prince » Billy, alias William Oldham ? Super, il est temps de sortir la boîte de mouchoirs et de passer la semaine au lit pour réfléchir à toutes les horribles erreurs de votre vie d’adulte. Bonjour monsieur le psy ! Celui-ci est en fait légèrement plus brillant que le reste de son catalogue. C’est encore introspectif et sensible, mais ce n’est certainement pas l’iceberg de la tristesse que représente quelque chose comme « I See A Darkness ». C’est aussi bon que ça ? Non, mais même si vous n’êtes pas déjà fan de Billy, I Made A Place vaut vraiment le détour pour tous ceux qui aiment la bonne musique folk et country.

Le disque démarre avec un morceau qui se sentirait comme chez lui sur le légendaire Brown Album de The Band. L’écriture de Oldham est en pleine forme, et d’après le son de ses paroles, il l’est aussi. Tout comme pour les premiers albums de Van Morrison, il y a un chaleureux sentiment de paix qui flotte autour du disque, comme si Oldham s’était finalement installé à la campagne après avoir donné un sens à tout cela. Avec une belle instrumentation, une écriture solide et un lyrisme drôle et plein d’espoir, I Made A Place en vaut la peine juste pour cette tranquillité d’esprit dans laquelle Will Oldham semble avoir fait son trou et trouvé une place.

***1/2